11/06/2022 mondialisation.ca  6 min #210019

Angela Merkel: à la recherche de «sa propre voie»

Par  Pierre Duval

Après six mois d'isolement, l'ancienne chancelière allemande, Angela Merkel a, de nouveau, exprimé des positions en public. Au début du mois de juin, elle a pris la parole lors d'un événement de la Confédération des syndicats allemands, et cette semaine, elle a donné un grand entretien public au Berliner Ensemble - l'un des théâtres dramatiques allemands les plus célèbres où Bertold Brecht et Heiner Müller en furent des directeurs.

Une fois de retour dans sa maison située au nord de l'Allemagne dans le Land du Brandenbourg, elle considère, selon ses propres mots, cela comme une erreur fatale.

L'Allemagne devait être le sujet principal d'un long entretien avec l'ex-chancelière. Officiellement, c'était la présentation d'une petite brochure où figurait dans le titre la question principale du discours d' Angela Merkel lors du jour de l'unité allemande de l'année dernière: «Alors, quel est mon pays?». Mais, tout le monde était avant tout intéressé par ce que l'ancienne chancelière dirait de la Russie et de l'Ukraine, ou plutôt pour entendre ce qu'elle dirait de sa propre politique envers Moscou au cours des 16 dernières années.

Apparemment, pour Angela Merkel le thème russo-ukrainien était le principal point de publicité se focalisant sur son retour. Au cours des derniers mois, de nombreuses accusations ont été portées contre l'ancienne dirigeante de l'Allemagne au sujet du sophisme de sa politique russe. Ces accusations devaient trouver une réponse dans l'histoire du pays, pour au moins protéger l'image positive de son long règne.

Tout cela ne fut cependant pas tout à fait clair. Le Spiegel, qui a  organisé l'entretien a noté des contradictions évidentes dans les réponses de l'ex-chancelière. D'une part, Angela Merkel a déclaré qu'elle ne se faisait aucune illusion sur Vladimir Poutine. Elle ne croyait pas que les relations commerciales germano-russes contribueraient à apporter des changements et estimait que les sanctions imposées à la Russie devraient être plus sévères. Mais, d'un autre côté, l'ex-chancelière n'a pas répondu aux questions sur les raisons pour lesquelles elle a préconisé, jusqu'au dernier moment de son pouvoir, un dialogue avec Moscou.

Dans le même temps, Angela Merkel n'a pas hésité à avouer son amour pour la Russie et la culture russe même si elle a employé pour cela des termes ambigus: «La Russie est un pays incroyable, et le drame, c'est que j'aime ce pays».

Berlin a critiqué Kiev ces dernières années, mais le plus souvent dans les coulisses. Il faut bien se l'avouer, s'attendre à une absence d'ambiguïté dans la situation actuelle, à la fois d'Angela Merkel et d'autres politiciens, ou d'autres personnalités publiques allemandes, serait très naïf. La rhétorique politique en Allemagne est désormais assez sévèrement limitée, et exprimer directement son opinion sur les événements actuels sans nécessairement condamner l'opération spéciale russe, et avec elle toute la politique de Moscou et du président russe personnellement, est lourd de conséquences désagréables. Il y a l'exemple de l' autre ancien chancelier, Gerhard Schroeder, qui s'est trouvé ostracisé ces derniers mois et privé de postes honorifiques et de privilèges, pour argumenter en ce sens.

Cependant, Angela Merkel, selon ses propres mots, ne va pas trouver d'excuses pour quoi que ce soit, y compris la position de l'Allemagne qui a bloqué l'entrée de l'Ukraine dans l'Otan en 2008. «A cette époque, l'Ukraine était un pays gouverné par des oligarques, et vous ne pouvez pas simplement dire: Demain, nous vous accepterons dans l'Otan», a-t-elle expliqué depuis la scène du théâtre de Berlin.

Depuis lors, peu de choses ont changé, et Angela Merkel le sait mieux que quiconque. La corruption et le pouvoir des oligarques ont été l'un des principaux points sur lesquels Berlin a critiqué Kiev ces dernières années, certes souvent dans les coulisses, mais parfois assez publiquement.

Angela Merkel considère toujours la diplomatie comme le bon moyen de résoudre les conflits, même si cela ne fonctionne pas toujours bien. Mais, répondant à la question de savoir si elle agirait désormais elle-même en tant qu'intermédiaire, l'ancienne chancelière a déclaré que maintenant, à son avis, cela ne serait pas bénéfique, et d'ailleurs, le gouvernement allemand ne l'avait pas encore interrogée à ce sujet.

Selon l'ancienne chancelière allemande, elle «cherche maintenant sa propre voie» et n'a pas encore décidé de ses projets futurs. Il est seulement certain qu'elle souhaite voyager davantage pour se rendre en Inde, dans les montagnes Rocheuses ou, par exemple, au Bhoutan qu'elle ne pouvait pas visiter lorsqu'elle était chancelière.

Néanmoins, la question de savoir ce que l'ancienne chancelière va ensuite faire a été, lors de l'entretien, sinon le sujet principal, du moins l'intrigue principale. Peu de gens pensent qu'Angela Merkel voyagera simplement dans les années à venir comme une retraitée allemande typique. De plus, en février, par exemple, on lui a proposé un poste élevé à l'Onu. L'ex-chancelière, cependant, a ensuite refusé, peut-être parce qu'elle était autrefois censée être la secrétaire générale de l'organisation.

Mais pour les cinq prochaines années, cette place est déjà prise. En janvier dernier, António Guterres venait d'entamer son deuxième mandat. Le changement de direction de l'Union européenne n'est, d'ailleurs, pas attendu avant deux ans, et même le secrétaire général de l'Otan, Jens Stoltenberg, qui s'apprêtait à partir, a décidé, en lien avec les événements récents, de rester à son poste encore un an.

Cependant, il n'est pas exclu que le gouvernement allemand demande encore des services à l'ancienne chancelière, et elle commencera sa nouvelle carrière en tant que médiatrice dans le conflit ukrainien. Au moins en Allemagne, de nombreux observateurs voient Angela Merkel comme la bonne personne pour cela. En outre, comme l'a rapporté mercredi le magazine allemand, Focus, Berlin discute activement de diverses options pour résoudre le conflit ukrainien, y compris de nouveaux référendums. Le magazine  précise, par ailleurs, en ce qui concerne cette question que «l'ex-chancelière Angela Merkel refuse de s'excuser pour sa politique russe» et que «la politique russe de Merkel suivait la raison d'Etat allemande». Il s'agissait de faire des affaires avec la Russie. Cela signifie que des négociateurs expérimentés seront également nécessaires. La question, cependant, est de savoir ce que Moscou répondra à tout cela.

Pierre Duval

La source originale de cet article est  Observateur continental

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