05/08/2020 les-crises.fr  10 min #177645

Venezuela : Les fables littéraires de John Bolton

John Bolton, conseiller à la sécurité nationale de la Maison Blanche, s'adresse aux journalistes sur les événements survenus au Venezuela, le 30 avril 2019, à l'extérieur de l'aile ouest. (Maison Blanche, Tia Dufour)

La première dame Melania Trump pose pour un selfie avec Fabiana Rosales de Guaido, le 28 mars 2019, à Mar-a-Lago à Palm Beach, Floride. (Maison Blanche, Andrea Hanks)

Le président Nicolás Maduro s'est adressé à des centaines de milliers de partisans le 1er mai 2019, un jour après la tentative de coup d'État de Guaidó.

Source :  Consortium News, Leonardo Flores
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Quatre sanctions majeures sur 10 mois qui ont paralysé l'économie vénézuélienne ne sont guère le signe d'une administration qui, selon les termes de Bolton, « vacillait et chancelait », écrit Leonardo Flores.

John Bolton, conseiller à la sécurité nationale de la Maison Blanche, s'adresse aux journalistes sur les événements survenus au Venezuela, le 30 avril 2019, à l'extérieur de l'aile ouest. (Maison Blanche, Tia Dufour)

Des rêves ordinaires

Dès le premier paragraphe de « Venezuela Libre », le neuvième chapitre du livre de John Bolton, « The Room Where It Happened«, il est évident que le récit de Bolton est plein de fabulations, de demi-vérités, de propagande et parfois d'un brin de vérité.

Ce chapitre est un pensum de 35 pages dans laquelle le tristement célèbre belliciste rejette la responsabilité de la désastreuse politique vénézuélienne de l'administration Trump sur tout le monde, du secrétaire au Trésor Steve Mnuchin, aux bureaucrates du département d'État et au secrétaire d'État Mike Pompeo, et, bien sûr, au président Donald Trump.

La critique s'étend également à la figure de l'opposition Juan Guaidó et au président colombien Ivan Duque. Les deux responsables de la politique sont exemptés de toute critique : Mauricio Claver-Carone (choisi par Bolton comme directeur principal du Conseil national de sécurité pour l'hémisphère occidental) et Bolton lui-même.

Pour Bolton, le président vénézuélien Nicolás Maduro reste au pouvoir uniquement parce que l'administration Trump n'a pas eu la détermination de maintenir la pression. Il affirme que les sanctions n'ont été ni strictes ni appliquées rapidement.

Pourtant, pendant le mandat de Bolton, l'administration Trump a bloqué la capacité du Venezuela à faire le commerce de l'or, a gelé les actifs de la compagnie pétrolière d'État PDVSA (y compris la filiale américaine Citgo Petroleum), a sanctionné la Banque centrale du Venezuela et a imposé un embargo économique. Tout cela s'est produit entre novembre 2018 et août 2019, pendant le mandat de M. Bolton en tant que conseiller à la sécurité nationale de M. Trump.

Quatre sanctions majeures pendant 10 mois qui ont paralysé l'économie vénézuélienne ne sont guère représentative d'une administration qui « vacillait et chancelait », selon les termes de Bolton.

L'application de ces sanctions a été rapide ; elles ont été appliquées en réaction aux événements sur le terrain et conçues pour causer autant de dommages économiques que possible.

La sanction de la filière or est intervenue alors que le Venezuela en exportait vers la Turquie. Les sanctions du PDVSA étaient destinées à sonner le glas de l'industrie pétrolière vénézuélienne, empêchant Citgo de raffiner son pétrole et d'envoyer des diluants pour traiter le brut lourd du Venezuela (il était également prévu de remettre Citgo et ses actifs à Juan Guaidó). La sanction de la Banque centrale a gelé les actifs vénézuéliens à l'étranger, ce qui a eu pour effet de les exclure du système financier international et d'entraver la capacité du pays à importer des biens, notamment des denrées alimentaires et des médicaments.

L'embargo économique d'août 2019 qui a empêché toute entreprise américaine de travailler au Venezuela a été comparé aux sanctions « auxquelles font face la Corée du Nord, l'Iran, la Syrie et Cuba » et a été annoncé juste au moment où le gouvernement vénézuélien et l'opposition devaient entamer des pourparlers aux Bermudes.

L'information la plus utile à sortir de « Venezuela Libre » est l'affirmation de Bolton selon lequel en janvier 2019, le ministre britannique des affaires étrangères de l'époque, Jeremy Hunt, était « ravi de coopérer sur des mesures que le Royaume-Uni pourrait prendre, par exemple le gel des dépôts d'or vénézuéliens à la Banque d'Angleterre. »

Quelques jours plus tard, la Banque d'Angleterre (BoE) a gelé plus de 1,2 milliard de dollars en or appartenant au Venezuela, malgré le fait qu'elle est censée être une institution indépendante « libre de toute influence politique au quotidien ».

Cette révélation de Bolton sera probablement utilisée dans le procès du gouvernement vénézuélien contre la BoE. Le procès vise à libérer l'or du Venezuela afin de le transférer au Programme des Nations unies pour le développement, qui achètera de la nourriture et des fournitures médicales pour le pays afin de lutter contre la pandémie de Covid-19.

Bolton présente même un avantage supplémentaire dans sa sinistre poursuite des sanctions : « les banques centrales et les banquiers privés ne souhaitaient pas contrarier la Fed », ce qui signifie qu'ils allaient cesser de faire des affaires avec le Venezuela ou geler ses actifs. Connu des experts en matière de sanctions sous le nom de « surconformité », M. Bolton expose ce phénomène comme une caractéristique, et non comme un bogue de son système de sanctions.

Le Département d'État s'est même vanté de la sévérité de ces sanctions dans une fiche d'information supprimée depuis, mais si elles avaient été appliquées d'un seul coup - comme Bolton l'a sans doute voulu - il n'y a aucune raison de croire qu'un changement de régime aurait suivi. Le gouvernement Maduro a démontré sa capacité à s'adapter aux sanctions, en évitant le pire du Covid-19 et, malgré la dévastation économique, en affichant une croissance économique au quatrième trimestre de 2019.

Des sanctions cruelles et contreproductives

En plus d'être cruelles, les sanctions étaient contre-productives par rapport à l'objectif recherché, à savoir que la population se soulève contre le gouvernement. Une enquête a révélé que 82 % des Vénézuéliens rejettent les sanctions, et même le plus important des enquêteurs de l'opposition a admis que la majorité des Vénézuéliens « rejettent fermement les sanctions générales, économiques, pétrolières et financières qui touchent la population ».

Au risque de faire l'éloge de Bolton, il reste au moins honnête sur les sanctions. Alors que les départements d'État et du Trésor insistent régulièrement sur le fait que les sanctions ne concernent que les initiés du gouvernement vénézuélien, Bolton admet « le mal qu'elles causeraient au peuple vénézuélien ».

La première dame Melania Trump pose pour un selfie avec Fabiana Rosales de Guaido, le 28 mars 2019, à Mar-a-Lago à Palm Beach, Floride. (Maison Blanche, Andrea Hanks)

Ce ne sont pas seulement les sanctions qui ont été contre-productives du point de vue de la Maison Blanche. Les menaces militaires, les tentatives de coup d'État et les provocations ont également contribué à unifier la base de Maduro. Si Bolton déplore la fixation de Trump sur les menaces militaires et ses appels au Pentagone pour qu'il élabore des plans d'invasion, ce n'est pas parce que le célèbre faucon a soudainement développé une sensibilité de biche, mais plutôt en raison de « l'inévitable opposition du Congrès » et de sa conviction que le changement de régime ne nécessiterait pas de troupes américaines.

Se faire avoir

Bolton consacre une partie importante de ce chapitre à la description des évènements de la tentative de coup d'État de Guaidó le 30 avril, croyant toujours qu'ils étaient sur le point d'atteindre leurs objectifs ce jour-là.

Bolton et la Maison Blanche pensaient avoir convaincu le ministre de la défense Vladimir Padrino López de faire défection, ainsi que d'autres personnalités, dont le président de la Cour suprême du Venezuela. Ils n'ont pas fait défection. Au lieu de cela, le coup d'État a échoué en quelques heures et tout ce que Guaidó a réussi à faire, c'est de paraître stupide alors que lui et une douzaine de soldats ont brièvement pris le contrôle d'un pont d'autoroute.

Dans les médias, Bolton a insisté sur le fait que Padrino López a trahi les putschistes à la dernière minute, mais tout indique que Bolton « s'est fait avoir », comme l'a dit Trump en juin 2019, lorsqu'il a été annoncé - et ce n'est pas la première fois - qu'il avait perdu tout intérêt pour le Venezuela.

Il a certainement été manipulé par Fabiana Rosales, l'épouse de Guaidó, qui a fait appel à la vanité de Bolton en affirmant que le gouvernement vénézuélien est « vraiment effrayé lorsque John Bolton commence à tweeter ». Bolton se vante de ses tweets et de ses acrobaties (comme lorsqu'il a exhibé un bloc-notes avec « 5 000 soldats en Colombie » griffonné dessus lors d'une conférence de presse), mais ceux-ci ont été utilisés comme propagande pour renforcer la base du gouvernement Maduro.

Ainsi, en janvier 2019, la milice civile du Venezuela comptait moins de 2 millions de membres ; aujourd'hui, cette même milice en compte plus de 4 millions. Bolton, avec ses tweets constants sur le Venezuela et aux officiels vénézuéliens, ainsi que son passé de va-t-en-guerre., a beaucoup plus contribué à faire croire aux Vénézuéliens que les États-Unis pourraient les envahir que les propres menaces de Trump.

Mauvaise analyse et ignorance

L'orgueil de Bolton est connu depuis longtemps, mais ce qui est plutôt étonnant dans le chapitre sur le Venezuela, c'est sa mauvaise analyse de la situation et son ignorance (délibérée ?) des faits. Il faudrait mille mots de plus pour fouiller dans tous les mensonges et les déclarations erronées de Bolton, mais voici trois des nombreux exemples.

Le président Nicolás Maduro s'est adressé à des centaines de milliers de partisans le 1er mai 2019, un jour après la tentative de coup d'État de Guaidó.

Il écrit que le président Maduro a été « maintenu sous la plus haute sécurité pendant plusieurs jours... [et] est resté invisible, ne se montrant pas en public » après le coup d'État du 30 avril. Pourtant, la photo ci-dessus montre Maduro s'adressant à des dizaines, voire des centaines de milliers de partisans le 1er mai.

Bolton affirme que les partisans du gouvernement ont brûlé des camions d'aide humanitaire le 23 février, malgré les nombreux rapports qui ont été publiés prouvant que c'est l'opposition elle-même qui avait incendié l'aide. Il cite le Daily Mail qui affirme que le président de l'Assemblée nationale constituante, Diosdado Cabello, a envoyé ses enfants en Chine le 23 février, mais ils sont apparus en direct à Caracas à la télévision vénézuélienne quatre jours plus tard.

La Maison Blanche est prise dans une chambre d'écho, croyant la propagande qu'elle sème elle-même dans les grands médias. Ironiquement, le propagandiste en chef Trump, tel que cité par Bolton, semble être plus proche de l'éclatement de la bulle médiatique. Voici quelques citations de Trump dans le chapitre « Venezuela Libre » de Bolton :

Maduro est « trop intelligent et trop coriace » pour chuter.

« Je n'aime pas où nous en sommes... Toute l'armée est derrière lui... J'ai toujours dit que Maduro était un dur. Ce gosse [Guaidó] - personne n'a jamais entendu parler de lui. »

Sur Guaidó : « Il n'a pas ce qu'il faut... Tenez-vous un peu à l'écart ; ne vous impliquez pas trop. »

Bien sûr, Trump n'est pas à l'abri de la propagande, affirmant que le Venezuela « fait vraiment partie des États-Unis » - une constatation accablante de la fameuse Doctrine Monroe de Bolton.

Autre ironie, la meilleure analyse de la situation au Venezuela dans « The Room Where it Happened » vient du président russe Vladimir Poutine, que Bolton rejette comme une « brillante démonstration de la propagande de style soviétique ». Poutine conclut que la politique de la Maison Blanche a renforcé Maduro, en offrant comme preuve les rassemblements massifs du 1er mai en soutien à son gouvernement. Apparemment, le président russe était le seul à offrir à Trump une perspective alternative sur le Venezuela.

Le plus grand mérite du chapitre « Venezuela Libre » de Bolton est peut-être que lui et d'autres membres de l'administration ont dissuadé Trump d'engager le dialogue avec le gouvernement vénézuélien. Malheureusement, même si Bolton a quitté la Maison Blanche, d'autres acteurs continuent à influencer Trump de la même manière.

Le 19 juin, dans une interview accordée à Axios, Trump a exprimé sa volonté de rencontrer Maduro et a une fois de plus exprimé son scepticisme à l'égard de Guaidó. Il s'est rétracté le lendemain de la publication de ses propos, suite à la pression des médias, des politiciens de Floride et du candidat à la présidence Joe Biden, qui, comme on pouvait s'y attendre, a tenté de déborder Trump sur sa droite.

Comme l'a dit Bolton, « le soutien des deux côtés à la chambre pour la ligne dure au Venezuela était presque unanime ». Quel que soit le vainqueur en novembre, il semble y avoir peu d'espoir de lever ces sanctions cruelles, si le simple fait de suggérer le dialogue s'apparente à une troisième voie dans la politique américaine.

Pourtant, au Venezuela, il y a un sentiment d'espoir de voir la raison l'emporter, alors que les modérés se séparent de l'opposition dure, négocient avec le gouvernement et préparent les prochaines élections législatives.

Le livre de Bolton, et le temps qu'il a passé au pouvoir, prouvent que les États-Unis - même s'ils essaient - ne sont plus capables d'imposer leur volonté. Il faut espérer que ce chapitre de l'histoire et la carrière de Bolton soient enfin terminés.

Leonardo Flores est expert en politique latino-américaine et militant de CodePink. [mouvement américain féminin anti-guerre, NdT]

Cet article est tiré de Common Dreams.

Source :  Consortium News, Leonardo Flores
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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