27/06/2022 entelekheia.fr  9 min #211018

Sanctions : le capitalisme revanchard et les mesquineries de l'empire

Par Eamon McKinney
Paru sur  Strategic Culture Foundation sous le titre Revenge Capitalism and the Empire's Long Memory


Les États-Unis savent depuis longtemps que les sanctions, tout en causant de grandes souffrances aux pays ciblés, ne lui apportent aucun avantage. Elles ne sont jamais qu'une simple vengeance contre les pays qui ne s'alignent pas sur les exigences américaines.

Il est difficile de suivre l'évolution de la situation, mais à l'heure où nous écrivons ces lignes, quelques 44 pays font actuellement l'objet de sanctions de la part des États-Unis. Cet outil favori des Américains est utilisé pour punir les pays qui déplaisent à l'Amérique. Les raisons dudit déplaisir peuvent aller du fait d'avoir les mauvais amis, à des violations des droits de l'homme concoctées, ou à un gouvernement élu qui n'a pas le consentement explicite du gouvernement américain pour gouverner le peuple qui l'a élu. Les exemples abondent. La Russie détient actuellement le record du nombre de sanctions imposées, plus de 1100. Les entreprises, les institutions et les individus, et même les objets, les yachts et les avions, peuvent tous être la cible du déplaisir de l'Empire. La plupart de ces sanctions ont été imposées depuis le début du conflit en Ukraine, il y a quatre mois. L'intention déclarée était d'essayer de détruire l'économie russe, mais comme tout le montre, à cet égard, les sanctions ont échoué de manière spectaculaire. Principalement parce que la plupart des nations savent qui est à l'origine de la guerre et n'ont pas voulu se joindre au discours anti-russe ou aux sanctions. La monnaie et l'économie russes atteignent de nouveaux sommets tandis que les amis proches de l'Empire en Europe sont écrasés par les sanctions imposées par les États-Unis à la Russie. Amis comme ennemis doivent souffrir pour satisfaire les souhaits de l'Amérique.

On peut invoquer la « loi des conséquences imprévues », mais les États-Unis savent depuis longtemps que les sanctions, tout en causant de grandes souffrances aux pays visés, ne lui apportent aucun avantage. Elles ne sont jamais qu'une simple vengeance contre les pays qui ne se plient pas docilement aux exigences américaines. Ce capitalisme revanchard typiquement américain ne se limite pas toujours aux instruments financiers. Les sanctions imposées à l'Irak en 1990 pour avoir vendu son pétrole en dehors des limites autorisées par l'OPEP ont entraîné la mort de plus de 500 000 enfants irakiens. Ce qui, selon la secrétaire d'État Madeline Albright, « en valait la peine ». Cela valait apparemment la peine, pour empêcher Saddam Hussein d'inonder le monde de pétrole bon marché et de menacer les profits des « intérêts américains » dans le secteur de l'énergie. Lorsque même ces épreuves n'ont pas réussi à faire rentrer Saddam dans le rang, la deuxième guerre du Golfe de 2003 a été nécessaire pour empêcher Saddam de vendre son pétrole en euros.

Pire encore qu'envahir un voisin (le Koweït), menacer l'hégémonie du dollar était un péché capital. Il fallait faire de l'Irak un exemple pour dissuader les autres nations d'envisager des hérésies similaires. L'Irak a donc été sommairement détruit. Vingt ans plus tard, cette nation autrefois prospère est en ruines et son peuple continue de souffrir sous l'occupation et les sanctions américaines. Ici, le capitalisme revanchard est à son sommet.

La Libye, un autre pays en développement autrefois prospère, a cherché à développer une alternative au dollar, le dinar adossé à l'or. Comme en Irak, cette nation souveraine a été démolie et une société qui fonctionnait autrefois a maintenant des marchés d'esclaves à ciel ouvert dans sa capitale, Tripoli. La population continue de souffrir pour que les banquiers occidentaux puissent maintenir leur monopole sur la monnaie. Ce n'est pas pour autant qu'il n'y a pas de points positifs : Hillary Clinton, la secrétaire d'État de l'époque, en a bien ri. Faisant référence à Mouammar Kadhafi, elle a déclaré : « Nous sommes venus, nous avons vu, il est mort » et a poursuivi par un gloussement démoniaque.

La vengeance de l'Empire est imprescriptible. Cuba depuis 1959, l'Iran depuis 1979, la Corée du Nord depuis 1952 et le Venezuela depuis 2002 - tous ont énormément souffert de la tyrannie financière prolongée de l'Occident. Les tentatives d'isoler ces pays du système financier mondial étaient contraires au bon sens et aux intérêts américains. Un rapprochement et un dialogue avec ces pays, même sous un modèle différent, auraient pu être bien plus bénéfiques pour l'Amérique. Cependant, cela aurait pu sembler encourager et pardonner l'insubordination, et ces pays servent plutôt d'exemples de ce qui arrive aux pays qui ne suivent pas l' « ordre fondé sur des règles » défini par les Américains.

Les principales cibles du capitalisme revanchard américain sont bien sûr la Russie et la Chine. Pour comprendre la haine de la Russie, il faut remonter, très loin en arrière, à 1815 et au Congrès de Vienne. L'objectif du Congrès était de concevoir un nouvel ordre européen après les guerres napoléoniennes. Les capitalistes et banquiers occidentaux n'avaient jamais réussi à s'imposer en Russie. Lors du Congrès, les Rothschild ont proposé d'endosser la dette de la Russie et de gérer son économie. Le tsar Alexandre, qui n'était pas dupe, a compris le jeu et s'est opposé aux Rothschild, jurant qu'ils n'entreraient jamais en Russie. Et pendant plus de 100 ans, ils ne l'ont pas fait. Un autre point noir contre la Russie est qu'en 1917, les bolcheviks ont fait défaut sur la dette considérable due aux banques occidentales pour la Première Guerre mondiale. Ils considéraient que la dette contractée dans une guerre impérialiste n'était pas due par le peuple. La soif de vengeance de l'Empire s'étend sur plusieurs générations. Elle n'oublie pas.

En 1989, lors de l'effondrement de l'Union Soviétique, les capitaux occidentaux ont eu leur chance avec l'économie russe et ils en ont salivé comme des chiens enragés. Par l'intermédiaire des oligarques créés par l'Occident, ils ont systématiquement pillé l'économie russe et ses immenses ressources. Pendant dix ans, ils ont festoyé gaiement sur le cadavre de la Russie. Puis vint Poutine, que l'on prenait pour un autre béni-oui-oui facile à contrôler, et qui arriva au pouvoir avec la bénédiction de l'Occident. Mais Poutine les a contrariés, il a rapidement mis au pas les oligarques et repris le contrôle de l'économie. Sous la direction de Poutine, la Russie est devenue une grande puissance qui se fait des amis dans le monde entier. Il a démontré ce qu'un pays peut accomplir lorsqu'il place les intérêts de son peuple au-dessus des « intérêts américains ».

De même, la Chine a longtemps défié les tentatives occidentales de contrôler son économie. Pendant son long siècle d'humiliation (1850-1949), [*] les nations étrangères ont exploité et pillé la Chine en toute impunité. En 1949, avec le succès de la révolution communiste, les impérialistes ont été expulsés. Même en sommes de l'époque, les sociétés américaines ont perdu des milliards. La Chine n'a jamais été pardonnée pour cela. Malgré d'innombrables tentatives de déstabilisation, la Chine a fermement refusé de passer au modèle néolibéral de « capitalisme financier » de l'Occident. Son immense secteur public ne sera jamais privatisé, non plus que ses banques. Et c'est là son péché actuel, car la croissance spectaculaire de la Chine a servi d'exemple aux autres nations de ce qu'une économie peut faire sous un meilleur système économique. C'est le modèle chinois de capitalisme industriel que d'autres pays en développement suivent, et non le modèle néolibéral occidental, qui a échoué. Un mauvais exemple à cette échelle nécessite des mesures extrêmes, et cela peut inclure le déclenchement d'une conflagration en Asie pour arrêter la Chine militairement.

Seule l'incapacité de l'Occident à rassembler suffisamment d'alliés asiatiques a probablement empêché cela de se produire jusqu'ici. Les rôles se sont inversés dans la relation Chine-États-Unis. C'est maintenant la Chine qui a toutes les cartes en main. Si elle le souhaite, elle peut paralyser l'économie américaine du jour au lendemain, soit en se débarrassant de ses avoirs en dollars, soit en ne leur vendant pas tout ce dont leur économie a besoin pour fonctionner. Mais la Chine est avant tout pragmatique, son modèle commercial table sur la prospérité de toutes les nations, y compris l'Amérique. Pour l'instant, la Chine ne se fera pas de mal pour nuire à l'Amérique. Mais cela pourrait changer : si c'est le cas, l'Amérique recevra une leçon de capitalisme revanchard bien pire que tout ce qu'elle pourrait imaginer.

Un vieil adage dit « Quand tu prends le chemin de la vengeance, creuse deux tombes ». Cela n'a jamais été aussi vrai qu'aujourd'hui. Nous assistons à un niveau de coopération sans précédent entre divers pays dans le monde entier. Maduro du Venezuela est allé en visite en Iran, en Turquie et en Algérie, Fernandez d'Argentine en Chine, Bolsonaro du Brésil, en Russie. Ce ne sont là que quelques-unes des nombreuses relations improbables qui se nouent. Le dénominateur commun de ces visites est qu'elles sont toutes axées sur l'exclusion des États-Unis. Des blocs économiques en Asie centrale, en Afrique et en Amérique latine se développent indépendamment de l'influence américaine, ceci en prévision du monde post-dollar et post-FMI qui approche rapidement. D'ici peu, l'Amérique ne sera plus en mesure de se venger à travers son capitalisme, du moins financièrement. L'Amérique qui abuse de l'hégémonie du dollar ne projette pas une image de force. Au contraire, cela la fait paraître mesquine, étroite d'esprit et rancunière. Une Amérique de plus en plus affaiblie pourrait bientôt ressentir dans sa chair ce qu'est le capitalisme revanchard. Le moment venu, et il viendra, elle ne peut qu'espérer que le reste du monde sera plus indulgent qu'elle ne l'a été.

Eamon McKinney, PDG de la société CBN Global, est un sinologue considéré comme l'une des plus grandes autorités mondiales sur les questions commerciales liées à la Chine. Il a conseillé des centaines d'entreprises étrangères sur leurs stratégies en Chine, y compris Ford, General Motors, IBM, Microsoft, Caterpillar, Rolls Royce, Boeing, Pfizer et AstraZeneca. Il est l'auteur de plus de six livres sur le sujet et a contribué à de nombreux articles dans des publications telles que The Economist, le Financial Times et la Far Eastern Economic Review.

Traduction Corinne Autey-Roussel
Illustration Gerd Altmann / Pixabay

[*] Note de la traduction : sur le sujet du « siècle d'humiliation » de la Chine, voir notre article  Guerres de l'opium : le viol de la Chine par les puissances occidentales

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