27/06/2020 reporterre.net  8 min #176036

Malgré la répression, les actions contre l'avion se multiplient

Vendredi 26 juin, 28 militants d'Extinction Rebellion ont bloqué un avion, dénonçant l'impact de ce mode de transport sur le climat. Ils ont été interpellés et placés en garde à vue... de même que notre journaliste Alexandre-Reza Kokabi, présent sur place pour relater l'événement. Alors que les actions de dénonciation de l'aérien se multiplient, la répression semble se durcir.

Pour dénoncer le rôle du transport aérien dans le réchauffement climatique, des militants d'Extinction Rebellion ont envahi l'une des pistes de l'aéroport d'Orly, hier vendredi 26 juin au matin. La plupart ont été placés en garde à vue, tout comme notre journaliste Alexandre-Reza Kokabi, avant d'être relâchés une dizaine d'heures plus tard.

Pour la première fois en France, des militants écologistes ont réussi à bloquer - temporairement - un aéroport. L'action s'est déroulée vendredi 26 juin, premier jour de reprise à Orly après trois mois de fermeture. Une trentaine d'activistes du mouvement Extinction Rebellion (XR) ont envahi l'une des pistes du terminal 3, bloquant pendant deux heures un avion de la compagnie Air Corsica. Équipés de gilets réfléchissants et de casques sur les oreilles, ils ont déployé des banderoles « Orly c'est fini » pour dénoncer dénoncer les « largesses de la part de l'État » envers le transport aérien. Une allusion aux 7 milliards d'euros d'aides au secteur sans réelles contreparties sociales ou écologiques,  comme Reporterre l'avait expliqué.

Si l'action était non-violente, conformément aux principes d'Extinction Rebellion, 28 militants ont été arrêtés et placés en garde à vue. Alexandre-Reza Kokabi, le journaliste de Reporterre qui couvrait l'action, a également été embarqué avant d'être relâché dix heures plus tard à l'instar des militants. Tous sont accusés d'entrave à la circulation aérienne. Un délit passible de 5 mois d'emprisonnement et 18.000 euros d'amende. Pour l'avocat de Reporterre Alexandre Faro, « Alexandre-Reza Kokabi s'est rendu sur la piste pour couvrir une information. Il n'est pas activiste, il n'a pas participé. On n'est pas dans un mélange des genres. On ne peut pas lui reprocher d'avoir commis une entrave à circulation. »

En revanche pour les militants d'XR, c'est une autre affaire : parfaitement au courant des risques encourus, ils revendiquent ouvertement de prendre le risque de finir en prison. Une stratégie militante qui se veut radicale afin d'alerter l'opinion publique sur les dangers du réchauffement climatique. « Certains militants sortaient tout juste de garde à vue après  notre action Place Beauvau mardi 23 juin. Ils ont tenu à revenir aujourd'hui », précise Franck, membre d'XR.

D'autres actions contre les aéroports en France et en Europe

C'est la première fois que les militants d'XR réussissent à bloquer un avion, mais ce n'est pas la première action contre le transport aérien en France. En février dernier une quinzaine d'activistes d'XR Chambéry avaient organisé un sit-in pour dénoncer « ce mode de transport polluant, qui profite essentiellement aux populations les plus aisées ». Ici en l'occurrence, celles et ceux qui viennent faire du ski.  Durant l'évènement, plutôt bon enfant, les militants avaient été copieusement aspergés de gaz lacrymogène alors qu'ils étaient simplement assis au sol, en dehors du tarmac.

Plus récemment, lors de la semaine d'actions « contre la réintoxication du monde », deux mobilisations ont été organisées  contre l'aéroport de Nantes et celui de Bordeaux. Le tout sans encombre.

Ces actions sont inspirées de l'Angleterre où la lutte contre la croissance du transport aérien existe depuis une bonne dizaine d'années. En 2007, des militants avaient  occupé pendant plus d'une semaine les abords de l'aéroport d'Heathrow, le plus grand d'Europe. En février 2017, des militants de Rising Up (qui donnera naissance à Extinction Rebellion)  avaient bloqué les tunnels menant à Heathrow. Cinq personnes avaient été arrêtées.

En septembre 2019, le groupe Heathrow Pause, proche d'Extinction Rebellion, a également perturbé le trafic du plus gros aéroport du pays, en faisant voler des drones. L'instigateur de l'action, Roger Hallam (co-fondateur d'XR, désormais  très controversé pour ses propos révisionnistes) avait été  arrêté et conduit en prison.

Un mois plus tard, en octobre 2019, à l'occasion de la semaine de rébellion internationale d'XR, les activistes  avaient perturbé le trafic du London City Airport, principalement dédié aux hommes d'affaires. Seuls deux vols avaient été annulés, dont l'un de British Airways, parce qu'un passager était parvenu à se hisser sur le toit de l'appareil. Plusieurs personnes avaient été arrêtées.

Les militants ont aussi agi dans des aéroports régionaux comme  à Leeds ou encore  à Bristol.

D'autres pays s'inspirent de l'Angleterre comme le collectif allemand « Am Boden Bleiben » (« Restez au sol ») qui a organisé en 2019 un sit-in dans le terminal de  l'aéroport de Tegel à Berlin  reporterre.net).

Toutes ces actions visent à dénoncer le rôle du transport aérien dans le réchauffement climatique, responsable de 2 à 3,5% des émissions mondiales de gaz à effet de serre. « Je pense que tous les moyens sont bons pour mettre en avant ce message car nous sommes dans un état d'urgence climatique », explique Audrey Boehly, membre du collectif de lutte contre l'extension du terminal 4 de Roissy. « Nous soutenons l'action d'XR car la désobéissance civile est un outil important pour se faire entendre. Or aujourd'hui, la réponse du gouvernement face à nos questions, c'est la répression. »

Roger Hallam, fondateur de Heathrow Pause, embarqué par la police.

Répression des journalistes

Extinction Rebellion avait déjà subi les foudres des forces de l'ordre sur  le pont de Sully en juin 2019. Mais depuis les autorités avaient été assez clémentes à leur encontre, notamment lors de l'occupation de la place du Châtelet. « C'est un choix politique et tactique de la part du gouvernement de nous laisser faire. Mais ce qui fait qu'il y a couverture médiatique, c'est quand il y a du spectaculaire. Nous avons donc pensé une nouvelle une série de confrontations qu'on veut plus directes, avec une attitude plus frontale, moins de blocages festifs », explique Franck. Mais s'attaquer au transport aérien est une autre paire de manche. Lorsqu'en 2016,  le militant écologiste Pierre-Emmanuel Neurohr a pénétré sur le tarmac de Roissy pour alerter l'opinion publique sur les conséquences écologiques de ce mode de déplacement, le photographe qui l'accompagnait a également terminé en garde à vue. « Il y a des sujets sur lesquels les autorités sont plus sensible que d'autres », remarque Alexandre Faro, l'avocat d'Alexandre-Reza Kokabi.

Au-delà du secteur de l'aérien, la question de l'intimidation des journalistes qui couvrent les mouvements sociaux et les mobilisations écologiques se pose aujourd'hui avec acuité. En février 2019, le vidéaste Vincent Verzat assistait au décrochage de portrait d'Emmanuel Macron dans une mairie parisienne. Il a été interpellé avec huit activistes et accusé lors du procès d'avoir participé à l'action en aidant à défroisser une banderole.  Il a été relaxé.

Plus récemment, de nombreux journalistes ont été arrêtés, comme  Gaspard Glanz, ou encore  Taha Bouhafs.

Ces atteintes à la liberté d'informer sont de plus en plus nombreuses selon Alexandre Faro. « Il y a quelques années, c'était vraiment très rare que les journalistes se fassent arrêter. Aujourd'hui, c'est beaucoup plus courant. Je ne sais pas s'il s'agit d'une volonté délibérée, mais il fut un temps où les journalistes ne restaient jamais une journée en garde à vue. Peut-être qu'on cherche à les intimider ou à compliquer la vie de ceux qui couvrent les manifestations qui déplaisent. »

La Ligue des Droits de l'Homme tout comme Amnesty France se font  régulièrement l'écho de multiples pressions à l'encontre des médias. Dans le classement 2020 de la liberté de la presse publié par Reporters Sans Frontières, la France a perdu deux places, pour échoir au 34e rang.


Source : Laury-Anne Cholez pour Reporterre

Photos :
Aéroport de Heathrow, en Angleterre. Mike McBey /  Flickr
Roger Hallam  embarqué par la police. Site de  Heathrow Pause

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