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28/01/2022 les-crises.fr  21 min #201247

Documents confidentiels : Comment l'industrie des combustibles fossiles a encouragé le déni climatique

Des documents industriels datant des années 1980 révèlent comment les entreprises de combustibles fossiles ont encouragé le déni climatique et se sont bien gardées d'agir pour limiter les impacts climatiques catastrophiques.

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Source :  The Disinformation Chronicle, Paul D. Thacker
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Lorsque la fin des années 1970 est arrivée, l'industrie pétrolière avait passé environ deux décennies à recueillir des informations auprès de ses propres scientifiques et d'experts extérieurs et savait que la combustion de combustibles fossiles entraînerait un changement climatique catastrophique. Dans l'esprit des dirigeants de l'industrie des combustibles fossiles, ce constat a dû être lourdement ressenti lorsque des scientifiques fédéraux ont publié un rapport sur le dioxyde de carbone et le changement climatique en 1979. Ce rapport annonçait : « Nous avons maintenant des preuves irréfutables indiquant que l'atmosphère change réellement et que nous contribuons nous-mêmes à ce changement. »

Et comment les humains ont-ils provoqué ce changement ? « L'utilisation par l'homme de combustibles fossiles et l'exploitation des terres », ont conclu les scientifiques fédéraux.

Dans les années 1980, l'industrie a publié une première initiative visant à tromper le public quant à ce qu'elle savait des gaz à effet de serre - une brochure qui minimisait les dangers du changement climatique et affirmait qu'il n'y avait pas consensus au sein de la communauté scientifique concernant ce rapport. Tout au long des années 80, les entreprises de combustibles fossiles ont accumulé de plus en plus de données prouvant que le changement climatique allait être une catastrophe à l'avenir et que les gouvernements allaient commencer à réguler leur industrie. Les archives montrent qu'elles ont alors commencé à élaborer des stratégies pour tromper le public et saper les politiques, et en 1989, elles ont créé une coalition d'entreprises américaines pour lutter contre les politiques et dénier la réalité du changement climatique.

Ben Franta, historien des sciences à Stanford, et moi poursuivons notre discussion concernant ces documents clés, ce qu'ils disent, comment ils ont été trouvés et ce que cela signifie pour l'industrie des combustibles fossiles. Cette conversation est la deuxième partie de notre série et a été éditée et condensée pour plus de clarté. Relisez ici la première partie.

DOCUMENT 7 : 1981

Exxon réalise une « Étude exploratoire d'évaluation du CO2 atmosphérique », qui conclut que la réduction de l'utilisation des combustibles fossiles via l'efficacité énergétique et les énergies renouvelables est la seule option envisageable. Le captage du carbone est techniquement possible mais pas économiquement viable. Et l'entreprise surveillait toutes les activités tant de recherche scientifique que politiques, via un unique système de collecte. La législation visant à réduire l'utilisation des combustibles fossiles était prévue pour la fin des années 1980.

Disponible sur ClimateFiles. Provenance : Inside Climate News a présenté ce document dans un article de 2015 intitulé « Les recherches même d'Exxon ont confirmé le rôle des combustibles fossiles dans le réchauffement climatique il y a des décennies ». Voir sur DocumentCloud.

THACKER : Ce que j'aime dans ce document, c'est que vous pouvez voir qu'ils commencent à s'inquiéter. Regarder une étude ici, une étude là, n'intéresse pas Exxon. Ils créent un point d'entrée central pour les informations scientifiques et ils commencent à surveiller toute politique qui pourrait limiter les combustibles fossiles.

FRANTA : Ils gardent un oeil sur tout. Ils savaient que les gens allaient commencer à essayer de contrôler l'utilisation des combustibles fossiles, et ils s'attendaient à un certain type de législation dans les huit ou neuf ans. Ils devaient donc se préparer.

Et ils parlent de solutions comme la capture du carbone, ce qui montre qu'il s'agissait d'une technologie établie. La capture du carbone n'est pas une nouvelle technologie, c'est une vieille technologie. Le fait est que, même à l'époque, c'était tout simplement trop coûteux par rapport aux énergies renouvelables.

THACKER : Ça coûte vachement trop cher. Le HuffPost vient de publier un article vraiment très intéressant au sujet d'un immense désastre au cours duquel ce pipeline de capture du carbone a éclaté et a presque tué des gens là-bas dans le Mississippi. Et aujourd'hui, on entend tous ces blabla : « Capture du carbone, capture du carbone. »

Mais il y a quarante ans, l'industrie avait compris que sur plan financier, c'était un non-sens.

FRANTA : Économiquement, cela n'a pas fonctionné si on compare avec les énergies renouvelables. Et celles-ci sont aujourd'hui tellement moins chères, que l'argument économique contre la capture du carbone est encore plus pertinent aujourd'hui.

Je vois tout le temps sur Twitter les publicités d'Exxon sur la capture du carbone. Je me dis : « Vous avez eu 40 ans pour la faire fonctionner et vous n'en avez rien fait. Vous avez eu votre chance. »

Ce document replace dans son contexte toute la rhétorique actuelle de l'industrie des combustibles fossiles sur la capture du carbone.

THACKER : Vous savez que c'est des conneries, parce qu'il y a 40 ans, Exxon a raconté des conneries au sujet de la capture du carbone.

FRANTA : Ils ont eu tellement d'argent et de ressources pendant des décennies. Avec tous leurs immenses budgets de recherche, et l'existence même de toute l'industrie en jeu, ils n'ont pas réussi à faire fonctionner la capture du carbone. On se demande si c'est économiquement viable, quel que soit le scénario.

DOCUMENT 8 : 1981

Le directeur de la planification et des programmes stratégiques d'Exxon, Roger Cohen, a évalué les plans à long terme de la société jusqu'en 2030 et signale qu'il est « fortement envisageable » qu'ils soient « véritablement catastrophiques (du moins pour une partie importante de la population de la planète). »

Disponible sur ClimateFiles. Provenance : Inside Climate News a présenté ce document dans un article de 2015 intitulé « Les recherches même d'Exxon ont confirmé le rôle des combustibles fossiles dans le réchauffement climatique il y a des décennies ». Voir sur DocumentCloud.

THACKER : Roger Cohen, d'Exxon, passe en revue les plans à long terme de l'entreprise et selon lui le changement climatique pourrait être catastrophique en 2030, ou au moins pour une partie importante de la population. J'aime lire combien il y met de la nuance, « Je ne dis pas que pour tout le monde ça va être catastrophique, mais pour certains sur la planète Terre »

FRANTA : Rappelez-vous tous les planificateurs de la Guerre froide qui disaient des trucs du style : « Si nous avons une guerre nucléaire limitée, alors, seulement quelques millions de personnes mourront. » Ils voyaient ça comme un scénario acceptable. Et aujourd'hui, nous pensons que c'est absurde, pas vrai ?

Exxon est en train de faire quelque chose du même style ici. Ils sont du genre : « Si on continue comme ça, ce sera catastrophique pour certaines personnes dans le monde. » La différence entre les généraux du Pentagone et les cadres d'Exxon, c'est qu'Exxon est allé de l'avant et a mis en œuvre ce plan catastrophique.

THACKER : A ce moment-là, Roger Cohen est manifestement un acteur majeur chez Exxon. Alors que fait Cohen ? Il quitte Exxon et rejoint l'Institut George Marshall, l'un des groupes climato-sceptiques les plus connus.

Vingt-cinq ans après avoir écrit ce mémo pour Exxon mettant en garde contre d'éventuels problèmes catastrophiques liés au changement climatique, Cohen écrit en 2008 : « À ce stade, il ne fait guère de doute que la position du GIEC est profondément faussée en ce qui concerne sa thèse essentielle qui voudrait que l'humanité soit responsable de la majeure partie du réchauffement observé lors du dernier tiers du XXe siècle, et dans ses extrapolations concernant les effets prévus pour le XXIe siècle. »

Il a écrit cet essai pour un autre groupe climato-sceptique : Science and Public Policy Institute.

FRANTA : Bon sang, c'est incroyable. Je ne le savais même pas.

DOCUMENT 9 : 1982

Exxon achève un document exhaustif de 40 pages sur l'effet de serre. La lettre d'accompagnement explique que « le matériel de l'étude a été largement diffusé auprès de la direction d'Exxon et est destiné à familiariser le personnel d'Exxon avec le sujet. Cependant, il devrait être réservé au personnel d'Exxon et ne pas être distribué à l'extérieur ». Le rapport prévoit avec grande précision et exactitude une augmentation du niveau de CO2 et le réchauffement de la planète tout au long du XXIe siècle, avec un réchauffement d'environ 1°C d'ici 2020 et de 3°C d'ici 2100.

Disponible sur ClimateFiles. Provenance : Inside Climate News a présenté ce document dans un article de 2015 intitulé « Les recherches même d'Exxon ont confirmé le rôle des combustibles fossiles dans le réchauffement climatique il y a des décennies ». Voir sur DocumentCloud.

THACKER : J'adore la façon dont Exxon a collé une page de couverture sur son rapport de 40 pages sur l'effet de serre qui disait que tout le monde chez Exxon devrait le lire, mais ne pas le distribuer à l'extérieur. « Hé les gars, ça ne doit pas sortir d'ici ! » Qu'y a-t-il dans ce document de 1982 qu'ils ne veulent pas que les gens sachent ?

FRANTA : On y trouve toutes sortes de prédictions pour l'avenir, parfois des impacts très spécifiques. Dans un de ses chiffres, Exxon prédit exactement la quantité de combustible fossile qui sera produite dans le futur, et l'ampleur du réchauffement climatique que cela va provoquer. Ils ont prédit cela au dixième de degré près, et cela s'est avéré incroyablement précis. C'est en fait fidèle à la réalité.

C'est ce que nous avons vécu. Au cours des 40 dernières années, nous avons suivi la courbe du réchauffement climatique qui, selon Exxon, devait se produire de cette manière.

THACKER : Et c'est un autre exemple qui montre qu'Exxon utilise des modèles, parce que nous savons que les modèles fonctionnent. Vous vous êtes exprimé par écrit sur le changement climatique et du coup Exxon vous a attaqué, parfois pour vous être exprimé concernant leurs propres documents, c'est bien ça ?

FRANTA : Exxon utilise des groupes de façade. L'un d'entre eux s'appelle « Energy in Depth » [L'énergie en détail, par exemple Energy in Depth (ou EID) tente de dépeindre l'opposition des militants à la fracturation du gaz de schiste comme faisant partie d'une conspiration d'ONG, NdT]. Chaque fois que je prononce un discours lors d'une conférence universitaire, apparemment ils le regardent ou en trouvent des enregistrements. Ou si j'écris un article, alors ils écrivent des articles à charge sur moi, vous voyez ? Ils veulent mettre un nom sur toute personne qui représente une menace pour l'industrie pétrolière afin d'essayer de la salir ou de la discréditer.

THACKER : Je veux juste m'assurer que vous n'étiez pas secrètement impliqué dans la rédaction du rapport d'Exxon qui prédisait l'ampleur du changement climatique dû à la combustion de combustibles fossiles. Quel âge aviez-vous en 1982 ?

FRANTA : Je ne devais naître que quatre ans plus tard.

THACKER : Donc vous n'étiez même pas né en 1982.

FRANTA : J'avais très peu d'influence chez Exxon en 1982, pour ne pas dire aucune !

DOCUMENT 10 : 1988

Étude interne de Shell intitulée « L'effet de serre ». De 1981 à 1986, Shell a mené une étude interne sur le changement climatique sur une période de cinq ans. Ce document de 1988 est un rapport interne de 90 pages sur les travaux de ce comité. Le rapport estime que le réchauffement de la planète pourrait entraîner les changements « les plus importants dans les annales de l'histoire », ce qui exigerait des adaptations « coûteuses » et entraînerait une kyrielle de dégâts, notamment des « inondations dévastatrices », l'effondrement de pays entiers et des migrations forcées. Le rapport met en garde contre l'inaction et indique que «  lorsque nous en arriverons à un réchauffement climatique perceptible, il se pourrait bien alors qu'il soit trop tard pour que des contre-mesures efficaces afin de réduire les effets ou même simplement stabiliser la situation soient prises ».

Disponible sur ClimateFiles. Provenance : The Guardian a présenté ce document dans un article de 2017 intitulé « Shell knew : le film du géant pétrolier de 1991 mettait en garde contre le danger du changement climatique. » Voir sur DocumentCloud.

THACKER : C'est génial de se pencher sur un document interne de Shell parce que certaines personnes penseront que nous sommes méchants en nous concentrant sur Exxon. Mais il se trouve qu'il y a pas mal d'entreprises dans le pétrole et le gaz, c'est pourquoi on appelle cela une industrie. Tout d'abord, j'adore le fait que ce document soit estampillé « CONFIDENTIEL. »

Quand je reçois un tas de documents, la première chose que je cherche est cette mention « Confidentiel. »

FRANTA : Ce rapport de Shell est l'équivalent du rapport d'Exxon sur le changement climatique. Il fait presque 100 pages et traite de toute la science du réchauffement de la planète. Mais il parle aussi de tous les impacts : les inondations dans le monde entier et les immenses dégâts économiques. Et il explique aussi comment le réchauffement planétaire va transformer le monde. Il précise même : « Ces changements pourraient être les plus importants dans les annales de l'histoire. »

THACKER : Des inondations dévastatrices. C'est l'Ancien Testament et Noé, avec l'effondrement de pays entiers. Des migrations forcées.

FRANTA : C'est digne de la bible. Imaginez juste que vous disiez : « Il faudra complètement abandonner le Bangladesh, mais ça vaut le coup. Nous aimons vendre du pétrole. »

Et ce rapport dit aussi que quand finalement nous serons en mesure de détecter le réchauffement de la planète, il sera trop tard pour le contrer.

THACKER : Par « détecter », vous pensez qu'ils parlent de ce que les scientifiques peuvent voir. Ou du moment où une mère de famille dit : « Bon sang ! Ce satané réchauffement climatique provoque ces orages et détruit les terrains de foot. Comment mon gamin va-t-il pouvoir gagner une coupe ? »

FRANTA : De nos jours, le commun des mortels peut assez facilement détecter le réchauffement climatique. Il y a tellement de phénomènes météorologiques bizarres que personne ne se souvient avoir vus auparavant. Mais déjà dans les années 90, il était détectable par les scientifiques.

Ils ont commencé cette étude en 81, mais l'ont publiée en interne en 88. Shell savait donc ce qui allait se passer au début des années 80, avant que les scientifiques ne détectent le changement climatique.

DOCUMENT 11 : 1989

Le directeur des sciences et de la stratégie d'Exxon, Duane Levine, fait devant le conseil d'administration de la société une présentation intitulée « Potential Enhanced Greenhouse Gas Effects : Status and Outlook » (Augmentation potentielle des effets des gaz à effet de serre : Évaluation et perspectives), prévenant que les gouvernements du monde entier allaient bientôt restreindre et remplacer les combustibles fossiles comme ils l'ont fait alors avec les chlorofluorocarbones (CFC) pour protéger la couche d'ozone. Levine recommandait alors une stratégie consistant à mettre l'accent sur les incertitudes scientifiques, les coûts d'une action en faveur du climat et les échappatoires, notamment l'efficacité énergétique, la reforestation et le gaz naturel.

Disponible sur ClimateFiles. Provenance : Des journalistes ont trouvé ce document dans les archives d'Exxon à l'Université du Texas à Austin et le Los Angeles Times l'a présenté dans un article de 2015 intitulé « How Exxon went from leader to skeptic on climate change research. » (En matière de recherche sur le changement climatique, comment Exxon est passé du statut de leader à celui de sceptique ?) Voir sur DocumentCloud.

THACKER : Nous voilà de retour avec notre chouchou : Exxon. Duane Levine fait une présentation devant le conseil d'administration de l'entreprise au cours de laquelle il établit une comparaison entre ce que les gouvernements ont fait concernant ces produits chimiques appelés CFC qui détruisaient la couche d'ozone, et ce qui pourrait se passer au sujet des combustibles fossiles lorsque les gouvernements commenceront à se focaliser sur le changement climatique.

C'est du genre : « Hé les mecs, le protocole de Vienne et le protocole de Montréal ont détruit le marché des CFC. Devinez ce qui va nous arriver ? » C'est à ce moment-là qu'on arrête de parler de science loufoque et qu'on passe à la politique. On ne prend plus de gants.

FRANTA : Absolument. C'est l'un des plus importants documents de stratégie globale que nous ayons trouvé jusqu'à présent. Duane Levine est haut placé chez Exxon. Il demande : « Vous vous souvenez de l'affaire de la couche d'ozone, et comment les gouvernements se sont entendus pour se débarrasser de ces produits chimiques ? Eh bien, la même chose se produit avec le changement climatique, et les pays commencent à se concerter. Il nous faut une réelle stratégie si nous voulons retarder tout ce processus et l'arrêter. »

Ce qui est fou, c'est que cette stratégie est fondamentalement la même que celle que nous voyons aujourd'hui.

THACKER : J'ai écrit une notice nécrologique pour Fred Singer. Lorsque je suis tombé sur lui pour la première fois au milieu des années 2000, je le connaissais comme étant l'un de ces célèbres climato-sceptiques que les journalistes citaient. Je n'ai su que plus tard qu'il avait également contesté l'existence du trou d'ozone.

FRANTA : Ce qu'ils faisaient, c'est recycler les scientifiques. Et Fred Singer faisait partie de la stratégie qui en rajoutait sur les incertitudes scientifiques.

Depuis les années 90, le scepticisme climatique a mis l'accent sur le coût de l'action climatique. Il y a tous ces économistes dont l'industrie pétrolière s'est attaché les services pour dire que les politiques climatiques étaient trop coûteuses. Et il y a le « Oh, nous devons utiliser plus de gaz naturel ». C'est toujours d'actualité. Et puis il y a des trucs vraiment diaboliques, « Hé, on devrait soutenir la reforestation. »

THACKER : Plantez un arbre pour sauver la planète. Tout ce qui peut détourner l'attention de « Arrêtez de forer pour trouver du pétrole. »

FRANTA : La reforestation, c'est bien. Mais ici, elle est utilisée comme une technique de distraction, comme une échappatoire. Ce n'est pas très différent de la façon dont les « compensations carbone » sont utilisées aujourd'hui. Ils ont compris tout cela en 1989, et ils l'ont mis en œuvre. Insister sur les incertitudes scientifiques ne marche plus aussi bien. Mais tous les autres arguments sont toujours aussi efficaces.

THACKER : La question du gaz naturel a occupé une place importante au sein du Breakthrough Institute [Centre de recherche environnementale situé à Oakland, en Californie, NdT], avec Ted Nordhaus et Michael Shellenberger. Mais ExxonMobil considérait que le gaz naturel était une technique de diversion de merde à l'époque où Nordhaus et Shellenberger étaient des adolescents en 1989.

FRANTA : Il s'agit de stratégies macroéconomiques de longue haleine, et je pense que parfois les gens s'y laissent prendre. Qui peut contester l'efficacité énergétique, par exemple ? Nous avons récemment appris par de nouvelles recherches qu'Exxon partageait cette stratégie avec des compagnies pétrolières du monde entier. Il semble qu'ils aient essentiellement agi en tant que chef de file d'une conspiration internationale visant à tromper le public sur le changement climatique et les combustibles fossiles. C'est vraiment incroyable.

THACKER : Duane Levine, qui a mis tout cela en place, est un ingénieur chimiste très réputé. Il semble bien qu'il y ait un laboratoire qui porte son nom à l'école d'ingénieur Johns Hopkins.

FRANTA : Le fait que ces personnes soient adulées et glorifiées dans les milieux professionnels fait partie du tableau. Mais en fait, ils étaient les architectes d'une catastrophe mondiale.

DOCUMENT 12 : 1989

L'industrie des combustibles fossiles forme la Global Climate Coalition, qui promeut les mêmes points de débat que ceux envisagés par Levine chez Exxon. La liste des membres comprend une grande partie de l'économie américaine, notamment des entreprises du secteur du pétrole et du gaz, mais aussi du charbon, de la pétrochimie, du rail et d'autres secteurs.

Disponible sur ClimateFiles. Provenance : Archives de Nicky Sundt, ancien responsable de la communication du programme américain de recherche sur le changement global (USGCRP). Voir sur DocumentCloud.

THACKER : En 1988, nous avons un été particulièrement chaud, et le climatologue Jim Hansen livre devant le Congrès ce fameux témoignage télévisé sur le changement climatique. Et c'est à ce moment là que l'industrie des combustibles fossiles lance la Coalition mondiale pour le climat.

Ce document vient des archives qui se trouvent dans le sous-sol de Nicky Sundt, que je connais depuis 15 ans. Elle avait tous ces documents rangés dans des boîtes, dans son sous-sol à Capitol Hill. C'est à un kilomètre du siège de l'API. API envoie ses lobbyistes partout à Washington, pour contrôler le message et c'est comme dire : « Hé, les mecs, vous avez pensé à vérifier le sous-sol de Nicky Sundt ? »

FRANTA : Voilà les histoires qui vous conduisent à vous demander ce qu'il y a d'autre. Qui a des papiers dans le grenier ? Il se pourrait qu'il y ait encore beaucoup d'autres documents quelque part.

THACKER : Il n'y a rien là dedans de répréhensible. Il s'agit simplement des membres de la première coalition visant à stopper la législation sur le climat, mais il ne s'agit pas seulement d'entreprises de combustibles fossiles.

Si l'on remonte aux années 50, on voit les entreprises de combustibles fossiles s'informer sur le changement climatique. Puis, dans les années 60 et 70, elles rassemblent davantage d'informations et réalisent que l'effet de serre va être désastreux. quand on arrive en 1980, elles font leurs premières tentatives pour tromper le public, et tout au long des années 80, elles comprennent que le changement climatique finira par être catastrophique, que les gouvernements vont réglementer, et elles commencent à élaborer des stratégies pour y faire obstacle.

Puis, Badaboum ! Le monde des affaires se lève pour attaquer toute politique climatique. Parce qu'il ne s'agit pas seulement des entreprises de combustibles fossiles.

FRANTA : Il ne s'agit pas seulement d'entreprises de combustibles fossiles, mais la plupart d'entre elles en sont proches d'une manière ou d'une autre : les compagnies d'électricité, les constructeurs automobiles. On y trouve aussi les entreprises pétrochimiques comme l'Association des fabricants de produits chimiques.

THACKER : Maytag ? Ils fabriquent des réfrigérateurs et des lave-linge.

FRANTA : IBM est présent aussi. Les grands groupes de l'industrie des combustibles fossiles et quelques autres se sont mobilisés contre l'action climatique. La Global Climate Coalition était l'une des principales organisations à promouvoir le climato-scepticisme, encore et encore, en disant : « Les combustibles fossiles ne sont pas à l'origine du réchauffement climatique. » Et ils exerçaient des pressions pour tout rejeter.

Voici une liste des premières personnes et des premiers groupes impliqués dans le négationnisme climatique organisé. Cela signifie qu'ils étaient tous impliqués dans des stratégies internes, des objectifs et des actions. Quels documents ont-ils ?

THACKER : Ce sont les 12 documents que vous avez choisis, parce qu'ils racontent une histoire. Mais quelqu'un d'autre pourrait en choisir 12 autres.

FRANTA : Il y a plus d'un millier de documents internes et autres documents pertinents déjà mis en ligne et ce n'est probablement que le sommet de l'iceberg. On pourrait faire une liste du top 20, du top 200. Il y a beaucoup d'informations là-dedans.

THACKER : Mais si vous en choisissez d'autres, que vous racontent-ils ?

FRANTA : Cela montre qu'ils savaient qu'ils allaient provoquer une catastrophe mondiale s'ils continuaient comme si de rien n'était. Et ils sont allés de l'avant et l'ont fait quand même. Puis ils ont menti au public, et ils ont fait barrage à tous ceux qui essayaient d'empêcher la catastrophe de se produire.

Mais maintenant, cette connaissance nous l'avons. Nous savons qu'ils savaient l'étendue de leurs mensonges, et le degré de sophistication avec lequel ils ont trompé le public. Le moment est donc venu de rendre des comptes, et la question est la suivante : « Comment allons-nous mettre fin à ces mystifications et tenir ces entreprises pour responsables ? »

TREIZE A LA DOUZAINE

Comme nous l'avons dit, il existe des milliers de documents. Voici un document bonus découvert par DeSmog en 2016.

1980 : La filiale canadienne d'Exxon, Imperial Oil Limited, envoie à la direction d'Exxon un « Review of Environmental Protection Activities for 1978-1979 » [Examen des activités de protection de l'environnement pour 1978-1979, NdT]. Le document porte la mention « Propriété de Imperial Oil et de ses filiales ». Un passage dit : « Il ne fait aucun doute que la progression de la consommation des combustibles fossiles et la diminution de la couverture forestière aggravent le problème potentiel de l'augmentation du CO2 dans l'atmosphère. »

Disponible chez DeSmog. Provenance : Archives de la Compagnie pétrolière impériale en Alberta, Canada.

Ceci clôt la deuxième partie de notre article en deux épisodes des « La douzaine de 'saleté de documents' qui prouvent ce que Big Oil savait et a gardé secret concernant le climat. » Lire la première partie.

Cette interview a été co-publiée par The DisInformation Chronicle et DeSmog.

Source :  The Disinformation Chronicle, Paul D. Thacker, 02-11-2021

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

 les-crises.fr

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