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L'armée turque lance des attaques terrestres au Kurdistan irakien pour cibler le Pkk

Par Ulaş Ateşci
20 juin 2020

Alors que les conflits internationaux sur le sort de la Libye, de la Méditerranée orientale et de la Syrie se multiplient entre les grandes puissances et les puissances régionales, les forces armées turques ont envahi le Kurdistan irakien. Elles auraient pour objectif de détruire les milices du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) à Shingal, dans la province de Ninive, et à Makhmour, Qarachogh, le mont Qandil, Khuakurk et Zap dans toute la région du Kurdistan.

D'abord l'État turc a lancé lundi matin des frappes aériennes sur les régions du nord de l'Irak contrôlées par le gouvernement régional du Kurdistan (ARK), dans une intervention nommée «Operation Claw-Eagle» (Opération griffe d'aigle). Ensuite, le ministère turc de la Défense a annoncé mercredi sur Twitter qu'une nouvelle intervention sous le nom «Operation Claw-Tiger» (Opération griffe de tigre) avait débuté. Des commandos sont déjà présents dans la région d'Haftanin en Irak, a-t-il déclaré, «pour neutraliser le PKK et d'autres éléments terroristes qui menacent la sécurité du peuple et des frontières turques». Jeudi, selon l'agence publique turque Anadolu, «les forces turques ont touché plus de 500 cibles du PKK» avec des avions à réaction F-16, des obusiers et de multiples roquettes.

L'invasion turque de l'Irak vient après une série d'opérations contre le PKK en Turquie et contre sa section syrienne, les Unités de protection du peuple (YPG) en Syrie, depuis que le gouvernement Trump a donné son feu vert à une offensive turque qui visait le YPG en octobre dernier.

Des soldats turcs effectuant des patrouilles à l'extérieur de Manbij, en Syrie (Wikimedia Commons)

Le ministère turc de l'Intérieur a affirmé que seuls 438 militants du PKK restent aujourd'hui en Turquie. En 2016, ce nombre était de 2.780. Ce mois-ci, le gouvernement a accusé le PKK d'avoir tué six ouvriers de la construction routière lors de deux attaques distinctes à Van et à Şirnak avec des bombes placées en bord de route.

Après les frappes aériennes turques, Bagdad a convoqué l'ambassadeur de Turquie en Irak, Fatih Yildiz, et lui a remis un mémorandum officiel, affirmant que «les frappes aériennes contreviennent au droit international et aux principes de respect mutuel», selon l'agence Rudaw du Kurdistan irakien.

Cependant, les forces iraniennes ont mené simultanément leurs propres frappes aériennes en Irak. Hier, le ministère irakien des Affaires étrangères a convoqué les ambassadeurs turc et iranien à Bagdad sur la question des frappes aériennes. «Nous soulignons que la Turquie doit arrêter ses bombardements et retirer ses forces d'attaque du territoire irakien», a déclaré le ministère jeudi, qualifiant l'invasion d'«action provocatrice».

«Nous déplorons la pénétration de l'espace aérien irakien par les avions turcs. Les avions turcs ont pénétré à l'intérieur de l'espace aérien irakien d'une profondeur de 193 km depuis la frontière turque. Ils ont ciblé un camp de réfugiés près de Makhmour et Sinjar», a déclaré le commandement des opérations conjointes irakiennes dans un communiqué.

«Les avions turcs ont frappé la zone de Khinera dans le sous-district de Sidakan, tuant un berger nommé Abbas Maghdid, âgé de 30 ans», a déclaré le maire du district de Sidakan à Rudaw jeudi. Maghdid a été la première victime civile signalée.

Bien qu'il n'y ait eu aucune déclaration officielle d'Ankara ou de Téhéran concernant une opération militaire conjointe contre les milices du PKK en Irak, plusieurs rapports ont suggéré qu'il s'agit d'une offensive coordonnée. Rudaw a cité un rapport d'ISWNEWS, qui déclarait: «Le Corps des Gardiens de la Révolution Islamique a bombardé les positions de groupes du PJAK [section iranienne du PKK] et du PKK dans le nord de l'Irak».

Les frappes aériennes et d'artillerie en Irak ont eu lieu immédiatement après une visite officielle du ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, à Istanbul, le week-end dernier. Les bourgeoisies turque et iranienne craignent qu'un éventuel État kurde en Irak ou en Syrie ne favorise l'émergence de sentiments similaires chez les Kurdes qui vivent à l'intérieur de leurs frontières.

Même si Ankara a soutenu la guerre de l'OTAN pour un changement de régime contre le président syrien Bachar al-Assad, qui a le soutien de la Russie et de l'Iran, la Turquie et l'Iran ont un accord non déclaré sur la nécessité d'empêcher les éléments du YPG de construire un État kurde soutenu par les États-Unis en Syrie.

Si cette opération militaire conjointe non officielle de la Turquie et de l'Iran contre les forces nationalistes kurdes soutenues par les États-Unis en Irak est sans doute suivie de près par les États-Unis et les puissances impérialistes européennes, ces derniers n'ont fait aucune déclaration officielle jusqu'à présent, même si un sommet des ministres de la Défense de l'OTAN a eu lieu mercredi.

Les tensions entre la France et la Turquie s'intensifient, notamment en ce qui concerne la Libye, la Méditerranée orientale et la Syrie. Paris n'a pas encore fait de déclaration sur l'invasion turque de l'Irak. Cependant, le ministère français des Affaires étrangères a accusé mercredi la marine turque d'«agir de manière hostile envers ses alliés de l'OTAN» en Méditerranée pour les empêcher d'appliquer un embargo sur les armes de l'ONU à la Libye. La France et la Turquie soutiennent des factions rivales dans la guerre civile libyenne.

Le mois dernier, le ministre turc des Affaires étrangères Mevlüt Çavuşoglu a accusé Paris de vouloir «aider des éléments du YPG à établir un État terroriste dans le nord de la Syrie».

Une intervention a clairement confirmé que les attaques croissantes de l'État turc contre les nationalistes kurdes en Syrie, en Irak et à l'intérieur du pays sont liées à ces conflits géopolitiques plus larges. Les Émirats arabes unis, alliés de la France en Libye, ont dénoncé les opérations militaires turques et iraniennes en Irak dans un communiqué. Ils ont déclaré qu'elles «constituaient une violation de la souveraineté d'un pays arabe frère [la Libye] et ont conduit à l'intimidation et à la propagation de la terreur parmi des civils innocents».

Le 8 juin, le président Erdogan a appelé son homologue américain, Donald Trump, notamment au sujet de la Libye. Par la suite, Erdogan a déclaré «nous avons eu quelques accords au cours de notre conversation», mais n'a donné aucun détail.

L'Union des communautés du Kurdistan (KCK), un groupe de coordination qui comprend le PKK, le Parti de l'Union démocratique (PYD) en Syrie, et le PJAK en Iran, a récemment publié une déclaration. Elle a accusé non seulement la Turquie, mais aussi Washington et ses alliés impérialistes, le gouvernement irakien, et les principaux partis bourgeois kurdes du Kurdistan irakien, le PDK et l'UPK, de soutenir l'opération militaire. Elle a déclaré: «Les forces de coalition dirigées par les États-Unis et l'État irakien sont responsables de l'espace aérien des zones attaquées... Les forces de coalition dirigées par les États-Unis approuvent ces attaques et sont devenues un partenaire dans le génocide kurde».

Presque en même temps que l'opération terrestre turque contre les milices du PKK en Irak, les partis kurdes en Syrie ont annoncé mardi un premier accord politique en faveur de «l'unité nationale kurde» sous les auspices des États-Unis. L'accord a été conclu entre le Conseil national kurde syrien, affilié au Parti démocratique du Kurdistan (PDK) dirigé par la famille Barzani au Kurdistan irakien, et les partis d'unité nationale kurde (PYNK) dirigés par le PYD.

Dans leur déclaration, les partis nationalistes kurdes soutenus par les États-Unis ont déclaré que cet accord avait été conclu «sous la surveillance du représentant de la coalition internationale anti-Daech, William Reubuck», ajoutant: «Nous tenons à remercier les États-Unis pour leurs contributions à un avenir démocratique qui inclura les droits de toutes les organisations». Mercredi, l'ambassade américaine en Syrie a salué l'accord par un Tweet.

D'autre part, le gouvernement turc poursuit sa répression contre le Parti démocratique du peuple (HDP), parti nationaliste kurde légal, qui a reçu environ 6 millions de voix lors des élections. Au début du mois, deux députés du HDP ont été déchus de leur mandat parlementaire. Des dizaines de députés du HDP se sont fait démettre de leurs fonctions par le gouvernement depuis les élections locales de mars 2019.

Le HDP a organisé une «marche pour la démocratie» contre ces attaques croissantes. Il ne s'adresse pas à la classe ouvrière, seule base sociale d'une lutte pour la défense des droits démocratiques. Mais plutôt il se tourne vers le Parti républicain du peuple (CHP), un parti bourgeois et nationaliste turc traditionnel qui a toujours soutenu l'oppression du peuple kurde et les guerres dans l'intérêt de la classe dirigeante turque. Ce qui rapproche ces partis, c'est leur orientation commune vers l'OTAN et l'impérialisme, et vers la mise en place d'un nouveau gouvernement plus directement aligné sur ces forces.

Les conflits géopolitiques internationaux se développent particulièrement au Moyen-Orient et pourraient facilement dégénérer en guerre. De l'autre côté, les luttes de la classe ouvrière se développent dans le monde entier et se font intensifier par la pandémie de COVID-19. La seule façon de s'opposer à la guerre et de défendre les droits démocratiques dans tout le Moyen-Orient est de construire un mouvement de classe ouvrière international. Seul un tel mouvement uni contre les puissances impérialistes et les factions bourgeoises locales peut lutter pour le pouvoir socialiste des travailleurs dans la région et au niveau international.

(Article paru en anglais le 19 juin 2020)

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