Accepter cookie ?
08/04/2021 les-crises.fr  11 min #187967

Frappes américaines en Syrie : Biden entretient un cycle de guerres sans fin

Source :  Responsible Statecraft, Stephen Miles

Traduit par les lecteurs du site Les Crises

Le président Joe Biden, accompagné du vice-président Kamala Harris et du secrétaire à la Défense Lloyd Austin, prononce une allocution lors d'une conférence de presse mercredi 10 février 2021, au Pentagone à Arlington, en Virginie. (Photo officielle de la Maison Blanche par Adam Schultz)

Le Congressional Research Service, organisme impartial, tient une liste de toutes les utilisations « notoires » de la force militaire américaine à l'étranger. En juin de l'année dernière, la liste comptait 46 pages. Le président Joe Biden a ajouté sa première entrée lorsqu'il a ordonné des frappes aériennes contre des milices à la frontière irako-syrienne. La suite des événements permettra de déterminer combien de pages supplémentaires seront ajoutées pendant le mandat du président Biden.

Bien que les détails soient encore en cours d'élaboration, il semble que le président ait ordonné ces frappes aériennes en représailles aux récents tirs de missiles sur les forces américaines en Irak, en particulier la frappe du 15 février qui a tué un sous-traitant philippin du secteur de la défense et blessé un membre des services américains à Erbil, en Irak. Il convient de noter qu'il ne s'agissait apparemment pas d'un incident isolé, de multiples attaques ayant eu lieu de façon sporadique depuis un certain temps sur diverses bases abritant du personnel américain à travers l'Irak.

Comme c'est souvent le cas avec les récents recours à la force militaire américaine à l'étranger, un débat a rapidement émergé pour savoir sous quelle autorité légale cette attaque a été menée et si elle était conforme au droit international. L'administration affirme avoir agi en état de légitime défense. De nombreux membres du Congrès sont intervenus, certains des plus fervents défenseurs des prérogatives guerrières du Congrès rejetant catégoriquement les affirmations de l'administration, ou soulevant des préoccupations importantes à leur sujet.

Ce sont toutes des questions importantes, et elles méritent des réponses urgentes et complètes. Cependant, même si nous allons au fond des choses, nous ne devons pas perdre de vue ce que l'épisode tout entier révèle sur la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd'hui et sur les choix stratégiques qui attendent des réponses sur le bureau de Joe Biden.

En parcourant ces 46 pages sur la force militaire, vous remarquerez quelque chose de frappant. Le premier siècle et demi de l'histoire de notre nation, de sa fondation à la fin de la Seconde Guerre mondiale, occupe moins d'un quart des entrées. De là à la fin de la Guerre froide, il ne faut que deux pages de plus. Le parcours depuis le début de l'opération Tempête du désert de 1991 jusqu'à aujourd'hui, en revanche, vous fera passer par plus de 30 longues pages de frappes aériennes, d'invasions et d'autres exemples de bombardements en faveur de la paix.

Pour donner un sens à cette histoire, nous ne devons pas nous contenter de débattre des questions juridiques - aussi importantes et sérieuses soient-elles - mais commencer à prendre en compte la situation dans son ensemble, les questions structurelles au cœur même de notre statu quo détraqué de guerres sans fin.

Une fois de plus, notre nation a utilisé son pouvoir ultime sans les débats très publics et ciblés que nos fondateurs ont entérinés comme étant notre plus important contrôle contre la guerre. Lorsque les fondateurs ont choisi où placer le pouvoir de déclarer la guerre dans les mains de leur nouveau gouvernement, ils avaient le choix entre l'exécutif et le Congrès.

Vivant à l'époque des monarques qui envoyaient leur peuple à la guerre pour des griefs mesquins et pour leur enrichissement personnel, ils ont sagement choisi la seconde solution. Ils voulaient que le gouvernement ait à débattre et à voter en public pour savoir si, oui ou non, nous devions nous engager dans la guerre. Ils voulaient que le public ait la possibilité d'intervenir et de dire non. Ils voulaient qu'il soit difficile d'entrer en guerre. Et pendant deux siècles, cela a généralement fonctionné. Les frappes de Biden en Syrie nous rappellent cependant à quel point le système actuel est défaillant, à quel point nous nous sommes éloignés de la façon dont il est censé fonctionner.

Quelle que soit l'autorité utilisée pour lancer les frappes, cela fait presque 20 ans que le Congrès n'a pas débattu et pesé sur nos guerres au Moyen-Orient. Les forces américaines qui ont été attaquées à Erbil servent dans une mission qui n'a jamais été explicitement autorisée, ce qui ne fait que souligner le paradoxe absurde de débattre de la légalité de l'autorité de légitime défense dans une mission illégale et non autorisée.

Le fait est que ce qui se passe aujourd'hui en Irak et en Syrie est un état de conflit, une guerre sans fin, qui existe dans un cycle perpétuel d'attaques et de contre-attaques, de représailles et de châtiments, et qui ne peut être brisé qu'en choisissant de s'en aller. Il n'y a pas de victoire possible dans une guerre sans fin, il n'y a que des pertes et des souffrances, notamment pour les Irakiens, les Syriens et les Iraniens, chez qui nous menons cette guerre.

Heureusement, il existe une autre voie à suivre. Il y a six ans, les États-Unis, l'Allemagne, la France, le Royaume-Uni, la Chine, la Russie et l'Iran ont négocié avec succès le plan d'action global conjoint, le JCPOA ou accord sur le nucléaire iranien. Après des décennies passées à essayer de résoudre les problèmes de sécurité sur le champ de bataille sans grand succès, le JCPOA a représenté un pari historique sur la diplomatie. Fondamentalement, le JCPOA est la démonstration que les diplomates d'un pays peuvent obtenir ce que leurs guerriers n'ont pas réussi à obtenir : une clarification de leurs différends et une voie mutuellement bénéfique pour l'avenir.

Il ne s'agissait pas d'une paix globale, elles sont rares. Il s'agissait plutôt d'un cheminement par étapes, commençant par la limitation du programme nucléaire iranien et l'élimination du risque de prolifération nucléaire, qui aurait pu et dû s'appuyer sur des progrès supplémentaires concernant les nombreux autres défis de nos pays. Malheureusement, Donald Trump a choisi de se retirer - bien que sa propre administration ait reconnu que l'accord fonctionnait - et de s'engager sur la voie de la « pression maximale ». Cette voie a conduit les États-Unis et l'Iran au bord d'une guerre totale et directe à plusieurs reprises au cours de sa présidence, et reste l'un des principaux moteurs de l'instabilité et des conflits si violemment illustrés en Irak et en Syrie.

Aujourd'hui, alors que le président Biden étudie ses prochaines étapes, il ferait bien de se rappeler comment nous en sommes arrivés là et saisir cette occasion pour changer rapidement et radicalement de cap. Il devrait, bien entendu, commencer par mettre fin à la « pression maximale » et rejoindre le JCPOA, remettant ainsi les États-Unis et l'Iran sur la voie de la diplomatie. Cela ne suffira pas, bien sûr, à réparer les dommages déjà causés non seulement au cours des quatre dernières années, mais aussi au cours des trente dernières. Pour y parvenir, il faudra que le président tienne une autre promesse électorale : mettre véritablement fin à nos guerres sans fin au Moyen-Orient.

Ce ne sera pas une mince affaire, et il faudra remettre en question et rejeter le statu quo qui l'a conduit à ses premières frappes aériennes. Mais l'alternative est impensable. S'il ne le fait pas, non seulement Joe Biden ajoutera des pages supplémentaires de mésaventures militaires aux 46 autres qui l'ont précédé, mais il aura manqué une occasion historique de choisir la paix, la diplomatie et la justice plutôt que la guerre.

Source :  Responsible Statecraft, Stephen Miles

Traduit par les lecteurs du site Les Crises


Au moins 22 morts après la première frappe militaire ordonnée par le Président Biden.

Source :  Independent, Borzou Daragahi

Traduit par les lecteurs du site Les Crises

L'attaque a été menée contre des milices soutenues par l'Iran.

Le président Biden (AFP via Getty Images)

Une série de frappes aériennes américaines visant un point de passage de la milice irakienne en Syrie dans la nuit s'est voulue une réponse calibrée et proportionnée aux attaques à la roquette contre des installations américaines ce mois-ci, qui ont fait un mort.

Mais les frappes pourraient avoir tué au moins 22 personnes, selon une organisation de surveillance, ce qui pourrait provoquer un retour de bâton inattendu contre la première action militaire ordonnée par le président Joseph Biden.

Tôt vendredi, les États-Unis ont lancé une demi-douzaine de missiles sur un site syrien qu'ils ont décrit comme des dépôts utilisés par Kataib Hezbollah et Kataib Sayid al-Shuhada, deux milices irakiennes soutenues par l'Iran qui, selon eux, sont à l'origine de l'attaque meurtrière du 15 février contre une base américaine dans le nord de l'Irak, et d'une autre attaque le 22 février contre son ambassade à Bagdad.

Bien que le Pentagone ait décrit les frappes aériennes comme une « réponse militaire proportionnée », le nombre élevé de morts rapporté, s'il est confirmé, pourrait avoir des conséquences inattendues tant pour le fragile gouvernement irakien du Premier ministre Mustafa al-Kadhimi que pour les relations entre Washington et Bagdad.

Aucune des personnes tuées dans l'attaque n'était iranienne, a déclaré l'Observatoire syrien des Droits de l'Homme (OSDH), un groupe de surveillance généralement crédible basé à Londres. Un tel nombre de morts pourrait susciter des envies de vengeance de la part des camarades, des familles élargies ou des tribus des miliciens irakiens, ce qui pourrait mettre en péril le gouvernement modéré et pro-occidental de Kadhimi à Bagdad.

Selon l'OSDH, les frappes aériennes se sont déroulées tôt le matin, heure locale, et ont visé une cargaison d'armes passant de la Syrie à l'Irak, près du poste frontière proche de la ville irakienne d'al-Qaim. Des responsables américains ont déclaré aux journalistes que l'armée avait largué sept bombes de 250 kilos sur un groupe de bâtiments le long de la frontière syro-irakienne.

« Les frappes aériennes ont causé de grandes pertes humaines et matérielles », indique un rapport de l'OSDH, précisant la destruction de trois camions chargés de munitions. Une source a déclaré à Reuters que 17 personnes avaient été tuées dans la frappe aérienne, tandis qu'un membre de la milice a déclaré à l'agence de presse qu'au moins une personne avait été tuée.

Les États-Unis ont déclaré que l'attaque avait été lancée conjointement avec des « mesures diplomatiques, y compris des consultations avec les partenaires de la coalition » qui pourraient inclure le Royaume-Uni et la France.

L'opération envoie un message sans ambiguïté : « Le Président Biden agira pour protéger le personnel américain et de la coalition, indique le communiqué du Pentagone. En même temps, nous avons agi d'une manière délibérée qui vise à une désescalade de la situation en général dans l'est de la Syrie et en Irak. »

L'Iran apporte un soutien financier, militaire et politique à des groupes armés irakiens puissants et souvent très motivés sur le plan idéologique, qui sont souvent enracinés dans des courants d'islamisme chiite populiste similaires à ceux des dirigeants de Téhéran. Ces groupes, officiellement appelés Forces de mobilisation populaire, ont gagné en puissance politique depuis qu'ils ont joué un rôle dans la guerre de cinq ans visant à déloger l'EI d'Irak et de Syrie.

Israël et les États-Unis ont à l'occasion pris pour cible les milices soutenues par l'Iran, qui étendent l'influence et le pouvoir de Téhéran et sont considérées comme une menace majeure par les autocraties arabes alignées sur les États-Unis.

Washington et Téhéran cherchent aujourd'hui à renouer avec la diplomatie et à faire renaître un accord limitant le programme nucléaire iranien après quatre années de relations tendues sous la présidence de Donald Trump, mais ils se heurtent à de la méfiance.

Quelques heures avant les frappes aériennes, Biden a eu son premier entretien téléphonique en tant que président avec le roi Salman d'Arabie saoudite, au cours duquel il a évoqué la question des groupes alignés sur l'Iran, selon les comptes rendus de Riyad et de Washington.

Les ministres des Affaires étrangères de l'Iran et de la Syrie se sont entretenus après les dernières frappes aériennes et ont appelé « l'Occident à adhérer aux résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies concernant la Syrie », selon un site web du gouvernement iranien.

La Russie, qui sert de protecteur au régime de Bachar el-Assad en Syrie et maintient un certain contrôle sur son espace aérien, a condamné les frappes aériennes américaines.

« Nous appelons au respect inconditionnel de la souveraineté et de l'intégrité territoriale de la Syrie » a déclaré Maria Zakharova, porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères. « Nous réaffirmons notre rejet de toute tentative de transformer le territoire syrien en une arène de règlement de comptes géopolitiques. »

Les forces russes ont diffusé jeudi une vidéo montrant leurs homologues en Syrie en train de lancer un missile Iskander qui aurait par la suite frappé un hôpital dans un territoire contrôlé par l'opposition, selon des militants. La diffusion de la vidéo, qui date d'un incident antérieur, visait à contrer les affirmations de l'Arménie selon lesquelles ses missiles Iskander étaient inefficaces.

La Syrie a condamné les frappes aériennes et a exhorté le Président Biden à ne pas suivre « la loi de la jungle ».

« La Syrie condamne dans les termes les plus forts la lâche attaque américaine contre des zones de Deir al-Zor près de la frontière syro-irakienne », a déclaré le ministère syrien des Affaires étrangères dans un communiqué.

Source :  Independent, Borzou Daragahi, 26-02-2021

Traduit par les lecteurs du site Les Crises

 les-crises.fr

 Commenter