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09/06/2020 investigaction.net  8 min #175161

Le meurtre de George Floyd est normal dans une société anormale

09 Juin 2020

Article de :  Vijay Prashad

Vijay Prashad explique que le récent meurtre de George Floyd aux États-Unis n'est malheureusement pas surprenant dans un pays qui soutient l'exploitation capitaliste par la suprématie blanche. A l'heure où des responsables politiques pointent déjà la Russie pour souffler sur les braises de la contestation, Vijay Prashad nous rappelle avec beaucoup de pertinence un rapport parlementaire qui avait fait suite aux émeutes de 1967. A l'époque déjà, on soupçonnait des conspirations derrière les troubles. Les conclusions de la commission étaient pourtant sans appel. Elles démontrent que la situation des Afro-Américains ne s'est pas amélioré depuis et expliquent pourquoi l'indignation est si forte aujourd'hui. (IGA)

Pas besoin de se demander pourquoi George Floyd (46 ans) a été assassiné en plein jour à Minneapolis, dans le Minnesota, le 25 mai 2020. Le scénario de sa mort est écrit au plus profond de l'affreux drame qu'est l'histoire des États-Unis.

Je ne peux pas respirer 2020

L'officier de police Derek Chauvin a maintenu son genou sur le cou de George Floyd pendant huit minutes et 46 secondes. Ensuite, George Floyd était mort. A partir du moment où Chauvin a pesé de son corps sur un homme désarmé, George Floyd a dit - onze fois - je ne peux pas respirer.

Les scientifiques qui étudient la respiration humaine disent que les personnes non entraînées peuvent retenir leur souffle entre trente secondes et deux minutes ; tout ce qui dépasse ce laps de temps provoque un processus qui mène finalement à la mort.

Je ne peux pas respirer 2014

L'officier de police Daniel Pantaleo a jeté Eric Garner sur le trottoir de New York quelques minutes après que celui-ci avait aidé à calmer une dispute dans la rue. Pantaleo a pressé le visage de Garner contre le trottoir, et Garner a dit - onze fois - je ne peux pas respirer.

Garner a perdu connaissance, n'a pas reçu de soins médicaux dans l'ambulance et a été déclaré mort peu après son arrivée à l'hôpital. Il est mort, en fait, par strangulation.

Déplorable

Floyd et Garner étaient tous deux des Afro-Américains, des hommes qui luttaient pour gagner leur vie dans un contexte économique difficile.

La responsable des droits de l'homme aux Nations unies, Michelle Bachelet, a fait une déclaration puissante en réponse à la mort de George Floyd : « C'est le dernier d'une longue série de meurtres d'Afro-Américains non armés commis par des policiers américains et des citoyens. Je suis consternée de devoir ajouter le nom de George Floyd à celui de Breonna Taylor, Eric Garner, Michael Brown et de nombreux autres Afro-Américains non armés qui sont morts au fil des ans entre les mains de la police - ainsi que des personnes comme Ahmaud Arbery et Trayvon Martin qui ont été tuées par des citoyens armés. »

Chaque année aux États-Unis, plus de  mille personnes sont tuées par la police ; les Afro-Américains ont trois fois plus de chances d'être tués par la police que les Blancs, et les Afro-Américains tués par la police ont plus de chances d'être désarmés que les Blancs. La plupart de ces meurtres ne sont pas associés à des crimes graves. Il est étonnant de constater que 99 % des policiers qui tuent un civil ne sont pas accusés de crime.

Dépression permanente

« La Grande Dépression », a écrit le poète Langston Hughes à propos des années 1930, « a fait descendre tout le monde d'un cran ou deux. » C'était différent pour les Afro-Américains, car « ils n'avaient déjà que peu de marches à descendre ».

Garner a été accusé de vendre des cigarettes à la pièce dans la rue, d'enfreindre les lois sur les taxes indirectes pour gagner quelques dollars ; Floyd a été accusé d'utiliser un faux billet de 20 dollars. Même si on pouvait prouver ces accusations, il ne s'agissait pas de crimes graves ; si ces affaires avaient été portées devant les tribunaux, elles n'auraient pas non plus valu la peine de mort à ces hommes. Ils ont été tués après avoir été accusés de délits mineurs.

Au moment où le poète Hughes écrivait les mots ci-dessus, Lino Rivera, un jeune Afro-Portoricain de 16 ans, avait été arrêté pour avoir volé à l'étalage un canif à 10 cents. Une foule s'est rassemblée lorsque la police est allée l'arrêter, la rumeur s'est répandue qu'il avait été tué, et Harlem s'est mis en colère. Un rapport du gouvernement a ensuite montré que les protestations étaient « spontanées » et que les troubles étaient causés par « les injustices constituées par la discrimination à l'emploi, les agressions policières et la ségrégation raciale ». Ce rapport aurait pu être rédigé la semaine dernière. Il suggère une dépression permanente.

Le système ne peut pas être réformé

Historiquement, les agressions policières ont toujours précédé toute agitation. En 1967, les troubles de Detroit ont incité le gouvernement américain à en étudier les causes, dont il  supposait qu'elles venaient d'agitateurs communistes et d'une presse incendiaire.  Selon la Commission nationale consultative sur les troubles civils (Commission Kerner), les émeutes « n'ont pas été provoquées ni n'étaient le résultat d'un plan organisé ou d'une « conspiration » ».

Au contraire, la Commission Kerner a déclaré que la cause des troubles était le racisme structurel. « Ce que les Américains blancs n'ont jamais complètement compris »,  relevait le rapport, « c'est que la société blanche est profondément impliquée dans le ghetto. Les institutions blanches l'ont créé, les institutions blanches le maintiennent et la société blanche le tolère ». Par « ghetto », les auteurs du rapport renvoyaient aux atroces inégalités de classes qui ont été marquées par la race aux Etats-Unis en raison de l'histoire de l'esclavage.

Plutôt que de s'attaquer aux profondes inégalités sociales, le gouvernement américain a choisi d'armer lourdement les policiers et de les envoyer discipliner les populations en détresse avec leurs armes dangereuses. La commission proposait à la place « une politique qui mêle le développement socio-économique du ghetto avec des programmes destinés à encourager l'intégration sociale... à l'extérieur du ghetto ».

Rien n'est sorti de ce rapport, comme rien n'est sorti des rapports produits depuis 150 ans. Au lieu d'investir vraiment dans le bien-être des gens, le gouvernement américain - qu'il soit gouverné par des Républicains ou par des Démocrates - a réduit les programmes sociaux et les prestations d'aide sociale ; il a permis aux entreprises de baisser les salaires et de dégrader les conditions de travail. Ce qui était déjà terrible en 1968 n'a fait qu'empirer pour la population noire de la classe ouvrière.

La crise financière de 2008 a volé l'épargne des ménages afro-américains accumulée par le travail de plusieurs générations. En 2013, Pew Research a  découvert que la valeur nette des ménages blancs était 13 fois supérieure à celle des ménages afro-américains ; il s'agissait de l'écart le plus important depuis 1989, et cet écart n'a fait que se creuser. Aujourd'hui, alors que la pandémie mondiale frappe particulièrement durement les États-Unis, les données montrent que la maladie a surtout frappé les Afro-Américains et les autres personnes de couleur. Cela s'explique en partie par le fait que ce sont souvent les Afro-Américains et les autres personnes de couleur qui exercent les emplois de première ligne les plus dangereux.

Si Eric Garner et George Floyd gagnaient un salaire minimum de 25 dollars pour un travail décent, auraient-ils eu besoin de se mettre dans une situation où un policier agressif les accuse de vendre des cigarettes à la pièce ou de faire passer un faux billet ?

Ils sont normaux

La société américaine a été brisée par plusieurs facteurs: les forts taux d'inégalité économiques et de pauvreté; l' impossibilité d'entrer dans des systèmes éducatifs solides; et l'instauration de conditions extraordinaires aux allures guerrières pour contrôler des populations qui ne sont plus considérées comme des citoyens mais comme des criminels.

De tels processus corrodent une civilisation. Les noms de Michael Brown, Sandra Bland, Eric Garner, Tamir Rice et maintenant George Floyd ne sont que les noms du moment présent, écrits en gras sur des pancartes en carton brandies dans tous les États-Unis lors des très nombreuses manifestations qui se poursuivent. Le goût du désespoir persiste dans ces manifestations, tout comme la colère contre le système, et l'indignation semble n'avoir aucun exutoire.

Donald Trump est une exacerbation du cours normal de l'histoire aux États-Unis. Il pousse la laideur à son paroxysme, faisant appel à l'armée et reniflant partout après la possibilité légale de procéder à l'arrestation massive des manifestants. C'est une politique de violence. Elle ne dure pas longtemps. Il est difficile de vaincre le désir de justice de tout un peuple.

Au moment où vous lisez ces lignes, quelque part aux États-Unis, une autre personne sera tuée - une autre personne pauvre que la police considère comme une menace. Demain, une autre personne sera tuée ; et puis une autre. Ces morts sont normales pour le système. L'indignation contre ce système est une réponse logique et morale.

Vijay Prashad est un historien, éditeur et journaliste indien. Il est rédacteur et correspondant en chef à  Globetrotter, un projet de l'Independent Media Institute. Il est rédacteur en chef de  LeftWord Books et directeur  Tricontinental: Institute for Social Research. Il a écrit plus de vingt livres, dont  The Darker Nations et  The Poorer Nations. Son dernier ouvrage s'intitule Washington Bullets, avec une introduction d'Evo Morales Ayma.

Cet article a été produit par  Globetrotter, un projet de l'Independent Media Institute.

Traduit par Diane Gilliard pour Investig'Action

 investigaction.net

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