12/08/2020 les-crises.fr  9 min #177924

Huawei, Hong Kong et la Chine vont-ils entraver les rêves britanniques de libre-échange ?

Le commerce bilatéral entre la Grande-Bretagne et la Chine a dépassé 102,5 milliards de dollars l'année dernière. Illustration : Lau Ka-kuen

Le président chinois Xi Jinping avec la reine britannique Elizabeth II en octobre 2015. Photo : AP

Source :  SCMP, Stuart Lau
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

L' »âge d'or » des relations entre Pékin et Londres est révolu, les politiciens britanniques de tous bords appelant à un rétablissement des liens

Les lignes se sont brouillées autour de Huawei, Hong Kong et l'énergie nucléaire, le Premier ministre Boris Johnson précédemment pro-Chine ayant averti que « ce n'est pas de la Chine dont il est tombé amoureux »

Le commerce bilatéral entre la Grande-Bretagne et la Chine a dépassé 102,5 milliards de dollars l'année dernière. Illustration : Lau Ka-kuen

Lorsque le grand chef d'entreprise Gerry Grimstone a été nommé ministre britannique des investissements en mars, les diplomates chinois étaient convaincus qu'il contribuerait à orienter les liens économiques vers la ligne souhaitée.

Trois mois plus tôt, Grimstone, l'ancien président de la Barclays Bank et de Heng An Standard Life, avait été l'invité vedette d'un événement organisé par l'ambassade de Chine à Londres pour célébrer le 20e anniversaire de la rétrocession de Macao par le Portugal.

Grimstone a profité de l'événement pour critiquer les Hongkongais qui protestaient contre le projet de loi du gouvernement sur l'extradition, qui aurait pu voir des suspects être envoyés en Chine continentale pour y être poursuivis.

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« Les problèmes sociaux auxquels Hong Kong a été confronté au cours des six derniers mois détruisent la crédibilité de Hong Kong. Leurs habitants devraient se poser une question : Que serait Hong Kong sans la Chine? «, a-t-il déclaré.

« Certaines personnes extérieures ne comprennent pas que leurs interventions ne font qu'empirer les choses », a poursuivi Grimstone, qui ne pouvait pas avoir la moindre idée de ce que les mois à venir lui réservaient.

Le 30 juin, Pékin a imposé à Hong Kong une loi draconienne sur la sécurité nationale, qui a remplacé le projet de loi sur l'extradition et qui a été critiquée par les gouvernements occidentaux comme étant contraire au modèle de gouvernance « un pays, deux systèmes ».

Grimstone, qui était sur point de servir le gouvernement britannique, était de ceux qui par leurs interventions inédites, ont transformé un « âge d'or » des relations britanniques et chinoises en la période de plus grande incertitude depuis des décennies.

En quelques semaines, le gouvernement du Premier ministre Boris Johnson a annoncé un plan qui pourrait voir des millions de Hongkongais se réinstaller en Grande-Bretagne ; condamné les actions de la Chine sur Hong Kong et le Xinjiang aux Nations unies ; suspendu un traité d'extradition avec Hong Kong ; étendu l'embargo sur les armes applicable à la Chine à son ancienne colonie ; et, le plus dommageable pour Pékin, annoncé des plans pour retirer Huawei du réseau 5G britannique d'ici 2027.

Le projet post-Brexit de Johnson pour une « Grande-Bretagne mondiale » semblait déjà fragile, les discussions sur un accord commercial avec les États-Unis ayant été officiellement reportées et les négociations commerciales avec l'Union européenne ayant été difficiles. Aujourd'hui, les espoirs de la Grande-Bretagne de conclure un accord de libre-échange avec la Chine semblent également être sur un terrain glissant.

Un porte-parole du gouvernement britannique, interrogé sur les précédents commentaires sur Hong Kong du ministre des investissements Grimstone, a déclaré : « L'approche du gouvernement à l'égard de la Chine reste claire et ancrée sur nos valeurs et nos intérêts. Nous avons une relation forte et constructive avec la Chine... mais cette relation ne se fait pas à n'importe quel prix.

« Cela à toujours été le cas : lorsque nous avons des inquiétudes, nous les soulevons et lorsque nous devons intervenir, nous le faisons.

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D'autres mesures pourraient intervenir. De plus en plus hostiles à l'affirmation politique de la Chine, les députés conservateurs et travaillistes font pression sur le gouvernement de Johnson pour qu'il accélère le retrait progressif des équipements Huawei du réseau 5G.

Ils sont également tournés vers un autre champ de bataille : l'énergie nucléaire. L'entreprise d'État China General Nuclear (CGN) participe à trois projets nucléaires britanniques, tous financés conjointement avec des investissements français.

Les députés demandent à Westminster de bloquer le projet considéré comme le plus controversé : la centrale nucléaire de Bradwell, où l'actionnaire majoritaire CGN prévoit d'exploiter des réacteurs nucléaires de fabrication chinoise à seulement 60 km à l'est de Londres. Selon Zheng Dongshan, le dirigeant de la CGN en Grande-Bretagne, le projet est une vitrine pour la Nouvelle route de la soie chinoise, son plan pour développer le commerce mondial.

« Si nous ne voulons pas que le contribuable britannique participe à la puissance de l'armée chinoise, ou que la technologie basée au Royaume-Uni finisse mystérieusement à Pékin, nous devons agir rapidement et de manière décisive », a écrit ce mois-ci le député conservateur Bernard Jenkin, exhortant le gouvernement britannique à avoir une participation majoritaire dans les projets d'infrastructures critiques.

L'approche du gouvernement concernant la présence de l'énergie nucléaire chinoise pourrait refléter sa stratégie avec Huawei. Au lieu de procéder à un réalignement complet de sa stratégie à l'égard de la Chine, le gouvernement de Johnson a cité les décrets américains contre Huawei pour interdire le géant chinois des télécommunications.

L'année dernière, le ministère américain du commerce a interdit aux entreprises américaines de vendre des produits à la CGN, alors que les responsables américains avaient auparavant recommandé à la Grande-Bretagne de se débarrasser de l'entreprise, en invoquant des preuves qu'elle avait transféré des technologies civiles à des applications militaires.

Mais Westminster doit également évaluer la menace de représailles contre les entreprises britanniques, les responsables chinois ayant émis cette suggestion peu après la confirmation de la décision à propos de Huawei.

« Nous voulons être votre ami. Nous voulons être votre partenaire. Mais si vous voulez faire de la Chine un pays hostile, vous devrez en assumer les conséquences », a déclaré l'ambassadeur de Chine à Londres, Liu Xiaoming, après l'annonce.

Les parties vulnérables pourraient inclure les distillateurs de whisky écossais, un secteur en pleine croissance en Chine, et les constructeurs automobiles comme Jaguar Land Rover, qui réalise un cinquième de son chiffre d'affaires mondial en Chine.

Les médias d'État chinois ont également pris pour cible HSBC, la banque dont le siège est au Royaume-Uni, qui fait la une des journaux chinois ces jours-ci et qui réalise les deux tiers de ses bénéfices en Chine et à Hong Kong.

Le week-end dernier, HSBC a publié une note sur son compte WeChat, niant avoir « tendu un piège » au dirigeant de Huawei, Meng Wanzhou, actuellement détenu à Vancouver, en attente d'extradition vers les États-Unis pour violation de sanctions.

Les entreprises britanniques en Chine connaissent déjà les mêmes difficultés que leurs homologues américaines et continentales, qui ont fait état d'une « lassitude des promesses » au rythme glacial auquel l'économie chinoise s'ouvre. Dans son document de position de 2020, la Chambre de commerce britannique en Chine a déclaré que si « des réformes de haut niveau ont été annoncées par le gouvernement central, de nombreuses entreprises déclarent ne pas voir de changements importants dans leurs activités ».

« La présence dominante des entreprises d'État dans l'ensemble de l'économie chinoise étouffe la concurrence et décourage les investissements étrangers, limitant ainsi la mesure dans laquelle les entreprises apporteront leur technologie et leurs capacités en Chine », poursuit le document, dans un langage qui fait écho à celui des autres groupes de pression occidentaux en Chine.

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Malgré cela, les entreprises britanniques espéraient toujours que le gouvernement tenterait de lancer des négociations de libre-échange avec son deuxième plus grand partenaire commercial non européen, avec lequel les échanges bilatéraux ont dépassé 102,5 milliards de dollars l'année dernière.

Will Miller, analyste politique à la Chambre britannique en Chine, a reconnu que « c'est certainement une période difficile dans les relations entre le Royaume-Uni et la Chine », mais a déclaré qu'un accord de libre-échange « permettrait de relever un grand nombre des défis auxquels les entreprises britanniques sont confrontées en Chine, tels que le mauvais alignement des normes, le manque de reconnaissance des licences et des qualifications et les droits de douane et procédures difficiles ».

Mais à travers l'Occident, le manque de progression vers de telles cibles commerciales a fait du lobby des entreprises - auparavant ardents défenseurs de liens forts avec la Chine - des alliés moins fiables pour Pékin.

Sam Armstrong, porte-parole de la Henry Jackson Society, un groupe de réflexion britannique qui a organisé une réunion avec le secrétaire d'État américain Mike Pompeo ce mois-ci, a déclaré que « le découplage stratégique se produira, que les gouvernements britannique et chinois le souhaitent ou non ».

« Est-ce le prix à payer ? Eh bien, oui, c'est un prix qui vaut la peine d'être payé car il s'agit de la survie à long terme de la démocratie et des valeurs occidentales », a déclaré M. Armstrong.

On est loin de l'accord entre le ministre britannique du commerce international de l'époque, Liam Fox, et le ministre chinois du commerce, Zhong Shan, pour « explorer activement la possibilité de discuter d'un accord de libre-échange de premier ordre entre les deux parties après le Brexit », en 2018.

On se sent également à des années-lumière de 2015, lorsque le président chinois Xi Jinping a partagé une voiture à cheval avec la reine à Londres et a bu une bière avec le premier ministre de l'époque, David Cameron, dans un pub du Buckinghamshire, donnant ainsi le coup d'envoi de ce qu'on appelle « l'âge d'or » sous les auspices du chancelier de l'époque, George Osborne.

« La pensée d'Osborne était basée sur le changement géopolitique. Il voyait le XXIe siècle comme le siècle de l'Asie - c'est-à-dire, dans une certaine mesure, le siècle de la Chine. Le plan était d'essayer de faire de la Grande-Bretagne le meilleur ami de la Chine en Occident », a déclaré Nick Timothy, qui était le chef de cabinet du successeur de Cameron au poste de Premier ministre, Theresa May.

Osborne et Cameron se sont retirés après le vote pour quitter l'Union européenne en 2016, et Timothy dit que May s'est immédiatement méfié de la politique britannique à l'égard de la Chine. « Theresa a longtemps été sceptique à l'égard de la Chine lorsqu'elle était ministre de l'Intérieur », a déclaré Timothy au South China Morning Post, citant son refus initial d'approuver la centrale nucléaire de Hinkley Point, financée en partie par la CGN - avant que le gouvernement ne réalise qu'il était trop tard pour revenir en arrière.

Le revirement du gouvernement Johnson a peut-être surpris les diplomates chinois qui étaient convaincus de l'approche commerciale du Parti conservateur en matière de diplomatie, mais Timothy considère le coronavirus comme un tournant.

« La pandémie a tout changé, non seulement le fait que le virus ait commencé en Chine, mais aussi la façon dont la Chine se comporte depuis - partage de l'information, manipulation de l'Organisation mondiale de la santé, désinformation en Occident, crash de Hong Kong », a déclaré l'ancien assistant.

Même Johnson lui-même, qui a tenté de rassurer Pékin sur son amour durable pour la Chine dans un contexte de tensions diplomatiques croissantes, a été appelé à agir avec fermeté à l'égard de la Chine lors des récentes réunions publiques sur Zoom, selon une source de Whitehall.

« Ce que le premier ministre doit comprendre, c'est que la Chine d'aujourd'hui n'est plus la Chine dont il est tombé amoureux », a ajouté M. Armstrong.

Source :  SCMP, Stuart Lau
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