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23/09/2021 2 articles entelekheia.fr  12 min #195513

La consolidation eurasienne enterre le moment unipolaire américain

Pendant que la France se remet à grand-peine du choc de l'abandon de son « contrat du siècle » par l'Australie et qu'en conséquence, elle est peut-être enfin en train de cesser de considérer les États-Unis comme un « grand frère » sur qui on peut se reposer (à quelque chose malheur doit être bon), le super-continent eurasien est en pleine reconfiguration sous l'égide de l'OCS (Organisation de coopération de Shanghai), l'alliance militaire emmenée par les deux puissances appelées à compter dans le nouvel ordre mondial : la Chine et la Russie. La France entendra-t-elle le message ? Et si l'OTAN représentait un pari sur le mauvais cheval ?


Par Pepe Escobar
Paru sur  Asia Times sous le titre Eurasian consolidation ends the US unipolar moment
Le sommet du 20e anniversaire de l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS) à Douchanbé, au Tadjikistan, a entériné rien de moins qu'un nouveau paradigme géopolitique.

L'Iran, désormais membre à part entière de l'OCS, a retrouvé son rôle eurasien traditionnellement prépondérant, à la suite du récent accord de commerce et de développement de 400 milliards de dollars conclu avec la Chine. L'Afghanistan a été le sujet principal, tous les acteurs s'accordant sur la voie à suivre, comme le précise la  Déclaration de Douchanbé. Et toutes les voies d'intégration eurasiennes convergent désormais, à l'unisson, vers le nouveau paradigme géopolitique - et géoéconomique.

Appelez cela une dynamique de développement multipolaire en synergie avec l'initiative chinoise « Belt & Road ».

La  Déclaration de Douchanbé est très explicite sur l'objectif des acteurs eurasiens : « un ordre mondial plus représentatif, démocratique, juste et multipolaire fondé sur les principes universellement reconnus du droit international, de la diversité culturelle et civilisationnelle, et de la coopération mutuellement bénéfique et égale des États sous le rôle central de coordination de l'ONU ».

Malgré les immenses défis inhérents au puzzle afghan, des signes d'espoir sont apparus mardi (21 septembre), lorsque l'ancien président afghan Hamid Karzai et l'envoyé de la paix Abdullah Abdullah ont rencontré à Kaboul l'envoyé présidentiel russe Zamir Kabulov, l'envoyé spécial chinois Yue Xiaoyong et l'envoyé spécial pakistanais Mohammad Sadiq Khan.

Cette troïka - Russie, Chine, Pakistan - est en première ligne de la diplomatie. L'OCS est parvenue à un consensus selon lequel Islamabad coordonnera, avec les Talibans, la formation d'un gouvernement inclusif comprenant des Tadjiks, des Ouzbeks et des Hazaras.

La conséquence la plus flagrante et la plus immédiate de l'intégration de l'Iran par l'OCS et de la prise du taureau afghan par les cornes, avec le soutien total des « stans » d'Asie centrale, est la marginalisation complète de l'Empire du Chaos [les USA, NdT].

De l'Asie du Sud-Ouest [autrement dit le Moyen-Orient, NdT] à l'Asie centrale, ce véritable « reset » a pour protagonistes l'OCS, l'Union économique eurasienne, l'initiative Belt & Road et le partenariat stratégique Russie-Chine. L'Iran et l'Afghanistan - qui avaient été des chaînons manquants jusqu'à présent, pour diverses raisons - sont désormais pleinement intégrés à l'échiquier.

Dans l'une de mes fréquentes conversations avec Alastair Crooke, un éminent analyste politique, il a évoqué une fois de plus Le Léopard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa : tout doit changer pour que rien ne change.

Dans ce cas, l'hégémonie impériale telle qu'interprétée par Washington : « Dans sa confrontation croissante avec la Chine, un Washington impitoyable a démontré que ce qui compte pour lui désormais n'est pas l'Europe mais la région indo-pacifique. »

C'est le terrain privilégié de la Guerre froide 2.0. La position de repli pour les États-Unis - qui ne disposent que d'un faible potentiel pour contenir la Chine, après avoir été pratiquement  expulsés du Heartland de l'Eurasie - devait être un retour à la puissance maritime classique : l' « Indo-Pacifique libre et ouvert », avec le Quad et l'AUKUS, le tout présenté comme un « effort » visant à préserver la suprématie américaine déclinante.

Le contraste frappant entre le mouvement d'intégration continentale de l'OCS et le gambit américain « Nous vivons tous dans un sous-marin australien » (mes excuses à Lennon-McCartney) parle de lui-même. Un mélange toxique d'hybris et de désespoir est dans l'air, sans même un soupçon de pathos pour atténuer la chute.

Le Sud Global ne s'en est pas inquiété. S'adressant au forum de Douchanbé, le président russe Vladimir Poutine a fait remarquer que le portefeuille des nations frappant à la porte de l'OCS est énorme.

L'Égypte, le Qatar et l'Arabie Saoudite sont désormais des partenaires de dialogue de l'OCS, au même niveau que l'Afghanistan et la Turquie. Il est fort possible qu'ils soient rejoints l'année prochaine par le Liban, la Syrie, l'Irak, la Serbie et des dizaines d'autres pays.

Et cela ne s'arrête pas à l'Eurasie. Dans son  discours très opportun devant la CELAC (Communauté d'États latino-américains et caraïbes), le président chinois Xi Jinping a invité pas moins de 33 nations d'Amérique latine à faire partie des nouvelles Routes de la soie Eurasie-Afrique-Amérique.

Souvenons-nous des Scythes

L'Iran, protagoniste de l'OCS et situé au centre des nouvelles Routes de la Soie, a retrouvé son rôle historique légitime. Au milieu du premier millénaire avant notre ère, les Iraniens du nord régnaient sur le cœur des steppes de l'Eurasie centrale. À cette époque, les Scythes avaient migré dans la steppe occidentale, tandis que d'autres Iraniens des steppes avaient fait des incursions jusqu'en Chine.

Les Scythes - un peuple du nord (ou de l' « est ») de l'Iran - n'étaient pas seulement des guerriers féroces. C'est un stéréotype grossier. Très peu d'Occidentaux savent que les Scythes avaient développé un système commercial sophistiqué, décrit entre autres par Hérodote, qui reliait la Grèce, la Perse et la Chine.

Et pourquoi cela ? Parce que le commerce était un moyen essentiel de soutenir leur infrastructure sociopolitique. Hérodote l'avait compris parce qu'il avait visité la ville d'Olbia, et d'autres endroits en Scythie.

Les Scythes étaient appelés « Saka » par les Perses - et cela nous mène à un autre territoire fascinant : les Sakas pourraient avoir parmi les principaux ancêtres des Pachtounes en Afghanistan.

Que veut dire le nom - Scythe ? Eh bien, une multitude de choses. La forme grecque Scytha signifie « archer » d'Iran du Nord. C'était donc la dénomination de tous les peuples iraniens du nord vivant entre la Grèce, à l'ouest, et la Chine à l'est.

Imaginez maintenant qu'un réseau commercial international très actif se développe à travers le cœur de l'Europe, en particulier en Eurasie centrale, sous l'impulsion des Scythes, des Sogdiens et même des Xiongnu, qui combattaient sporadiquement les Chinois, comme l'indiquent les anciennes sources historiques grecques et chinoises.

Ces Eurasiens centraux commerçaient avec tous les peuples vivant à leurs frontières : Européens, Asiatiques du Sud-Ouest, Asiatiques du Sud et Asiatiques de l'Est. Ils étaient les précurseurs des anciennes Routes de la soie.

Les Sogdiens ont succédé aux Scythes ; la Sogdiane était un État gréco-bactrien indépendant au IIIe siècle avant J.-C. - englobant des régions du nord de l'Afghanistan - avant d'être conquis par des nomades venus de l'est qui ont fini par établir l'empire Kouchan. Celui-ci s'est ensuite rapidement étendu au sud de l'Inde.

Zoroastre est né en Sogdiane ; le zoroastrisme a été immensément influent en Asie centrale pendant des siècles. Les Kouchans, pour leur part, avaient adopté le bouddhisme : c'est ainsi que le bouddhisme est finalement arrivé en Chine.

Au premier siècle de notre ère, tous ces empires d'Asie centrale étaient reliés - par un commerce de longue distance - à l'Iran, à l'Inde et à la Chine. Telle était la base historique des multiples et anciennes routes de la soie, qui ont relié la Chine à l'Occident pendant plusieurs siècles, jusqu'à ce que l'ère des découvertes configure la domination fatidique du commerce maritime occidental. [1]

Plus qu'une série de phénomènes historiques reliés, la « Route de la soie » est une métaphore de la connectivité interculturelle. C'est ce qui est au cœur du concept chinois des nouvelles Routes de la soie. Et les gens ordinaires de l'Eurasie le ressentent vivement, parce que c'est imprimé dans l'inconscient collectif en Iran, en Chine et dans tous les « stans » d'Asie centrale.

La revanche du « Heartland »

Glenn Diesen, professeur à l'University of South-Eastern Norway et rédacteur en chef de la revue Russia in Global Affairs, fait partie des très rares universitaires de haut niveau qui analysent en profondeur le processus d'intégration de l'Eurasie.

Son dernier livre résume pratiquement toute l'affaire dans son seul titre :  L'Europe comme péninsule occidentale de la Grande Eurasie : les régions géo-économiques dans un monde multipolaire.

Diesen montre, en détail, comment la « région de la Grande Eurasie, qui comprend l'Asie et l'Europe, est actuellement négociée et organisée avec, au centre, un partenariat sino-russe. Les instruments géo-économiques de pouvoir de l'Eurasie forment progressivement les bases d'une super-région avec de nouvelles industries stratégiques, des corridors de transport et des instruments financiers. A travers le continent eurasiatique, des États aussi différents que la Corée du Sud, l'Inde, le Kazakhstan et l'Iran proposent tous divers formats d'intégration de l'Eurasie. »

Le partenariat pour la Grande Eurasie est au centre de la politique étrangère russe au moins depuis le Forum de Saint-Pétersbourg, en 2016. Diesen note dûment que, « si Pékin et Moscou partagent l'ambition de construire une vaste région eurasienne, leurs formats diffèrent. Le dénominateur commun des deux formats est la nécessité d'un partenariat sino-russe pour l'intégration de l'Eurasie. » C'est ce qui a été très clairement énoncé lors du sommet de l'OCS.

Il n'est pas étonnant que ce processus irrite énormément l'Empire, car la Grande Eurasie emmenée par la Russie et la Chine représente une attaque mortelle contre l'architecture géo-économique de l'atlantisme. Et cela nous amène au débat en forme de panier de crabes sur le concept européen d' « autonomie stratégique » par rapport aux États-Unis ; ce serait essentiel pour établir une véritable souveraineté européenne - et, à terme, une intégration plus étroite au sein de l'Eurasie.

La souveraineté européenne est tout simplement inexistante, alors que sa politique étrangère se résume à sa soumission à la dominatrix OTAN. Le retrait humiliant et unilatéral de l'Afghanistan, couplé à l'AUKUS, un combo exclusivement anglo-saxon, a illustré sans équivoque que l'Empire se fiche éperdument de ses vassaux européens.

Tout au long du livre, Diesen montre, en détail, comment le concept d'Eurasie unifiant l'Europe et l'Asie « a constitué, à travers l'histoire, une alternative à la domination des puissances maritimes dans l'économie mondiale centrée sur l'océan atlantique », et comment « les stratégies britanniques et américaines ont été profondément influencées » par le fantôme d'une Eurasie émergente, « une menace directe pour leur position privilégiée dans l'ordre mondial océanique. »

Désormais, le facteur crucial semble être la fragmentation de l'atlantisme. Diesen identifie trois niveaux : le découplage de facto de l'Europe et des États-Unis favorisé par l'ascension de la Chine ; les divisions internes ahurissantes de l'UE, aggravées par l'univers parallèle habité par les eurocrates de Bruxelles ; et enfin, la « polarisation au sein des États occidentaux » causée par les excès du néolibéralisme.

Juste au moment où nous pensions en être sortis, Mackinder et Spykman nous ramènent au centre de la question. C'est toujours la même histoire : l'obsession anglo-américaine d'empêcher la montée d'un « concurrent » (Brzezinski) en Eurasie, ou d'une alliance (Russie-Allemagne à l'époque de Mackinder, aujourd'hui le partenariat stratégique Russie-Chine) capable, comme le dit Diesen, « d'arracher le contrôle géo-économique du monde aux puissances océaniques ».

Autant les stratèges impériaux restent les otages de Spykman - selon qui les États-Unis devaient contrôler la périphérie maritime de l'Eurasie - autant il est certain que ce n'est pas avec l'AUKUS/Quad qu'ils vont y parvenir.

Très peu de gens, à l'Est comme à l'Ouest, se souviennent que Washington avait développé son propre concept de Route de la Soie pendant les années Bill Clinton - concept coopté ensuite par Dick Cheney avec une tournure pipelinesque, pour ensuite retourner à Hillary Clinton, qui a annoncé son propre rêve de Route de la Soie en Inde en 2011.

Diesen nous rappelle comment Hillary ressemblait remarquablement à une proto-Xi : « Travaillons ensemble pour créer une nouvelle route de la soie. Pas une route unique comme son homonyme historique, [2] mais une toile et un réseau international de connexions économiques et de transit. Cela signifie construire davantage de lignes ferroviaires, d'autoroutes, d'infrastructures énergétiques, comme le pipeline proposé qui partirait du Turkménistan, traverserait l'Afghanistan, le Pakistan et l'Inde. »

Hillary en route vers le Pipelineistan ! Finalement, cela ne s'est pas fait. La réalité veut que la Russie relie ses régions d'Europe et du Pacifique, tandis que la Chine relie sa côte est développée au Xinjiang, et que toutes deux se rejoignent dans l'Asie centrale. Diesen l'interprète comme la Russie « achevant sa conversion historique d'un empire européen/slave à un État-civilisation eurasien. »

En fin de compte, nous en revenons donc aux Scythes. Le concept dominant de la néo-Eurasie fait revivre la mobilité des civilisations nomades - via des infrastructures de transport de pointe - pour tout relier entre l'Europe et l'Asie.

On pourrait appeler cela la revanche du « Heartland » : ce sont ses puissances qui construisent cette nouvelle Eurasie interconnectée. Dites adieu à l'éphémère moment unipolaire américain de l'après-Guerre froide.

Traduction et note de présentation Corinne Autey-Roussel
Photo : une caractéristique légendaire de l'ancienne Route de la soie, la caravane chamelière

Notes de la traduction :

[1] En fait, le déclin de la Route de la soie terrestre est antérieur de deux siècles à l'arrivée de Christophe Colomb en Amérique et aux expéditions coloniales maritimes qui s'en sont suivies. Il a principalement résulté de l'essor de la marine marchande à la fin du Moyen-Âge : avec le progrès technique, qui avait considérablement augmenté le tonnage des bateaux, il était devenu moins cher, plus rapide et plus sûr de transporter des marchandises par voie maritime. L'Eurasie centrale s'en était retrouvée reléguée à la marge de l'histoire du monde, loin derrière les puissances maritimes de l'Europe de l'Ouest, jusqu'à ce que l'initiative Belt & Road de Xi Jinping la ressuscite. [2] On pourra s'étonner de l'inculture d'Hillary Clinton : l'ancienne Route de la soie ne se résumait en aucun cas à « une route unique » comme elle le pensait. C'était un entrelacement de routes commerciales, grandes et petites, qui sillonnaient tout le continent eurasien, du nord au sud et d'est en ouest, de la Chine jusqu'à l'Europe.

Route de la soie historique. Seuls les plus grand axes sont représentés ici.

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