15/09/2020 wsws.org  34 min #179289

Non à une guerre gréco-turque en Méditerranée orientale!

Par Comité international de la Quatrième Internationale
15 septembre 2020

Alors que menaces et manœuvres navales entre la Turquie et la Grèce se multiplient, l'Europe et le Moyen-Orient se trouvent au bord de la guerre. Cet été, des navires grecs se sont heurtés à plusieurs reprises à des navires turcs, leurs alliés ostensibles de l'OTAN, ou ont menacé d'échanger des tirs avec eux sur fond de conflits sur les frontières maritimes et l'accès aux champs de gaz sous-marins dans l'est de la Méditerranée, et sur les résultats d'une guerre libyenne qui dure depuis dix ans. Les plus sérieuses mises en garde sont nécessaires. Si un conflit militaire éclatait en Méditerranée, il menacerait de dégénérer en conflit mondial.

Les principaux responsables admettent ouvertement ce risque. Le mois dernier, avant de se rendre à Athènes et Ankara, le ministre allemand des Affaires étrangères Heiko Maas a déclaré: «La tension n'affecte pas seulement les relations entre l'UE et la Turquie. Une nouvelle escalade peut être néfaste pour tous les intéressés. » A Athènes, a-t-il ajouté, «La situation actuelle en Méditerranée orientale équivaut à jouer avec le feu. Chaque petite étincelle peut conduire à une catastrophe. »

Il y a un siècle, les conflits dans les Balkans déclenchés par l'assassinat de l'archiduc autrichien François-Ferdinand le 28 juin 1914 provoquèrent l'éruption de la Première Guerre mondiale en Europe, le 4 août. Aujourd'hui, les puissances impérialistes sont tout autant incapables d'arrêter la marche vers l'embrasement mondial que l'étaient leurs ancêtres du 20e siècle.

La résurgence de conflits territoriaux gréco-turcs centenaires est inséparablement liée à l'effondrement de l'hégémonie mondiale américaine, accéléré par la pandémie de COVID-19, et à la cassure de l'Alliance Atlantique entre Amérique et Europe. Elle est, en particulier, le fruit des guerres sanglantes lancées par l'OTAN en Libye et en Syrie, en 2011, en réponse aux soulèvements révolutionnaires de la classe ouvrière en Égypte et en Tunisie. La ruée vers les profits et les avantages stratégiques qui s'en est suivi déchire l'OTAN et la région.

En 2013, dans les premiers stades de la guerre syrienne, le groupe de réflexion du Centre d'études stratégiques et internationales (CSIS) décrivait ainsi le labyrinthe des conflits sur les réserves de pétrole et de gaz en Méditerranée orientale:

« Les ressources pétrolières et gazières de la Méditerranée orientale se trouvent cependant au cœur de l'une des régions les plus complexes géopolitiquement du monde. Le conflit israélo-palestinien, les tensions entre Israël et le Liban, le conflit gelé à Chypre et les relations difficiles entre la Turquie, la République de Chypre et la Grèce compliquent tous les efforts pour développer et vendre l'énergie de la Méditerranée orientale. La guerre civile syrienne a injecté une nouvelle source d'incertitude économique et géopolitique, et à l'arrière-plan se trouve la Russie, qui cherche à participer à la manne énergétique de la Méditerranée orientale et à maintenir sa position de principal fournisseur de pétrole et de gaz aux marchés européens. »

Ces conflits sont bien plus explosifs aujourd'hui même qu'en 2013. Athènes se sent enhardi par le soutien français pour affronter Ankara, même si la Turquie compte huit fois la population grecque et si son armée est plus importante. Paris est furieux contre le soutien de la Turquie au gouvernement islamiste d'Union nationale (GNA) en Libye contre les forces libyennes par procuration de la France, l'Armée nationale libyenne (ANL) du chef de guerre Khalifa Haftar. La France considère la politique turque comme une menace intolérable pour ses intérêts dans son ancien empire colonial africain. Elle a cherché à unir les autres soutiens de Haftar, notamment l'Égypte et les Émirats arabes unis (EAU), dans une alliance régionale avec la Grèce contre la Turquie. Les intérêts territoriaux de la Syrie en Méditerranée orientale impliquent aussi inévitablement ses alliés, la Russie et l'Iran.

La débâcle des guerres menées par l'Amérique au Moyen-Orient dans les 30 années écoulées depuis que la dissolution stalinienne de l'Union soviétique en 1991 a éliminé le principal contrepoids militaro-politique de l'OTAN, conduit rapidement à une nouvelle guerre mondiale. La politique menée par la France contre la Turquie reflète la volonté, souvent déclarée, des puissances de l'Union européenne (UE) de formuler une politique étrangère indépendante de Washington. Cela implique l'affirmation des intérêts impérialistes européens contre Washington qui a imposé au commerce avec l'Iran des tarifs de guerre commerciale et des sanctions visant l'Europe.

Washington prépare également sans aucun doute de nouvelles guerres, bien qu'il soit resté largement silencieux sur le conflit gréco-turc dans le contexte de protestations sociales croissantes et de grèves contre la brutalité policière et la pandémie aux États-Unis, et de tensions explosives à l'approche de l'élection présidentielle. Il ne fait cependant aucun doute que Washington surveille la politique de l'UE en Méditerranée et prépare ses propres guerres.

L'année dernière, le 20 juin, Trump a interrompu des frappes aériennes à grande échelle contre l'Iran 10 minutes seulement avant qu'elles n'aient lieu. Dans un discours quatre mois plus tard, l'ambassadeur américain en Grèce Geoffrey Pyatt a souligné l'importance pour le monde de la Méditerranée orientale. Il a déclaré: «À l'ère du regain de concurrence des grandes puissances et des plus grandes découvertes d'hydrocarbures de la dernière décennie, ce carrefour mondial de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique est revenu au premier plan de la réflexion stratégique américaine. Après des années à prendre la Méditerranée orientale pour acquise, les États-Unis ont pris du recul pour jeter un regard gouvernemental réfléchi et global sur la manière dont nous faisons progresser les intérêts américains... »

L'histoire montre que de tels conflits ne peuvent être résolus pacifiquement dans le capitalisme, qu'un accord de paix temporaire gréco-turc soit conclu ou non. L'effondrement de l'hégémonie américaine et le déplacement du centre de gravité de l'industrie mondiale vers l'est, vers des pays comme la Turquie ou la Chine, porte à une intensité sans précédent les contradictions du capitalisme que les grands marxistes du XXe siècle ont identifiées comme les causes de l'éruption de la guerre mondiale de 1914 ; le conflit entre l'économie mondiale et le système d'État-nation, et entre la production socialisée et la propriété privée des moyens de production. Le conflit en Méditerranée orientale est un avertissement de l'état avancé de la poussée impérialiste vers une nouvelle guerre mondiale.

Les dangers ne doivent pas être sous-estimés. Il n'y a pas d'enthousiasme chez les travailleurs en Grèce, en Turquie, en France ou dans d'autres pays de l'UE pour une guerre, et encore moins une guerre qui pourrait dégénérer en conflit mondial. Il y a une opposition profonde à la guerre dans la classe ouvrière américaine et un soutien croissant au socialisme. Alors que les gouvernements capitalistes du monde entier sont confrontés à une opposition sociale croissante et à des contradictions économiques et géopolitiques internationales insurmontables et pour lesquelles ils n'ont pas de solutions, le danger qu'ils puissent lancer une telle guerre et l'intensifier en un conflit mondial catastrophique est bien réel.

Les deux dernières années ont également connu dans le monde une éruption historique de luttes de classe. Des grèves et des manifestations ont éclaté parmi les enseignants et les travailleurs de l'automobile américains. Il y eut des manifestations mondiales contre la violence policière en Amérique et des mouvements à travers l'Europe entre autre la grève nationale des enseignants polonais, celle des infirmières portugaises et les gilets jaunes français. Des manifestations antigouvernementales ont éclaté dans toute l'Amérique latine, en Inde et dans les pays méditerranéens, Liban et Algérie, mais aussi en Irak et au Soudan. L'ordre de reprendre le travail et de rouvrir les écoles, imposé dans le cadre d'une stratégie brutale «d'immunité collective» en plein pandémie, aggrave les tensions de classe dans tous les pays.

Ce qui a arrêté la Première Guerre mondiale après qu'elle ait éclaté dans les Balkans, il y a un siècle, a été la prise du pouvoir par la classe ouvrière russe, dirigée par le Parti bolchevique de Vladimir Lénine et Léon Trotsky lors de la Révolution d'octobre 1917, et la formation de l'Internationale communiste pour diriger la classe ouvrière dans une lutte révolutionnaire contre le capitalisme et la guerre impérialiste. Le défenseur de cette perspective stratégique est aujourd'hui le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI), le mouvement trotskyste mondial. Seule une mobilisation politique internationale et indépendante de la classe ouvrière contre le capitalisme, pour prendre le pouvoir d'État et construire le socialisme, peut stopper la marche vers la guerre.

Contre la guerre, il faut se tourner vers le mouvement en cours de radicalisation de la classe ouvrière internationale et vers la lutte pour le doter d'une conscience marxiste de la nécessité de construire un mouvement international anti-guerre et anti-impérialiste dans la classe ouvrière.

Les sources historiques et politiques du conflit gréco-turc sur les droits de forage

Les conflits entre la Grèce et la Turquie sur les frontières et les ressources maritimes ont leur racine dans les problèmes non résolus du XXe siècle. Le traité de Lausanne de 1923 a établi des frontières terrestres entre la Grèce et la Turquie. Cet événement et les conflits qui ont suivi dans la région soulignent le caractère invariablement réactionnaire des tentatives de diviser les Balkans et le Moyen-Orient par des frontières arbitraires entre États nationaux dictées par l'impérialisme.

La guerre d'indépendance turque de 1919-1922, menée par le Mouvement national turc de Mustafa Kemal Ataturk, a vaincu les tentatives de l'impérialisme britannique et français de diviser le territoire anatolien de l'Empire ottoman après sa défaite aux côtés de l'Allemagne et de l'Autriche pendant la Première Guerre mondiale. Dans l'accord Sykes-Picot de 1916 - révélé au monde par le gouvernement soviétique en novembre 1917 - Londres et Paris avaient convenu de créer l'Irak et la Syrie comme entités séparées. Ils ont ensuite attaqué le territoire actuel de la Turquie, rejoints par la Grèce en 1919, pour le partage des restes de l'empire.

Contre l'occupation coloniale menée par l'impérialisme en Turquie, la Russie soviétique a correctement soutenu la résistance nationale turque, qui bénéficiait d'un fort soutien parmi les travailleurs et les paysans, fournissant armes et soutien au gouvernement d'Ankara. La politique soviétique fut aussi dictée par l'urgente nécessité militaire. Londres et Paris, ainsi que Berlin, Prague, Tokyo et Washington avaient tous envahi l'Union soviétique, soutenant les Blancs contre-révolutionnaires dans la guerre civile russe, dans une tentative d'écraser l'État ouvrier naissant et de restaurer un régime blanc néocolonial et antisémite en Russie. Les communistes grecs se sont battus pour mobiliser l'opposition parmi les soldats grecs à l'occupation grecque de certaines parties de l'Anatolie.

Cela n'impliquait pas, cependant, que les travailleurs devaient soutenir soit l'État bourgeois turc, qui cherchait à exterminer les communistes turcs et foulait aux pieds les droits culturels et politiques du peuple kurde, ni les frontières dont il convenait avec l'impérialisme. L'imposition de ces frontières a entraîné l'horrible expulsion forcée de 1,6 million de personnes en 1923, dans le but d'établir des États grecs et turcs ethniquement purs. Avant sa dégénérescence stalinienne, le gouvernement soviétique fondait toujours sa politique sur la perspective d'une révolution socialiste internationale qui préparerait le terrain pour la disparition des frontières nationales au sein d'une fédération socialiste mondiale.

Le tracé des frontières maritimes turco-grecques n'a cependant jamais été réglé, même après que les deux pays aient rejoint l'alliance anti-soviétique de l'OTAN dirigée par les États-Unis après la Seconde Guerre mondiale. La Grèce a conservé des îles parsemées de la mer Égée et de la Méditerranée, souvent à quelques kilomètres des côtes turques, rendant le tracé d'une frontière maritime controversé et impossible à pratiquer.

Un conflit durable est également apparu au sujet de Chypre, île stratégiquement située au large des côtes de la Grèce, de la Turquie, du Liban et de la Syrie. Le conflit a éclaté en 1974, lorsqu'un coup d'État de la junte grecque des colonels soutenue par la CIA a mis au pouvoir un homme politique chypriote grec d'extrême droite, Nikos Sampson, tristement célèbre pour ses attaques contre les Chypriotes turcs. L'armée turque a envahi Chypre, conduisant à la division durable de l'île et à la chute de la junte grecque. Washington et les puissances de l'UE ont cependant soutenu la junte grecque et ne reconnaissent pas l'enclave chypriote turque.

Ce qui a déclenché les tensions militaires d'aujourd'hui entre la Grèce et la Turquie en Méditerranée, ce sont les conflits internationaux liés aux guerres sanglantes de l'OTAN en Libye et en Syrie. Face aux soulèvements révolutionnaires de la classe ouvrière en janvier et février 2011, qui ont renversé le président tunisien Zine El Abedine Bin Ali et le président égyptien Hosni Moubarak, la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis ont lancé une guerre islamiste par procuration en Libye contre le régime du colonel Mouammar Kadhafi. Le régime du Parti islamiste pour la justice et le développement (AKP) du président turc Recep Tayyip Erdogan, après avoir brièvement protesté contre ces guerres, a changé de position pour les soutenir.

Ces guerres ont eu des conséquences considérables et imprévues. En armant les milices islamistes et tribales en Libye et en bombardant le pays pour assurer une domination aérienne, les puissances de l'OTAN ont détruit le gouvernement libyen en six mois. Alors que la Libye se désagrégeait, allant vers une guerre civile entre milices rivales, de nombreux combattants islamistes sont également partis se battre pour un changement de régime en Syrie, principalement via la Turquie. Malgré des milliards de dollars de soutien de la CIA et des régimes pétroliers des cheikhs du golfe Persique, ces petites milices islamistes sunnites impopulaires n'ont pas pu renverser un régime syrien plus important et mieux armé. En 2015, après l'intervention des forces d'abord iraniennes, puis russes pour soutenir le régime syrien, les forces islamistes par procuration de l'OTAN étaient menacés de défaite.

Le changement de cours de Washington, Paris et d'autres puissances de l'OTAN pour appuyer les milices kurdes comme leur force par procuration en Syrie a finalement conduit à une rupture des relations des puissances impérialistes avec la Turquie. Ankara, conformément à son hostilité traditionnelle au sentiment nationaliste kurde en Turquie, s'est de plus en plus opposé à la politique américaine et européenne en Syrie. Après avoir abattu un avion russe au-dessus de la Syrie en novembre 2015, provoquant presque une guerre, elle a ensuite recherché de meilleures relations avec Moscou. Washington et Berlin ont riposté avec une tentative de coup d'État en juillet 2016 pour assassiner Erdogan, qui a cependant échoué, laissant Erdogan au pouvoir, déçu par ses alliés nominaux de l'OTAN.

La dépendance de l'OTAN des forces islamistes et des Frères musulmans après la révolution égyptienne a également conduit à d'âpres conflits dans toute la région. Au milieu des manifestations de masse de la classe ouvrière en Égypte, le régime militaire s'est rétabli via un coup d'État de 2013 dirigé par le général Abdel Fattah al-Sissi contre le président islamiste Mohamed Morsi, et un massacre de partisans des Frères musulmans (MB). À l'instar des régimes pétroliers des cheikhs du golfe Persique, de l'Arabie saoudite et des Émirats arabes unis (EAU), qui ne tolèrent ni le MB ni aucun groupe islamique dissident chez eux, la junte égyptienne était profondément hostile au GNA islamiste libyen. Leur hostilité s'étend à l'AKP islamiste en Turquie, qui est un allié du MB et a dénoncé le régime d'al-Sissi en Egypte.

Les puissances impérialistes ont poursuivi la guerre libyenne non seulement vers l'est jusqu'en Syrie, mais aussi vers le sud jusqu'en Afrique subsaharienne. L'impérialisme français s'est déchaîné dans tout son ancien empire colonial. Il est intervenu en Côte d'Ivoire pour renverser le président Laurent Gbagbo, a déployé des troupes en République centrafricaine et lancé en 2013 une guerre au Mali contre les milices islamistes du nord du pays. Sur cette base - et pour défendre les intérêts de sa compagnie pétrolière, Total, contre le GNA libyen et la société énergétique italienne rivale ENI - Paris a également soutenu Haftar en Libye.

Dans ce contexte international explosif, les dernières étapes des négociations d'un gazoduc Israël-Chypre-Grèce Est-méditerranéen pour transporter du gaz vers l'Europe via la Grèce et l'Italie l'an dernier ont provoqué une réaction amère de la part de la Turquie. En août, Erdogan a publié une carte de la «patrie bleue» revendiquant de grandes parties de la mer Égée. En novembre, après un accord maritime et militaire bilatéral avec le GNA libyen, la Turquie a revendiqué des droits d'exploration conjoints dans l'est de la Méditerranée et, en décembre, a commencé ces explorations. Athènes a répondu en expulsant l'ambassadeur du GNA en Grèce, et la France et l'Italie ont annoncé qu'elles enverraient des navires de guerre à Chypre et sur l'île grecque de Crète pour les défendre contre la Turquie.

La signature de l'accord sur le gazoduc Israël-Chypre-Grèce le 2 janvier a conduit à une nouvelle escalade du conflit dans la région. La Turquie a riposté en annonçant qu'elle déploierait des troupes pour soutenir le GNA contre l'offensive de Haftar sur Tripoli. Cela a entraîné la condamnation des gouvernements français et égyptien. En marge de la conférence de Berlin sur la Libye ce mois-là, qui a voté pour une mission militaire de l'UE en Libye, la France et la Grèce ont annoncé une alliance militaire officielle.

En avril, les forces turques en Libye sont intervenues pour écraser la marche de l'ANL sur Tripoli et l'ont forcé à abandonner une grande partie de l'ouest libyen ; en mai, la Turquie a annoncé son intention de forer pour des gisements de pétrole directement au large des îles grecques de Crète, Karpathos et Rhodes.

La situation a rapidement dégénéré cet été. En juin, lorsque la frégate française Courbet a tenté d'arrêter les navires turcs transportant des marchandises vers la Libye, les navires de guerre turcs l'ont brièvement éclairée avec leur radar à visée, indiquant qu'ils étaient prêts à ouvrir le feu. La junte égyptienne a alors déclaré qu'elle préparait des plans pour une invasion à grande échelle de la Libye, qui furent adoptés en juillet. Début juillet, des avions de combat non identifiés qui seraient des Rafale français ou des EAU ont bombardé la base aérienne de Watiya en Libye, détruisant des radars clés et blessant des responsables des renseignements turcs.

La Grèce a également commencé à négocier des accords de zone économique exclusive (ZEE) sur les frontières maritimes avec l'Italie et l'Égypte, un prélude aux exigences d'Athènes pour l'ouverture de tels pourparlers avec Ankara. Les responsables turcs ont cependant rejeté de telles discussions, car la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, que la Turquie ne reconnaît pas, permettrait à la Grèce d'exiger une zone de 12 milles autour de chacune de ses îles parsemées de la mer Égée. Cela transformerait pratiquement toute la mer Égée en eaux territoriales grecques, permettant à Athènes de bloquer le commerce à destination d'Istanbul et des principales villes du nord de la Turquie.

Après l'annonce par la Turquie, le 21 juillet, de l'envoi du navire d'exploration Oruç Reis escorté par 12 navires de guerre vers les eaux au large de l'île grecque de Kastellorizo, Athènes a mis l'armée grecque en état d'alerte. De faux SMS en Grèce prétendant provenir du ministère de la Défense et appelant la population à «se mobiliser» pour un «incident militaire» ont provoqué la panique. En fin de compte, un affrontement n'aurait été évité que par un appel à Ankara de la chancelière allemande Angela Merkel, après quoi les navires turcs se sont éloignés de la zone contestée.

En août, alors que les navires de guerre grecs et turcs intensifiaient leurs patrouilles - dans un incident, un navire grec a ouvert le feu sur un bateau turc, blessant trois personnes - Paris a intensifié sa campagne. Il a organisé des exercices navals conjoints avec l'Égypte, puis avec la Grèce; la France et les Émirats arabes unis ont également envoyé des avions de combat en Grèce. Le président français Emmanuel Macron a annoncé qu'il tracerait des «lignes rouges» contre la Turquie, la menaçant de guerre. Désormais, à la demande pressante de Paris, l'UE a accepté de préparer des sanctions économiques pour tenter d'étrangler la Turquie.

La classe ouvrière ne peut soutenir aucun des gouvernements capitalistes menant cette dangereuse escalade.

Paris, tout en drapant sa politique de rhétorique sur le droit international, défend ses intérêts impérialistes et ses profits pétroliers dans son ancienne sphère coloniale. Il continue le rôle de premier plan que Paris a joué dans la promotion de la guerre en Libye, qui a abouti à la dévastation du pays et à la construction de camps de détention de l'UE, où des groupes de défense des droits de l'homme ont documenté que les réfugiés étaient réduits en esclavage, violés et assassinés. Ces événements, et non les discours de Macron, un ancien banquier d'investissement, révèlent le contenu politique de la rhétorique impérialiste sur le droit et les droits de l'homme.

Un élément clé qui anime la politique de Macron est la peur et la colère face à la résurgence internationale continue de la lutte des classes - une peur maintenant intensifiée par la colère croissante de la classe ouvrière face à la pandémie. Après avoir brutalement réprimé les manifestations chez lui, comme le mouvement des gilets jaunes et la grève des transports de cette année, Macron est aussi violemment hostile au mouvement qui se développe parmi les travailleurs des anciennes colonies françaises opprimées par l'impérialisme.

L'année dernière a été marquée par des manifestations antigouvernementales d'un million de personnes au Liban et en Algérie, des manifestations de masse contre l'expulsion de Gbagbo en Côte d'Ivoire, et des grèves et manifestations au Mali contre la guerre française. Les critiques verbales d'Erdogan à l'égard de Paris pour son arrogance impérialiste ont exaspéré les responsables français. Macron qui, lors de sa visite au Liban le mois dernier après l'explosion du port, s'est entretenu avec ceux qu'il a rencontrés au sujet de l'ancien suzerain colonial français, le général Henri Gouraud, est déterminé à légitimer le colonialisme français et à poursuivre le pillage impérialiste de l'Afrique et du Moyen-Orient.

Le gouvernement de droite du Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis a été élu par défaut, l'année dernière, alors que les électeurs rejetaient le gouvernement Syriza («Coalition de la gauche radicale»). Syriza, un parti de la classe moyenne basé sur une fusion du stalinisme et de la politique d'identité, avait commis une trahison politique stupéfiante: élu sur la base de promesses de mettre fin à l'austérité de l'UE, il a foulé aux pieds les votes répétés du public grec contre l'austérité. Il a imposé les plus grandes coupes sociales de l'histoire grecque, tout en construisant un réseau de camps de détention sordides pour les réfugiés dans l'UE.

Pour surpasser le bilan de droite de Syriza tout en poursuivant sa politique d'austérité, Mitsotakis s'est appuyé sur des politiques d'État policier, des mesures anti-immigrées et un nationalisme anti-turc. Les forces de sécurité grecques ont travaillé avec des membres fascistes de l'Aube dorée pour battre et tirer sur des réfugiés du Moyen-Orient traversant la frontière gréco-turque. Mitsotakis a installé de nombreux sympathisants bien connus de la junte grecque, notamment le ministre du Développement Adonis Georgiadis et le ministre de l'Agriculture Makis Voridis, dans son cabinet. Il en découle inévitablement une politique militariste et anti-turque.

Le gouvernement du président turc Recep Tayyip Erdogan cherche, avec sa politique agressive de forage, à faire valoir les intérêts de la bourgeoisie turque, qui dépend des importations de pétrole et de gaz, et à contrer son effondrement dans les sondages. La colère des travailleurs s'intensifie face à la politique brutale de retour au travail au milieu de la pandémie de COVID-19, à la baisse du pouvoir d'achat et à la poursuite des guerres au Moyen-Orient. Dans certaines limites, Erdogan accueille favorablement les critiques de l'UE, qui lui permettent de se faire passer pour un anti-impérialiste, d'attiser le nationalisme turc et d'essayer d'étouffer la montée du conflit de classe en Turquie.

Le bilan du gouvernement Erdogan confirme la théorie de la révolution permanente de Léon Trotsky: dans les pays au développement capitaliste tardif, la bourgeoisie est incapable d'établir des droits démocratiques ou de s'opposer à l'impérialisme. La politique du gouvernement Erdogan, un régime bourgeois réactionnaire évoluant entre différentes grandes puissances, n'a conduit qu'au désastre. Il s'est adapté aux guerres impérialistes en Libye et en Syrie tout en poursuivant l'oppression du peuple kurde à l'intérieur de la Turquie et en adoptant une stratégie meurtrière d '«immunité collective» pour le COVID-19. La lutte contre la guerre et pour défendre la vie, les moyens de subsistance et les droits démocratiques des travailleurs et des sections opprimées de la classe moyenne dépend de l'unification internationale des luttes de la classe ouvrière, entraînant derrière elles les autres classes opprimées, dans une lutte révolutionnaire pour le socialisme.

Le déclin de l'hégémonie mondiale de l'impérialisme américain

Le danger de guerre en Méditerranée orientale justifie les avertissements et analyses que le CIQI a lancés sur une période de plusieurs décennies. Le CIQI a longtemps souligné que les contradictions géopolitiques insolubles de la société capitaliste à l'ère de la mondialisation poseraient à nouveau devant des milliards de travailleurs l'alternative de la guerre mondiale ou de la révolution socialiste mondiale. La dissolution stalinienne de l'Union soviétique en 1991 avait confirmé les avertissements de Trotsky sur la nature contre-révolutionnaire de la théorie nationaliste de Staline du «socialisme dans un seul pays». Elle n'a cependant pas résolu les contradictions du capitalisme qui avaient conduit au déclenchement de la Première Guerre mondiale et de la révolution russe, ni mis fin à l'ère de la révolution socialiste mondiale ouverte en octobre 1917.

Analysant la guerre de l'OTAN de 1999 en Serbie et les bombardements en cours en Irak, le président du comité de rédaction du WSWS, David North, souligna l'importance des conflits géopolitiques explosifs déclenchés par la restauration stalinienne du capitalisme en Union soviétique et en Europe de l'Est. Il a écrit:

« Tout comme le développement de l'impérialisme a vu les efforts des grandes puissances pour partager le monde à la fin du siècle dernier, le démantèlement de l'URSS a créé un vide de pouvoir en Europe de l'Est, en Russie et en Asie centrale qui rend une nouveau partage du monde inévitable. La principale signification de la Yougoslavie, à ce stade critique, est qu'elle se trouve à la périphérie occidentale d'une vaste étendue de territoire dans laquelle les grandes puissances mondiales visent à s'implanter. Il est impossible pour les États-Unis, l'Allemagne, le Japon, la France, la Grande-Bretagne et les autres puissances de simplement regarder passivement l'ouverture de cette zone. Une lutte est en cours pour l'accès à la région et le contrôle de ses matières premières, de sa main-d'œuvre et de ses marchés qui dépasseront de loin la 'ruée vers l'Afrique'du siècle dernier. »

Mettant en garde contre «une série de guerres à venir», North a noté que «le potentiel de conflit avec la Russie s'est en fait accru» et l'impact de la disparition de l'Union soviétique en tant qu'ennemi commun unissant l'impérialisme américain et européen sera significatif: la bourgeoisie européenne ne se contentera pas d'accepter à jamais un statut subalterne aux États-Unis. Sa position serait continuellement érodée à mesure que les États-Unis chercheraient à faire valoir leur avantage. »

North a également attiré l'attention sur les implications de la restauration stalinienne du capitalisme en Chine et sur la croissance industrielle de la Chine basée sur l'accès aux marchés mondiaux et à la technologie moderne: «Un conflit ouvert entre les États-Unis et la Chine est inévitable. La Chine, un pays historiquement opprimé et non-impérialiste, est en bonne voie pour la restauration du capitalisme: elle aspire à être une grande puissance économique régionale. Un tel développement, comme le révèle l'hystérie anti-chinoise actuelle dans les journaux américains, est vivement opposé par une partie substantielle de l'élite dirigeante américaine ».

L'enchevêtrement complexe de guerres et de conflits autour du différend en Méditerranée orientale reflète l'état extrêmement avancé de la crise analysé par le CIQI il y a deux décennies. La tentative de l'impérialisme américain de contrer son déclin économique et social en utilisant la force militaire - dans un large périmètre allant des Balkans et de l'Afrique du Nord jusqu'à l'Asie centrale en passant par le Moyen-Orient - a échoué.

Les guerres impérialistes lancées en Afghanistan (2001), en Irak (2003), en Libye et en Syrie (2011) se sont soldées par une débâcle. Ces guerres menées pour la domination mondiale mais vendues au public à l'aide de mensonges - comme une guerre contre le terrorisme islamiste, une chasse aux «armes de destruction massive irakiennes» inexistantes ou un soutien à une révolution démocratique au Moyen-Orient - ont discrédité l'establishment politique. Des dizaines de millions de personnes ont participé à des manifestations mondiales contre la guerre en Irak en 2002-2003. Ces guerres ont depuis coûté la vie à des millions de personnes et contraint des dizaines de millions d'autres à fuir leurs foyers.

Ces guerres ont préparé le terrain pour un effondrement de l'alliance de l'OTAN et la poussée vers une nouvelle guerre mondiale. En Europe et au Moyen-Orient, l'impérialisme américain fait face à d'importantes grandes puissances rivales. En Europe, l'Allemagne a annoncé la re-militarisation de sa politique étrangère en 2014, pour la première fois depuis la chute du régime nazi à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Depuis 2016, lorsque le Brexit a empêché Londres de mettre son veto à leurs projets, Berlin et Paris se sont engagés plusieurs fois à concevoir une politique militaire de l'UE indépendante de Washington.

Sur les côtes méditerranéennes et à travers le Moyen-Orient, Washington fait maintenant face à une opposition de grandes puissances bien implantée. Ses guerres ont consolidé des régimes pro-iraniens en Irak et en Syrie, également soutenus par la Russie.

La Chine, que Washington a identifiée comme son plus grand rival mondial, est également de plus en plus influente. Alors que son initiative Belt and Road (BRI, la nouvelle route de la soie) développe des projets énergétiques, infra-structurels et industriels à travers le Moyen-Orient, elle est devenue le principal partenaire commercial de pays comme l'Iran, l'Irak, l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. En juillet, elle aurait offert à l'Iran un traité impliquant 400 milliards de dollars d'investissements et des assurances de défense mutuelle en cas d'attaque américaine.

Cela représente un revers décisif pour la politique étrangère impérialiste américaine telle que ses principaux stratèges l'ont formulée dans les années 1990. En 1997, l'ancien conseiller américain à la sécurité nationale Zbigniew Brzezinski a qualifié l'Eurasie de «super-continent axial du monde» et a affirmé: «Ce qui se passe avec la répartition du pouvoir sur la masse continentale eurasienne sera d'une importance décisive pour la primauté mondiale et l'héritage historique de l'Amérique.... Dans une Eurasie instable, la tâche immédiate est de s'assurer qu'aucun État ou combinaison d'États n'acquière la capacité d'expulser les États-Unis ou même de diminuer son rôle décisif. »

Alors que l'alliance de l'OTAN se brise maintenant dans l'est de la Méditerranée, l'impérialisme américain a des ennemis et des rivaux potentiels parsemés sur la masse continentale eurasienne, y compris au sein de l'OTAN.

Ces conflits extrêmement vifs empêchent toute résolution pacifique à long terme de la crise de la Méditerranée orientale par l'OTAN. Lorsque le ministre allemand des Affaires étrangères Heiko Maas s'est adressé à une réunion de responsables français après son retour d'Athènes et d'Ankara, il a déclaré: «Les États-Unis regardent le reste du monde de plus en plus directement à travers le prisme de leur rivalité avec la Chine.... La volonté américaine de jouer le rôle d'une puissance mondiale assurant la stabilité est tombée ».

Comme le mouvement marxiste a insisté après le déclenchement de la Première Guerre mondiale, la responsabilité du danger de guerre n'incombe pas à l'un ou l'autre État ou politicien impérialiste, aussi agressif soit-il, mais au système d'État-nation capitaliste dans son ensemble. L'impérialisme européen n'est pas une alternative à la faillite de l'impérialisme américain. En effet, la tentative initiale de Paris et de Berlin de mener leur propre politique étrangère en Méditerranée a rapidement déclenché un conflit explosif. Il est également loin d'être certain que les intérêts de l'impérialisme allemand et français, qui se sont combattus lors de deux guerres mondiales au siècle dernier, se révéleront compatibles alors qu'ils se remettent à piller de plus en plus de régions du globe.

Le rôle pro-guerre des partis petits-bourgeois

La seule façon d'arrêter la spirale des puissances capitalistes vers une nouvelle guerre mondiale est l'unification internationale des luttes de la classe ouvrière contre la guerre, la pandémie et le capitalisme sur la base d'un programme socialiste révolutionnaire. La recrudescence de la lutte de classe internationale depuis 2018 et l'audience croissante du socialisme parmi les travailleurs et les jeunes montre que la base d'une telle politique existe dans la situation objective. Le principal obstacle reste la crise de la direction révolutionnaire de la classe ouvrière.

Même s'ils se lèvent dans la lutte indépendamment ou contre les syndicats et les partis établis, les travailleurs sont toujours confrontés à l'influence résiduelle des partis de pseudo-gauche de la classe moyenne aisée. Ces forces, basées sur une fusion du stalinisme et de la politique d'identité, s'opposent consciemment à la révolution et cherchent à lier les travailleurs au système capitaliste de l'État-nation. Pendant les soulèvements de masse de la révolution égyptienne entre 2011 et 2013, ils ont fait de la propagande pour que les travailleurs soutiennent n'importe quelle faction de la bourgeoisie égyptienne ; d'abord une junte militaire, puis les Frères musulmans et enfin la dictature de Sissi, qui se préparait à prendre le pouvoir. Cela a finalement conduit en 2013 à la consolidation de la dictature militaire de Sissi et à l'écrasement du soulèvement des travailleurs égyptiens.

Maintenant, ils œuvrent pour lier les travailleurs en Grèce et en Turquie à la campagne de guerre en exigeant qu'ils soutiennent les gouvernements nationaux et les forces armées des pays respectifs. L'exemple le plus frappant est le parti Syriza en Grèce. Une coalition entre des fragments du Parti communiste grec stalinien (KKE) et des mouvements anti-mondialisation basés dans le mouvement étudiant de la classe moyenne post-1968, Syriza soutient agressivement la ligne militariste du gouvernement Mitsotakis.

En Grèce, le dirigeant de Syriza et ancien premier ministre Alexis Tsipras a réagi à l'affrontement de la Méditerranée orientale par un appel chauvin à la mobilisation de l'armée grecque contre les navires turcs: «La manière dont ces activités sismiques illégales doivent et peuvent être empêchées est connue de nos forces armées depuis octobre 2018, lorsqu'elles l'ont tenté avec efficacité. Nous avons pleinement confiance en leurs capacités. »

Le KKE lui-même a fait monter d'un cran les propos chauvins de Tsipras, appelant à une «position patriotique» pour défendre les intérêts nationaux grecs et dénonçant le «cosmopolitisme». Il affirmait: «Nous devons tous mettre au premier plan la Grèce des travailleurs, des agriculteurs, des commerçants et artisans indépendants en difficulté, des scientifiques, des hommes et des femmes, des jeunes et des retraités. Et pas pour une Grèce de monopoles, de cosmopolitisme, de grand capital et de leurs dirigeants politiques qui se présentent sous de nombreuses formes. »

Dans une déclaration commune, le KKE et le Parti communiste turc stalinien (TKP) se sont prononcés en faveur du traité de Lausanne et du système capitaliste de l'État-nation dans les Balkans. Ils se déclarent «contre les violations des frontières et la remise en cause des traités internationaux qui ont défini les frontières de la région» et «contre le changement des frontières et les traités qui les définissent». Cela signifie que le KKE et le TKP rejettent toute lutte pour unifier les travailleurs à travers ces frontières et s'adaptent aux guerres et intrigues impérialistes qui sous-tendent les traités internationaux. Cela signifie que le KKE et le TKP aujourd'hui se rangeraient aux côtés de l'État capitaliste de part et d'autre en cas de guerre.

En Turquie, le Parti républicain du peuple (CHP), le parti traditionnel de la classe dirigeante turque, a cautionné la politique du président Erdogan en Méditerranée orientale. Le chef du CHP, Kemal Kiliçdaroglu, avait précédemment déclaré, à propos des îles contestées de la mer Égée détenues par la Grèce, «Je vais saisir toutes ces îles». Une série de partis, dont le Parti de gauche (anciennement le Parti de la liberté et de la solidarité, ÖDP), le Parti travailliste (EMEP) et le Parti des travailleurs de Turquie (TIP) sont néanmoins orientés vers le CHP et le soutiennent, appuyant les candidats du CHP aux élections municipales l'an dernier.

Le Parti démocratique populaire kurde nationaliste (HDP), qui soutient également le CHP comme un moindre mal contre Erdogan, a publié une déclaration déclarant que toutes les ressources naturelles de la région «autour de l'île de Chypre appartiennent à la fois aux chypriotes turcs et grecs, et ces ressources devraient être utilisées en commun et simultanément. » Prenant note des propositions de pourparlers entre les Chypriotes grecs et turcs, il a appelé à «maintenir ouvertes toutes les voies de dialogue politiques, diplomatiques et juridiques».

La déclaration du HDP illustre la faillite du nationalisme bourgeois kurde. Ses alliés à l'intérieur de la Syrie ont agi comme des mandataires de l'Amérique, de la France et d'autres puissances impérialistes. En Turquie, il recherche des alliances avec des partis bourgeois réactionnaires comme le CHP, hostiles aux droits démocratiques du peuple kurde et orientés vers l'UE. Ces politiques reflètent le rejet par le HDP d'une orientation vers la classe ouvrière internationale: il n'a rien à proposer lorsque les tensions de guerre montent, alors même que toutes les voies diplomatiques sont maintenues ouvertes, car les différentes puissances impérialistes et capitalistes vers lesquelles le HDP s'est orienté se dirigent vers la guerre les uns avec les autres.

En France, le Nouveau parti anticapitaliste (NPA) et la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon (LFI) soutenue par le Parti communiste français stalinien, ont tous deux maintenu un silence assourdissant sur le conflit gréco-turc. Ces partis ont soutenu avec enthousiasme la guerre en Libye lorsque l'OTAN l'a lancée en 2011. Le porte-parole du NPA, Olivier Besancenot, a lancé des appels pour que Paris arme les «rebelles» libyens. LFI, qui a des liens étroits avec le corps des officiers et les syndicats de la police, est un parti pro-guerre qui soutient la réintroduction de la conscription militaire.

Un rôle particulièrement réactionnaire revient aux éléments de ce milieu de pseudo-gauche qui cherchent à lier les travailleurs à ces organisations nationalistes, tout en se faisant passer pour des internationalistes. C'est la fonction du Parti révolutionnaire des travailleurs (DIP), les affiliés turcs du Parti des travailleurs (PO) d'Argentine et de son parti frère grec, le Parti révolutionnaire des travailleurs (EEK) de Savas Michael-Matsas.

Leur hostilité envers la classe ouvrière est soulignée par leur soutien aux promesses électorales perfides de Syriza en janvier 2015. L'EEK appela à un «puissant Front uni de toutes les organisations ouvrières et populaires... du KKE, Syriza, Antarsya à l'EEK, les autres organisations de gauche, mouvements anarchistes et anti-autoritaires. » Il savait cependant que Syriza est un parti pro-capitaliste. Pour couvrir ses traces, il a conseillé aux électeurs de soutenir Syriza mais aussi «d'exiger de leur direction de rompre avec la bourgeoisie, le personnel politique, tous les opportunistes et prétendants au pouvoir du capital».

Quant au DIP, il déclara à l'approche des élections: «Nous serons très heureux de la force du camp de la classe ouvrière et des travailleurs menés par Syriza qui sortira de l'élection.»

Leur déclaration commune aujourd'hui sur le conflit gréco-turc tente de peindre la politique nationaliste réactionnaire du milieu de la pseudo-gauche sous des couleurs internationalistes. Elle reproche à la bourgeoisie grecque et turque de ne pas obtenir davantage de profits pétroliers, et de les laisser aller aux compagnies pétrolières des principales puissances impérialistes: «Le fait est que les classes dirigeantes de chaque pays réservent la part du lion dans le partage des richesses naturelles de la Méditerranée aux grandes puissances qui se font passer pour leurs protecteurs. Ceci est un combat entre les Total et les ENI et les Shell et les BP et les Exxon, pas entre les travailleurs grecs et turcs! »

Dénonçant l'État israélien pour avoir usurpé la richesse pétrolière méditerranéenne de «ses propriétaires légitimes, le peuple palestinien», il conclut par un appel pitoyable: «Intensifions la guerre de classe contre la guerre! Le principal ennemi se trouve dans nos propres pays - les capitalistes grecs et turcs, leurs gouvernements et régimes, au service de leurs patrons impérialistes. »

L'EEK et le DIP ont une longue histoire lorsqu'il s'agit d'agiter pour la guerre et de se ranger du côté de leur propre bourgeoisie en temps de crise. Lorsqu'en 2010, Israël attaqua le Mavi Marmara, un navire transportant des fournitures humanitaires, tuant neuf citoyens turcs, le DIP n'appella pas à une mobilisation de la classe ouvrière turque, israélienne et internationale. Au contraire, il appela le gouvernement Erdogan à «envoyer des navires de guerre, reprendre les navires humanitaires à Israël!»

La perspective de l'EEK et du DIP est de répartir les ressources de la région entre les États artificiels créés par le partage impérialiste de l'Empire ottoman. En fait, il est impossible de répartir pacifiquement les ressources de la région entre ses groupes ethniques complexes et se chevauchant, pour la même raison qu'il est impossible de tracer les frontières des États-nations de la région. La région et ses profits sont répartis par les guerres impérialistes, dans lesquelles les bourgeoisies ex-coloniales ou semi-coloniales jouent inévitablement un rôle subalterne.

La classe ouvrière ne peut pas se donner la tâche désespérée et réactionnaire de procéder à une division des profits et du territoire entre les États-nations à la place de la bourgeoisie et de critiquer la classe capitaliste pour ne pas avoir suffisamment défendu l'intérêt national contre les autres nationalités. Cette perspective pitoyable, avancée par l'EEK et le DIP, devient en tout cas rapidement la perspective de Syriza et du CHP. Cela signifie, alors que les marines grecque et turque s'affrontent en Méditerranée et dans la Mer Égée pour partager les profits pétroliers, qu'on rallie les travailleurs pour la guerre et les profits contre l'ennemi étranger.

Pour un mouvement international de la classe ouvrière pour le socialisme et contre la guerre

Le mensonge réactionnaire selon lequel les ouvriers et les soldats en Grèce et en Turquie sont des ennemis destinés à se tirer dessus doit être rejeté et combattu. La lutte contre la guerre et pour un développement rationnel des forces productives en Méditerranée place la classe ouvrière devant la tâche d'arracher le contrôle des chaînes d'approvisionnement eurasiennes et mondiales au pillage et à l'anarchie organisés par l'aristocratie financière. Cette grande lutte nécessite cependant une rupture impitoyable avec le système d'État-nation et tous les partis bourgeois et petits-bourgeois.

Dans son ouvrage de 1929, Révolution permanente, la perspective qui sous-tendait la Révolution d'octobre et la fondation de l'Union soviétique et de l'Internationale communiste, Trotsky écrit:

« La révolution socialiste ne peut être achevée dans les limites nationales. Une des causes essentielles de la crise de la société bourgeoise vient de ce que les forces productives qu'elle a créées tendent à sortir du cadre de l'État national. D'où les guerres impérialistes d'une part, et l'utopie des États-Unis bourgeois d'Europe d'autre part. La révolution socialiste commence sur le terrain national, se développe sur l'arène internationale et s'achève sur l'arène mondiale. Ainsi la révolution socialiste devient permanente au sens nouveau et le plus large du terme: elle ne s'achève que dans le triomphe définitif de la nouvelle société sur toute notre planète ».

L'orientation doit être maintenant vers la classe ouvrière internationale, qui a été immensément renforcée par trois décennies de mondialisation de la production. Depuis 1980, la classe ouvrière industrielle à elle seule a presque quadruplé, passant d'environ 250 millions à près d'un milliard d'êtres humains. Dans l'ensemble, la classe ouvrière a augmenté de 1,2 milliard entre 1980 et 2010. Le pourcentage de la population active mondiale composée de paysans est passé depuis 1991 de 44 à 28 pour cent à mesure que des centaines de millions de ruraux se déplacent vers les villes pour trouver du travail.

On s'attend à ce que plus d'un milliard de personnes rejoignent les rangs de la classe ouvrière rien qu'en Afrique au cours du prochain siècle. La peur de la bourgeoisie française en particulier face aux grèves explosives et aux manifestations dans ses anciennes colonies africaines est liée aux projections selon lesquelles d'ici 2050, 85 pour cent des francophones du monde pourraient vivre en Afrique, dont beaucoup en pays d'Afrique subsaharienne en voie d'industrialisation rapide. Cela représenterait un total de 700 millions de personnes, contre 66,5 millions d'habitants actuellement en France et une population projetée de 74 millions en 2050.

L'éruption internationale de la lutte des classes depuis 2018 reflète une colère politique explosive devant des niveaux effrayants d'inégalités sociales et de violence militaro-policière engendrées par le capitalisme. L'éruption de manifestations de masse et de luttes de classe, y compris dans des dizaines d'anciens pays coloniaux et semi-coloniaux, reflète également la force croissante de la classe ouvrière internationale et des forces productives créées par l'industrie et l'économie du XXIe siècle.

L'unification des forces titanesques de la classe ouvrière internationale dans une lutte socialiste contre la guerre impérialiste et le capitalisme est la grande tâche posée par le conflit méditerranéen. La voie à suivre est une lutte révolutionnaire pour les États socialistes unis d'Europe et les États socialistes unis du Moyen-Orient, contre l'UE et le règlement du traité de Lausanne, dans le cadre d'une fédération socialiste mondiale. Cela signifie à tout moment faire progresser l'unité révolutionnaire de classe par les luttes des travailleurs d'autres nationalités contre les appels petits-bourgeois à la solidarité nationale avec les exploiteurs capitalistes de chaque pays.

Les deux dernières années de la lutte de classe ont d'ailleurs confirmé à nouveau la grande leçon de la Révolution d'Octobre et du XXe siècle: la classe ouvrière ne peut, par des grèves et des manifestations spontanées, improviser une organisation internationale et une stratégie révolutionnaire contre le capitalisme et la guerre impérialiste. La lutte pour l'internationalisme et pour le socialisme contre les partis petits-bourgeois qui cherchent à ramener les ouvriers derrière les bellicistes bourgeois dans chaque pays ne peut être menée que consciemment. Cela nécessite une direction politique révolutionnaire dans la classe ouvrière. Seul le mouvement trotskyste peut mener la lutte pour une rupture avec l'orientation nationaliste dominante encouragée par les partis staliniens et bourgeois-nationalistes pendant des décennies.

Cela nécessite la construction de sections du CIQI dans les pays du Moyen-Orient, d'Europe et du monde entier, pour unifier le mouvement en développement de la classe ouvrière en un mouvement mondial pour le socialisme. Le CIQI lance un appel à ses partisans et lecteurs du World Socialist Web Site pour lui apporter leur soutien, le contacter et lutter pour faire du CIQI la direction révolutionnaire internationale de la classe ouvrière dans la lutte contre la guerre.

(Article paru en anglais le 12 septembre 2020)

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