19/01/2023 les-crises.fr  8 min #222676

Pourquoi Stanford, Harvard et la Nasa continuent-ils de faire honneur à un passé nazi ?

Cette année, Harvard a publié un rapport sur les bénéfices que l'université a tirés de l'esclavage. « Je crois que nous avons la responsabilité morale de faire ce que nous pouvons pour remédier aux effets corrosifs persistants de ces pratiques historiques sur les individus, sur Harvard et sur notre société », a écrit Lawrence Bacow, le président de l'université, dans une lettre ouverte à la communauté. Cette étude a été saluée comme une remise en question, attendue depuis longtemps, d'une institution d'élite au passé sombre.

Mais s'attaquer au rôle de l'université dans la traite négrière américaine ne concerne qu'un aspect du passé de l'école. Harvard s'enorgueillit toujours d'une bourse et d'un poste de professeur portant le nom d'Alfried Krupp, un criminel de guerre nazi dont l'empire industriel a utilisé environ 100 000 travailleurs déportés.

Source :  The New York Times, Lev Golinkin
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Alfried Krupp, à gauche, en 1957, dirigeait ses usines grâce à des détenus des camps de concentration comme travailleurs esclaves.
Crédit Bettmann/Getty Images

Harvard n'est pas seule : de la NASA à Stanford en passant par l'armée américaine, les institutions américaines continuent de reconnaître - et parfois même de glorifier - d'anciens Nazis de premier plan.

Les personnes mises à l'honneur ne sont pas d'obscurs gardes servant dans le cadre de l'Holocauste qui auraient réussi à se faufiler entre les mailles du filet des services de l'immigration - certains d'entre eux sont des personnages historiques dont la relation avec l'Amérique a été largement décrite, notamment dans les ouvrages bien documentés d'Eric Lichtblau et Annie Jacobsen.

Les institutions qui blanchissent le passé nazi d'hommes dont les noms ornent les programmes de Harvard et de Stanford, une partie du Kennedy Space Center de la NASA et de nombreux sites à Huntsville, en Alabama, le font généralement par tromperie, par omission, c'est-à-dire en effaçant l'histoire, en omettant ou en mettant de côté les faits gênants.

Comment les États-Unis sont-ils passés de la lutte contre le nazisme à l'éloge des ex-nazis ? Cela a commencé avec la fin de la lune de miel de temps de guerre entre Moscou et l'Occident. L'Allemagne étant divisée et vaincue, l'Union soviétique de Joseph Staline est rapidement devenue le principal ennemi de l'Amérique. Washington avait besoin de technologie pour rivaliser avec le Kremlin et d'une Allemagne de l'Ouest dissuasive qui pourrait servir de rempart contre la propagation du communisme en Europe. Les ex-nazis proposaient une expertise séduisante. Ainsi, alors qu'une poignée d'éminents représentants du Troisième Reich étaient pendus à Nuremberg, beaucoup d'autres voyaient leur passé délétère être effacé alors qu'ils devenaient des partenaires et des alliés dans la Guerre froide.

Dés les années 1960, alors que la compétition spatiale était bien engagée, l'ancien officier SS Wernher von Braun rencontrait des présidents américains et était présenté par les médias comme un génie des mathématiques qui oeuvrait pour que les ÉtatsUnis aillent sur la Lune. En d'autres termes : nous ne l'avons pas seulement embauché, nous en avons fait un héros.

Un peu moins de 30 ans après la guerre, l'annonce de l'octroi à Harvard de 2 millions de dollars (environ 12 millions de dollars aujourd'hui, corrigés de l'inflation) par la Fondation Alfried Krupp von Bohlen und Halbach n'a suscité qu'une très légère surprise. C'était en 1974, et les fonds ont été utilisés pour créer la chaire d'études européennes de la Fondation Krupp ainsi que la bourse de recherche en thèse de la fondation Krupp.

Alfried Krupp, baron de l'industrie, a été condamné pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité à Nuremberg. Son entreprise possédait une usine construite par des esclaves à Auschwitz et faisait travailler environ 100 000 travailleurs forcés, dont des prisonniers de guerre, des détenus de camps de concentration et des enfants. Lorsque Harvard a accepté l'argent de Krupp, The Harvard Crimson a publié une lettre affirmant que « dans les annales du meurtre de masse et du génocide, peu de noms sont plus glorifiés que celui de Krupp. » (En 1951, la peine de Krupp a été commuée et il a été libéré de prison).

Les pages web de la bourse Krupp de Harvard et de la chaire Krupp ne disent rien du fait que leur patronyme est celui d'un criminel de guerre condamné.

La Fondation Krupp parraine également le programme de stages Krupp pour les étudiants de Stanford en Allemagne, présenté comme un « programme unique et prestigieux ». Le fait que Krupp ait été un criminel de guerre n'est mentionné qu'une seule fois sur la page web du programme.

Mais la réhabilitation de Krupp fait pâle figure en comparaison du blanchiment manifeste par l'Amérique de von Braun et de Kurt Debus, deux des scientifiques du Troisième Reich chargés de fournir à Hitler le missile balistique meurtrier V-2. Le V-2 a été construit par des déportés de camps de concentration travaillant dans des conditions abominables dans le tristement célèbre complexe souterrain allemand près de Dora-Mittelbau. Au moins 10 000 personnes réduites en esclavage ont été tuées pour fabriquer ces missiles. Les troupes américaines qui ont libéré le camp de concentration ont été atterrées lorsqu'elles ont découvert un effroyable terrain jonché de cadavres décharnés.

Et l'appartenance de von Braun et de Debus au parti nazi ne les a pas empêchés de se voir proposer des emplois par le biais du tristement célèbre programme Operation Paperclip de Washington qui recrutait d'anciens scientifiques nazis pour travailler en Amérique.

Von Braun a fini par s'installer à Huntsville, qui est devenu un centre pour l'industrie spatiale américaine naissante. Aujourd'hui, la ville et ses environs abritent un certain nombre de monuments à la mémoire de l'ancien Nazi : son nom est gravé au fronton d'un hall de recherche de l'université d'Alabama à Huntsville, d'un centre des arts du spectacle et d'un planétarium.

« Wernher von Braun et son équipe de spécialistes des fusées ont transformé Huntsville, Alabama, connue dans les années 1950 comme la « capitale mondiale du cresson », en un centre technologique qui abrite aujourd'hui le deuxième plus grand pôle de recherche des États-Unis », peut-on lire dans la section « À propos de nous » de l'US Space and Rocket Center, un musée affilié au Smithsonian et siège du célèbre programme Space Camp. (Une porte-parole du centre a déclaré : « Nous sommes en train de redévelopper les pages du Space Camp affiliées au site web du centre de fusées », il a ajouté que le centre a l'intention de préciser le contexte).

En attendant, on ne tarit pas d'éloges sur von Braun : sur le site web du Space Camp, sur la page relatant l'histoire de l'université d'Alabama à Huntsville, dans la description de la bourse d'études Dr. Wernher von Braun, et même dans un discours prononcé en 2019 par Robert Altenkirch, qui était alors le président de l'université - dont aucun ne mentionne les Nazis ou l'esclavage. (L'école a tout de même une page web sur la fusée et le travail des esclaves qui mentionne von Braun).

Quant au centre des arts du spectacle von Braun, un porte-parole de la ville de Huntsville a déclaré qu'il y avait « un effort permanent en cours pour renforcer le contexte historique et améliorer les informations  » sur le site web du centre. Mais combien de temps faut-il pour rectifier le registre ?

L'impression qui se dégage de ces récits aseptisés est qu'il s'agissait d'un homme sorti de nulle part, sans passé connu, comme une sorte de Mary Poppins de l'astrophysique venue enseigner aux habitants de Huntsville à fabriquer des fusées.

Il semble moins fréquent de faire état d'un passé nazi que de le passer sous silence. C'est le cas du complexe de visiteurs du Kennedy Space Center de la NASA, en Floride, qui abrite le centre de conférence Dr Kurt H. Debus. La biographie officielle de Debus par la NASA ne comporte qu'un court et vague paragraphe sur sa vie en Allemagne. Le 24 juin, la directrice du Centre spatial Kennedy, Janet Petro, a accepté le prix Dr. Kurt H. Debus décerné par le comité de Floride du National Space Club. La page Web de la NASA consacrée à l'événement fait référence aux réalisations de Debus dans le domaine de l'astronomie, sans rien dire de son appartenance aux SS et de sa participation étroite à la construction des V-2.

L'exemple le plus étonnant de blanchiment nazi vient peut-être de l'arsenal de Redstone, une base de l'armée américaine près de Huntsville, qui possède un complexe de bâtiments portant le nom de von Braun. Dans la section historique de l'arsenal on trouve des dizaines de photos de von Braun, tandis que sa biographie indique qu'il était « employé par le département allemand du matériel militaire » et qu'il était directeur technique du centre où les V-2 étaient développés. Aucune mention quant à la façon dont les V-2 ont été utilisés par le Troisième Reich pour déchaîner l'enfer sur les civils.

Même si notre armée se débarrasse peu à peu de ses nombreux hommages à la Confédération, elle n'a pas encore abordé comme il le faudrait la question de la glorification d'un homme qui a construit des armes pour Hitler. Il est ahurissant de constater que des institutions comme l'armée, la NASA et les grandes universités continuent d'insulter le sacrifice de milliers de soldats américains en mettant ouvertement à l'honneur des fabricants d'armes nazis.

Lev Golinkin est l'auteur du livre de mémoires « A Backpack, a Bear and Eight Crates of Vodka » [Un sac à dos, un ours et huit caisses de vodka, relatant l'immigration de sa famille de l'Ukraine soviétique vers l'Ouest, NdT].

Source :  The New York Times, Lev Golinkin, 13-12-2022

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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