21/05/2020 les-crises.fr  8 min #174213

Quel monde après la pandémie ? Réponse à la nouvelle anti-utopie globaliste d'Henri Kissinger - par Alexeï Pouchkov

Alexeï Pouchkov est un sénateur russe, président de la Commission pour l'information et la coopération avec les médias du Conseil de la Fédération de Russie, Ancien député de la Douma (Commission des affaires internationales), journaliste et écrivain.

Diplômé de l'Institut des Relations internationales de Moscou (MGIMO), et titulaire d'un doctorat en histoire, il a commencé sa carrière politique comme membre du groupe des consultants et « speech-writers » de Mikhaïl Gorbachev. De 2011 à 2016, il a présidé la Commission des affaires internationales de la Douma et a dirigé la délégation russe à l'Assemblée Parlementaire du Conseil de l'Europe.

Il est membre du Conseil consultatif de la revue « The National Interest » (Washington D.C.), et présente, depuis 21 ans, l'émission politique « Postscriptum » sur la télévision russe. Il est l'auteur du livre « Le jeu russe sur l'échiquier global », paru en français en novembre 2019 chez ODM Editions.

Le patriarche de la diplomatie américaine et ancien secrétaire d'État, Henri Kissinger a publié, le 3 avril, son article programmatique dans l'influent « Wall Street Journal ». Il y explique qu'après la pandémie, il faudra installer un nouvel ordre du monde post-coronavirus, pour lutter contre ses conséquences.

Kissinger s'inquiète depuis longtemps des changements violents du monde, qui menacent de faire baisser le poids international des États-Unis. Il justifiait déjà dans son livre « L'ordre du monde » paru en 2014, la nécessité pour les États-Unis de conserver leur « rôle dirigeant » dans le monde de plus en plus complexe et imprévisible du XXIe siècle. Et voilà qu'il soulève à nouveau le sujet. Mais il le fait cette fois, sur fond de la pandémie qui bouscule sous nos yeux les visions établies, et la distribution des rôles dans le monde actuel.

En faisant la description de « l'ambiance surréaliste de la pandémie Covid-19 », Kissinger ne tombe pas dans l'illusion « trumpienne » récente que l'on réussira à la surmonter rapidement et facilement pour revenir au monde habituel. « Aucun pays, pas même les États-Unis n'est capable de vaincre le virus uniquement par ses propres moyens, - prévient-il. - C'est pourquoi la réponse aux besoins d'aujourd'hui doit être liée à la création d'un programme de vision globale et de coopération ».

La formule « vision globale et coopération » sonne joliment. Mais derrière elle, on n'envisage pas de coopération internationale réelle, plutôt une nouvelle justification du rôle dominant des USA. « Les efforts pour dompter la crise quoi qu'ils soient nécessaires et importants, ne doivent pas supplanter dans notre vue, le lancement simultané du passage à l'ordre post coronavirus », - écrit Kissinger. Et a qui se doit-il de lancer et diriger cet ordre mondial post pandémie ? Aucun doute : les États-Unis, et en plus, sur les bases anciennes. Ce sont eux qui doivent, selon Kissinger, se préparer à « augmenter la résistance globale à cette maladie infectieuse », à « essayer de réparer les coups infligés à l'économie mondiale » et « défendre les principes de l'ordre mondial libéral ».

Mais Kissinger n'impose-il pas aux États-Unis des objectifs irréalistes ? Les USA eux-mêmes sont-ils prêts à un assumer un tel leadership ?

Soucieux du rétablissement des frontières nationales et de l'augmentation du scepticisme à propos des idéaux de globalisme, Kissinger propose au monde une nouvelle anti utopie globaliste. Cependant, ses recettes sont éloignées de la réalité et donc irréalisables. Les USA avec un million deux cent mille malades et près de soixante-dix mille morts ne donnent pas l'impression d'être le leader du monde. S'ils sont leaders, ce n'est que par l'ampleur de l'épidémie.

Il y a quelques raisons à cette incapacité à créer ou diriger ce que l'on appelle l'ordre mondial post coronavirus.

Premièrement, ils n'ont manifesté aucune qualité de leader dans la lutte contre la pandémie. Pour commencer, ils l'ont ratée chez eux, ils n'étaient absolument pas prêts et ils ont dû faire face à une telle intensité de développement de la maladie, qu'ils ont impressionné les Italiens qui en avaient pourtant déjà vu d'autres.

La diffusion catastrophique du virus à New York, ressemble beaucoup à ce qui s'est passé dans la Lombardie italienne, à ceci près que l'ampleur de l'épidémie aux USA est encore plus effrayante, écrit l'hebdomadaire italien « L'Expresso » italien. Selon son journaliste, « la grande pomme s'est transformée en box de réanimation. Tout comme en Lombardie, mais multiplié par mille ». (Pour ceux qui ne le sauraient pas, aux États-Unis, on appelle New York la « Grande Pomme »). Et aujourd'hui il y a plus de malades du coronavirus aux États-Unis qu'en Italie, Espagne, France, Grande Bretagne, Allemagne, Russie, Brésil et Turquie réunis. Comment le pays qui prétend au rôle de pays le plus développé et le plus avancé du monde moderne a-t-il pu se retrouver dans une telle situation ? La pandémie a porté un coup dévastateur à l'autorité internationale et à l'image des États-Unis.

Deuxièmement, la déclaration du secrétaire d'État Pompeo, à propos de la volonté des USA de prendre sur eux le rôle de leader, dans la lutte mondiale contre le coronavirus, ne se base sur rien. Ce n'est que de la rhétorique, une tentative de créer l'apparence d'un leadership qui n'existe pas dans les faits. Ils n'ont ni les moyens financiers, ni la possibilité ni, ce qui est le plus important, le désir de fournir une aide de cette ampleur. Pendant longtemps, les USA n'aidaient même pas leurs alliés. Ils ne se sont fait remarquer, au début du mois d'avril, que par le détournement de 200.000 masques commandés en Chine par l'Allemagne ; ou par la décision d'attribuer à l'Ukraine la somme ridicule de 1,2 millions de dollars pour la lutte contre l'épidémie : si on divise cette somme par 40 millions d'Ukrainiens, chacun recevra trois cents. Ce n'est même pas une aumône.

Quel leadership, alors ? Quel « rôle dirigeant » si c'est « l'Amérique d'abord » et que le reste du monde peut se débrouiller tout seul ?

Il vrai que vers la mi-avril, on s'est ressaisi à Washington. Trump a signé un mémorandum en vertu duquel les États-Unis allaient venir en aide à l'Italie. En réalité, il s'agissait de prendre le contre-pied de la Chine et de la Russie qui ont envoyé une telle aide depuis longtemps. Le mémorandum mentionne que les USA aideront l'Italie en dépit de « la désinformation de la Chine et de la Russie ». Mais il n'y a aucune désinformation - il n'y a que la constatation d'un fait évident : les États-Unis n'apportaient jusqu'ici aucune aide à leurs alliés en Europe. C'est pour cela qu'à Washington on a décidé de faire quand même quelque chose.

Cette aide, déclare Donald Trump doit confirmer le « leadership américain ». Mais est-il encore possible de le confirmer ? D'autres puissances mondiales ne laisseront pas les USA créer et, à fortiori, diriger un ordre mondial repensé. Les USA ne sont plus depuis longtemps, ce qu'ils étaient il y a une trentaine d'années quand ses idéologues proclamaient fièrement l'arrivée d'un « moment unipolaire ». Et le monde a considérablement changé.

Le Chine qui se rétablira probablement plus rapidement que les autres pays après la pandémie, ne donnera pas son accord à un tel rôle dirigeant des USA. Surtout après que l'administration Trump l'ait accusée de tous les péchés et qu'elle ait commencé à se demander comment punir Pékin de l'impréparation des États-Unis face à la pandémie. Le secrétaire d'État Pompeo a carrément accusé Pékin d'avoir caché les données sur le virus et « contaminé le monde ».

« N'oubliez-pas que la Chine est connue pour sa propension à exposer le monde et à utiliser des laboratoires qui ne sont pas aux normes, - a-t-il déclare sur la chaine américaine ABC. - Ce n'est pas la première fois que nous avons des virus et des épidémies venant de laboratoires chinois défaillants ».

Un mois avant déjà, le sénateur républicain Lindsey Graham était allé encore plus loin : « Nous, le sénat des États-Unis, nous n'accusons pas Donald Trump, nous accusons la Chine. Le gouvernement chinois est responsable de la mort de 16.000 américains et du chômage de 17 millions de personnes aux États-Unis. La pandémie a commencé à cause du gouvernement chinois et de son comportement ».

L'origine de la pandémie est toujours un sujet de discussions. Pékin, de son côté a déjà accusé des soldats américains d'avoir amené le virus en Chine à l'occasion des jeux militaires sportif en octobre 2019. Mais le plus important est ailleurs : pense-t-on vraiment à Washington, qu'en réponse à de telles accusations, et aux appels à punir la « Chine », les dirigeants de Pékin vont payer des compensations humiliantes aux USA ? Cela évidemment n'aura pas lieu. En accusant la Chine sans apporter publiquement de preuves les États-Unis ne font que creuser le fossé déjà profond qui sépare politiquement Washington et Pékin, ce qui n'aidera aucunement le leadership américain dans le monde post-coronavirus.

L'administration américaine a besoin d'accuser la Chine en premier lieu pour justifier sa propre incompétence, les retards dans les décisions et l'incapacité à juguler l'épidémie - et tout cela à la veille des élections présidentielles aux USA ! Mais où étaient donc leurs services sanitaires, ou étaient donc leurs services de renseignement ? N'était-il pas évident, en janvier déjà, que vue ses dimensions en Chine, cette épidémie, aurait des effets extrêmement néfastes sur le monde entier, États-Unis inclus ? D'ailleurs, les services secrets américains n'ont-ils pas maintes fois prévenus la Maison Blanche de la menace que représentait le Covid-19 au cours de janvier et février, selon le journal « Washington Post » ? Mais aucune mesure n'a été prise.

La question se pose aussi de savoir comment les USA ont donc l'intention de « punir » la Chine, alors que les investissements américains directs dans son économie dépassent 270 milliards de dollars ; qu'un grand nombre de sociétés américaines sont liées par la fabrication de leurs produits en Chine ou dépendent de livraisons chinoises, et que le volume des échanges entre les deux pays dépasse cinq cent milliards de dollars ? Ils ne vont tout de même pas se punir eux-mêmes en introduisant des sanctions importantes contre la Chine ? Ou bien annuler de façon unilatérale leur dette de 1.317 milliards de dollars envers la Chine, ce qui entrainerait une crise majeure, pour le dollar et les États-Unis eux-mêmes ?

Le « leadership américain » est sapé aussi par la politique de sanctions économiques des États-Unis - pandémie ou pas. Ils ont déjà rejeté l'appel du secrétaire Général de l'ONU, Antonio Guterres à annuler les sanctions contre certains pays, dans le cadre de la lutte contre le coronavirus.

Donc, depuis le début de cette pandémie, les États-Unis ne se comportent pas comme un leader mondial ni chez eux, ni dans l'arène mondiale. C'est pourquoi, ni la Russie, ni la Chine, ni plusieurs autres pays ne reconnaitront un « droit moral » des USA - avec leur hyper égoïsme prononcé - à prendre la tête de la communauté mondiale contemporaine.

Si un pays est capable de sortir de la pandémie avec des positions renforcées, ce ne sont pas les USA mais la Chine. Récemment, le journal chinois « South China Morning Post » a exprimé sa conviction que le monde d'après la pandémie serait différent et que les principaux pays qui décideront justement de ce qu'il deviendra, seront les États-Unis, la Russie et la Chine. Pas les USA seuls - ils n'y arriveraient pas, - mais seulement en tant que membre de ce « grand triangle ». C'est révélateur : auparavant, la Chine n'avait pas autant souligné son rôle. Désormais, de nouveaux temps arrivent.

Le journal américain « Foreign Policy » a publié une discussion intéressante à ce sujet. Douze experts internationaux ont donné leur avis sur ce que serait le monde après la pandémie.

D'après Stephen Walt, professeur à Harvard, « le Covid-19 accélérera le processus de glissement du pouvoir et de l'influence, de l'Occident vers l'Orient ». En comparaison de la Chine, de la Corée du Sud et de Singapour, l'Europe et l'Amérique « ont réagi (à l'épidémie) lentement, sans réfléchir, en dépréciant encore plus l'image occidentale tant vantée ». L'ex-représentant de Singapour à l'ONU, Kishore Mahbubani est persuadé que la pandémie « va accélérer les changements qui ont déjà commencé : il s'agit du passage d'une globalisation centrée sur les USA, à une globalisation centrée sur la Chine ».

Et voici une opinion encore plus radicale : « Les USA ne seront plus considérés comme leader mondial car le gouvernement de ce pays a des intérêts égoïstes étroits et il souffre d'incompétence et de maladresse... Washington a échoué à l'examen de leadership », - remarque Kori Schake de l'Institut international d'études stratégiques (IISS) à Washington.

Bien sûr, ces raisonnements peuvent refléter en partie la désillusion que provoque de plus en plus souvent la politique intérieur et la politique étrangère des USA dans le monde. Mais nous serons d'accord pour dire qu'avec une telle image on ne peut pas diriger l'ordre mondial post pandémie.

Il semblerait qu'Henri Kissinger ne se soit pas rendu compte de ces changements profonds. Il appelle les dirigeants actuels des USA à s'inspirer du plan Marshal et du projet Manhattan. Mais c'était il y a très longtemps. Les USA ne sont plus capables, même à l'échelle européenne, d'un plan d'aide économique majeur, comme celui de l'après-guerre. Ne parlons pas de l'échelle mondiale. Ce qui indique que les États-Unis, au lieu de prendre la tête d'un monde affaiblit par la pandémie, vont plutôt se distinguer par leur politique de conflits, d'accusations, de sanctions et d'ultimatums. La nouvelle utopie globaliste d'Henry Kissinger sera donc rejetée par cette réalité - la réalité d'une super puissance nerveuse, en perte d'hégémonie globale et occupée désespérément à conserver ce qu'il en reste. Et dans cette bataille contre une histoire implacable qui n'a pas de fin et a vu la chute de nombres d'hégémons apparemment invincibles, les USA sont voués à l'échec.


Alexeï Pouchkov : Futur de l'ordre mondial, la menace russe ? -  Thinkerview, 18/12/2018
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