09/09/2020 tlaxcala-int.org  13 min #179037

La Couronne espagnole et le service de renseignement : comment Juan Carlos a profité de l'article 56 de la Constitution pour s'enrichir grassement

 Rafael Fraguas

Les conduites d'enrichissement de Juan Carlos de Bourbon*, sur lesquelles les justices suisse et espagnole enquêtent, ont fait émerger un aspect jusqu'ici ignoré, mais fondamental dans la vie politique espagnole : les relations entretenues pendant des années par la Couronne, incarnée dans le personnage du Roi, avec une importante institution publique, le Centre National de Renseignement, le CNI. Il s'agit du plus important des services secrets espagnols. Le directeur en a été pendant dix ans et jusqu'à il y a un an, le Lieutenant-général Félix Sanz Roldán, aujourd'hui retraité. Ses prédécesseurs dans cette charge avaient entretenu des relations semblables avec le titulaire de la Couronne.

Avec plus de 3 500 membres et un budget connu estimé à 282 millions d'euros par an, plus une partie inconnue, qui se compte en millions d'euros, pour les dépenses réservées, la fonction essentielle que la loi fondatrice du CNI, qui date de 2002, attribue à cet organisme de renseignement d'État est de fournir des informations vérifiées, analysées, évaluées et transformées en connaissances nécessaires pour la prise de décisions politiques pertinentes par le gouvernement.

Ce si important organisme d'État développe donc, presque toujours de façon secrète, des tâches liées à l'obtention et analyse d'informations significatives, que le service remet scrupuleusement aux décideurs politiques. Comme toutes les organisations similaires, il se sert des techniques de l'espionnage, du contre-espionnage, et se livre à certaines actions cachées - visées par un juge spécial - fonctions qu'il exerce secrètement, avec un caractère actif et défensif, tourné surtout vers l'étranger, avec des volets intérieurs, et régies par une directive annuelle du renseignement, rédigée par le gouvernement.

Il faut toutefois rappeler que les décisions politiques relèvent essentiellement du gouvernement, et non de la plus haute charge de l'Etat, dont le titulaire est le Roi d'Espagne, selon la Charte Constitutionnelle. La Constitution espagnole de 1978 actuellement en vigueur rend, de par son article 56, le Chef de l'État inviolable et irresponsable devant la loi - tant qu'il exerce cette fonction -, qualités qui s'étendent aussi au Chef des Forces Armées. En général, elle lui attribue les fonctions de la plus haute représentation de l'État espagnol, comme c'est habituel dans d'autres États.

En faisant une lecture sui generis, pour parler avec diplomatie, Juan Carlos de Bourbon s'est auto-attribué un rôle de liaison et de médiation entre grandes entreprises espagnoles - même si leur actionnariat comprenait des ressortissants de trente pays -, avec des intérêts mondiaux, qu'il mettait en relation directe avec des chefs d'État et de gouvernement et des hommes d'affaires privés très influents. Et cela grâce à l'épais carnet d'adresses de qualité que possédait le Roi d'Espagne. Ce rôle d'intermédiaire, qui avait pour but d'obtenir des contrats et des affaires variées, s'est concrétisé sous la forme de diverses œuvres publiques et transactions financières privées, de grande envergure, capitalisées par de grandes entreprises et consortiums soi-disant espagnols. Cependant, il en est découlé pour le Roi de somptueux cadeaux d'État, et d'autres privés, qui se comptent en millions d'euros. L'inviolabilité royale, constitutionnellement établie, couvrait ces faits sous un épais manteau de silence, couverture dont le CNI devait nécessairement être, pour le moins, informé.

Toutefois, ces pratiques se poursuivirent quand Juan Carlos de Bourbon perdit son inviolabilité à la suite de son abdication en faveur de son fils, Felipe VI, en 2014, du fait du scandale qui avait suivi la révélation, deux ans auparavant, des détails d'une coûteuse chasse à l'éléphant au Botswana - 47 500 euros offerts par un cheikh arabe de ses amis - qui, dans le contexte de la crise économique de 2008, frappa de plein fouet la réputation de celui qui était alors le Roi. À cette occasion, Juan Carlos Ier s'était fracturé une hanche et il fallut l'évacuer depuis la forêt africaine jusqu'à Madrid, à travers l'intervention de Corinna Larsen Sayn-zu-Wittgenstein, alors son amie intime et compagne habituelle lors de certaines missions officielles. Des faits postérieurs à l'abdication montrent l'existence de paiements présumés de commissions, environ 100 millions d'euros, supposément illégaux, à celui qui était alors un ex-roi - agissements qui font l'objet d'une enquête en Suisse et en Espagne.

De son côté, la direction du CNI - comme celle de l'organisme qui l'avait précédé jusqu'en 2002, le CESID -, adopta, d'une manière également sui generis, une attitude anormale, mélange de supervision-vigilance-protection-dissimulation des actes venant de l'entourage du titulaire de la Couronne qui auraient, vraisemblablement, pu porter atteinte et mettre à mal l'institution et, en théorie et par extension, l'image ou la sécurité de l'Espagne.

Dans cet ordre d'idées, le CESID, organisme de renseignement prédécesseur du CNI, avait observé de près les actions de Juan Carlos de Bourbon et ses liens, entre autres, avec une figure de la jet set majorquine, le prince géorgien Tchokotoua, le considérant comme une des amitiés dangereusement cosmopolites du Roi. De même, à partir des années 90, le service de renseignement avait suivi les traces d'une certaine dame de sa Cour dont le Roi fréquentait la couche. L'organisme d'État avait espionné - et, pense-t-on, fait pression sur elle - certaine dame pour éviter le dommage que la révélation de ces relations pourrait vraisemblablement causer à la réputation et à la sécurité du Chef de l'État et, par extension, à celles de l'Espagne. Certaines vidéos compromettantes suivirent des circuits vers nulle part ; on ne sait si l'argent - et ceux qui purent l'apporter - joua son rôle pour faire disparaître ces images.

Par la suite, le CNI mit en place une équipe technique spécifique pour contrôler les communications d'une entreprise créée à Palma de Majorque par le gendre du Roi, Iňaki Urdangarín. Son affaire, qui était en fait un bureau d'influences, consistait à gérer et obtenir des apports économiques de divers organismes officiels et privés, qu'elle obtenait grâce au respect ou à la crainte que suscitait la parenté du titulaire de l'agence avec le Chef de l'État. Urdangarín, champion olympique de basket, époux de l'Infante Cristina, obtenait ainsi de l'argent rapide et abondant pour ses projets. Malgré les illégalités manifestes qu'elle commettait, le CNI contrôlait chaque mois les communications de l'agence majorquine et les codait pour éviter des fuites.

Au lieu de dénoncer l'illégalité de ce qui se tramait dans les coulisses de l'agence entre 2003 et 2006, années durant lesquelles Urdangarín officia comme responsable de ce montage, le CNI garda alors le silence. Mais les activités illégales d'Urdangarín l'amenèrent devant les tribunaux, où il fut condamné à une peine de 5 ans et 10 mois de prison qu'il purge dans une prison d'Avila ; de plus, sur une décision expresse de celui qui était déjà le Roi Felipe VI, il allait être écarté de la famille royale en même temps que son épouse Cristina, sœur du nouveau Roi et fille cadette de Juan Carlos de Bourbon et de Sophie de Grèce.

Les choses se compliquèrent encore plus - de même que les liens du CNI avec le nouveau Roi - après les révélations sur des activités financières, immobilières et de mouvements de capitaux, avec des soupçons fondés de blanchiment dans des paradis fiscaux, attribuées à Juan Carlos de Bourbon après son abdication en 2014. Durant cette étape, Corinna Larsen, femme d'affaires allemande, qui alla jusqu'à figurer dans la suite de Juan Carlos lors de divers voyages dans les pays arabes où le roi comptait des amitiés haut placées, continuait sa relation sentimentale avec le Chef de l'État espagnol. Cette relation était renforcée par des liens économiques et financiers étroits de nature douteuse, que le Centre National d'Intelligence connaissait. Le lien entre les deux amants fut si étroit qu'elle en était venue à disposer de la maison d'un gardien dans le Mont du Pardo, à à peine quelques minutes de la résidence royale, dans la forêt même de l'immense propriété appartenant au Patrimoine National qui entoure le Palais de la Zarzuela.

Juan Carlos Ier, Félix Sanz Roldán et Corinna Larsen

Rupture

Quand le Roi se fractura la hanche au cours du safari du pays africain évoqué plus haut, Corinna se consacra à le soigner et dirigea son transfert dans un jet privé jusqu'à Madrid, geste qui consolida leur mutuelle affection. Une fois installé dans une clinique madrilène, des pressions de l'appareil de sécurité qui entourait le Chef de l'État - dans lesquelles le CNI joua vraisemblablement un rôle - allaient l'écarter de lui sans ménagements, ce qui contraria extrêmement la femme d'affaires allemande. A partir de cet épisode, et en même temps qu'étaient révélés les faits, la relation entre Juan Carlos et Corinna commença à se dégrader.

Peu après, elle porta plainte pour des menaces, concernant même sa sécurité personnelle et celle de son fils Alexander, de la part du directeur du CNI, proférées, dit-elle, en tête-à-tête par Sanz Roldán à Londres. Par l'intermédiaire d'un homme qui avait été « cul et chemise » avec l'ex-président du gouvernement, José María Aznar, appelé Juan Villalonga - nommé à l'époque directeur de Telefónica [une entreprise de télécommunications] par le premier -, Corinna entra en contact avec l'ex-commissaire de Police José Manuel Villarejo. Cet ex-policier avait été l'industrieux artisan d'un appareil d'information para-policier - de lointaine origine syndicale policière -qui avait pour but d'obtenir des informations sur les activités et caractéristiques de nombreuses personnalités et organismes liés à l'élite politique, économique, bancaire et sociale ; depuis bien longtemps, l'organisation de Villarejo avait reçu des missions d'instances officielles diverses et variées, qu'il exécutait consciencieusement, non sans conserver des témoignages enregistrés de chaque rencontre, en prévision de ce qui pourrait arriver plus tard. Bien d'autres personnes, qui appartenaient aussi à l'élite, allaient trouver Villarejo pour obtenir des rapports sur leurs rivaux politiques, financiers ou bancaires.

Des secteurs de la police et du service de renseignement se livrent depuis longtemps, de façon souterraine et pour diverses raisons, une lutte sourde à propos de leurs compétences respectives, sur des questions d'information, qui, selon certains, se reflètent dans l'affrontement entre Villarejo et l'ex-directeur du CNI, Sanz Roldán. Le premier est en prison depuis 2017 en attente de jugement. Mais il continue de là à faire fuiter, vers des médias de réputation douteuse, des informations obtenues à l'époque grâce à ces missions remplies à partir d'entreprises-écrans qu'il dirigeait lui-même. Félix Sanz Roldán, après avoir pris sa retraite il y a un an, a été engagé par Iberdrola comme conseiller international : une mesure de précaution en vue de ce qui pourrait arriver ?

D'autres informations et déclarations postérieures firent apparaître de nouveaux témoignages et des données présumées sur un montage d'entreprises domiciliées dans des paradis fiscaux et des comptes de banques suisses, à travers lesquels Juan Carlos de Bourbon et Corinna Larsen géraient des patrimoines d'importantes quantités d'argent qui en provenaient, ou les investissaient dans de luxueuses résidences dans les Alpes, des appartements de millions d'euros au centre de Londres ou des cottages princiers du XIXe siècle entourés de dizaines d'acres de terrain dans la campagne anglaise.

On ne connaît pas encore la trajectoire des informations, et les possibles procès qui se profileraient à l'horizon immédiat. Mais les dommages politiques, moraux et institutionnels causés à l'Espagne sont, en vérité, incalculables. Le Roi Felipe VI, avec l'aval du gouvernement, a pris des mesures pour mettre en place une sorte de coupe-feu autour de la Couronne, suggérant à son père de disparaître de la scène ; mais les effets de tous ces événements sur l'institution sont dévastateurs et personne ne sait s'ils finiront par être pires encore. Le plus grave, c'est l'impression que la démocratie et l'Espagne sont toujours, du fait du traitement réservé au peuple par certains pouvoirs d'État, une « peau de taureau toréé », comme l'avait prédit le poète communiste Jesús López Pacheco, mort en exil au Canada.

Le masque, c'est par sécurité
Pour qu'elle ne parle pas

Nous avons le droit de poser des questions

En tant que démocrates, nous avons le droit de poser des questions de grande portée, qui découlent des faits exposés. Bien des questions pertinentes surgissent donc : un service de renseignement a-t-il pour mission d'exécuter des tâches comme celles qu'on a décrites concernant les agissements du Roi d'Espagne ou de l'ex-roi dit « émérite »? Est-ce le rôle du CNI de s'immiscer dans la vie privée d'un haut responsable de l'importance du chef de l'État ? Agit-on de cette façon pour « protéger l'Espagne » ou bien pour dissimuler des agissements anormaux du Chef de l'État ou de l'ex-chef d'État ? Informer ou espionner le Chef de l'État peut-il impliquer - ou non - une tentative d'influence sur sa conduite ? À quel genre de pressions un Chef d'État est-il soumis par ses services secrets ? Peut-il y avoir eu une connexion entre une dame courtisée par le Roi et un service de renseignement étranger ? Ou, encore plus précisément, à quel type de pressions un service secret est-il soumis par le Chef de l'État ? Quelles instructions les présidents du gouvernement successifs, Suárez, González, Aznar, Zapatero, Rajoy et Sánchez ont-ils données au service de renseignement sur la conduite affairiste et personnelle du Roi ?

Si on se met dans la peau d'un directeur du principal service de renseignement ou dans celle d'un subordonné de celui-ci qui reçoit de lui des instructions à ce sujet, l'un ou l'autre peut-il refuser de couvrir une conduite pour le moins anormale du titulaire de la Couronne, chef de l'État et des Forces Armées ? Y avait-il alors, et y a-t-il maintenant, une instance à laquelle la conduite anormale du Roi ou de l'ex-roi d'Espagne aurait pu ou pourrait se voir soumise puisqu'il est irresponsable devant la loi ? Quel sort judiciaire attend ceux qui ont commis, tu ou dissimulé de tels faits ?

Ce sera une chose de disposer d'informations sur le chef de l'État, et une autre, différente, d'assumer des tâches relevant de la Police, la Guardia Civil ou le Ministère Public, au cas où seraient en cause des agissements pouvant impliquer des actes délictueux. Jusqu'où s'étendent les compétences de chacun ? Une attitude présumée de protection, ou un probable copinage du service de renseignement ou de la police avec la personne du Roi, qui sont deux claires pathologies politiques, trouvent leur origine dans l'article 56 de la Constitution qui rend le titulaire de la Couronne irresponsable devant la loi.

Confondant la personne avec l'institution, cet article aboutit à une aberration, car toute conduite, du Roi ou de tout autre être humain, doit nécessairement tenir des références éthiques de l'entourage de la personne concernée ; selon l'anthropologie sociale, chaque individu se socialise à travers ces références, en basant sur elles ses conceptions sur ce qui est bien et ce qui est mal. Il pourrait se faire que l'éthique de l'entourage ait été préalablement corrompue. Malgré tout cela, l'inviolabilité constitutionnelle du Roi lui a permis de s'installer dans des limbes a-légaux et amoraux, qui semblent avoir démantelé l'édifice de légalité et légitimité sur lequel tout État démocratique doit se fonder. En plus des responsabilités personnelles présumées qui découlent des faits - car il peut y en avoir -, la solution radicale serait d'en finir avec l'aberration constitutionnelle qui est à leur origine.

Cette question renvoie à une autre, d'encore plus grande portée : quelle est la part de secret politique qu'admet une démocratie, plus précisément, une monarchie constitutionnelle comme l'espagnole ? Comment avons-nous pu assister, certains en connaissance de cause et la plus grande partie de la société dans l'ignorance, à cet enchaînement de transgressions des lois et des usages de la part d'un Roi, puis ex-roi, qui incarne l'unité de la nation, les valeurs de la famille, la tradition et l'histoire de l'Espagne, de même que le commandement des Forces Armées ? Les législateurs ne peuvent attendre une minute de plus sans résoudre la très grave anomalie constitutionnelle de l'inviolabilité, réminiscence du concept médiéval et aussi fascistoïde de la monarchie autoritaire que Franco a voulu imposer aux Espagnols, idée qu'il est parvenu à insérer dans un article décisif de la Loi fondamentale de 1978, même si, à cette exception près, l'ensemble des articles de la Constitution passe pour être, sur le plan formel, un des plus avancés du monde en termes de libertés et de droits sociaux.

*L'ex-roi a quitté l'Espagne le 3 août dernier, pour que ses déboires judiciaires "ne portent pas préjudice" à son fils et successeur, et s'est installé à Abou Dhabi [NdE]

Article 56

1. Le Roi est le chef de l'État, symbole de son unité et de sa permanence. Il est l'arbitre et le modérateur du fonctionnement régulier des institutions, il assume la plus haute représentation de l'État espagnol dans les relations internationales, tout particulièrement avec les nations de sa communauté historique, et il exerce les fonctions que lui attribuent expressément la Constitution et les lois.

2. Son titre est celui de Roi d'Espagne et il pourra utiliser les autres titres qui reviennent à la Couronne.

3. La personne du Roi est inviolable et n'est pas soumise à responsabilité. Ses actes seront toujours contresignés dans la forme établie à l'article 64, faute de quoi ils ne seront pas valables, sauf en ce qui concerne les dispositions de l'article 65, paragraphe 2.

Constitution du Royaume d'Espagne

29 décembre 1978

16.00

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Source:  cronicapopular.es
Publication date of original article: 31/08/2020

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