19/01/2023 infomigrants.net  9 min #222688

À Lesbos, la course des migrants vers le camp de Mavrovouni, havre de sécurité à l'abri des pushbacks

Une mère et son enfant marche dans le camp de Mavrovouni, à Lesbos, le 12 janvier 2022. Crédit : InfoMigrants

Charlotte Oberti, envoyée spéciale à Lesbos.

Roqaya Sido se tient, l'air agacé, à l'extérieur du container Isobox dans lequel elle vit et jette régulièrement des coups d'œil inquiets à l'intérieur. Dans ce petit antre, un bénévole de l'ONG Euro Relief, assis au sol, parlemente avec un groupe de femmes qui traduisent ensuite ses propos à Roqaya. En cette journée de grand soleil de janvier, l'homme est venu annoncer à la Somalienne de 20 ans qu'elle doit déménager dans un autre bungalow du camp de migrants de Mavrovouni, sur l'île grecque de  Lesbos. Il faut faire de la place pour de nouveaux arrivants, dit-il, le nombre de cinq personnes par container ne pouvant pas être dépassé. "Eh bien, on sera six dans ce container. Je préfère ça plutôt que de changer", peste en arabe Roqaya, silhouette élancée et pagne à pois noué autour de la taille.

Son logement actuel, situé dans la "zone bleue" réservée aux femmes et aux familles, est près de l'entrée du camp, il est également à deux pas d'une baraque où est servi du thé à volonté. Mais la localisation n'est pas forcément en cause dans le refus de Roqaya. "Elle croit que c'est sa maison, alors que ça appartient à l'État", commente un membre de l'ONG "European Asylum Agency" qui est témoin de la scène (et qui ne donne pas son nom en raison des règles d'anonymat édictées par son employeur).

Roqaya Sido devant son container. Crédit : InfoMigrants

Ces quatre murs en préfabriqué sont devenus bien plus qu'un refuge temporaire pour Roqaya, arrivée le 6 octobre en Grèce à l'issue d'une traversée de la mer Egée catastrophique durant laquelle 10 personnes sont mortes. Malgré le côté sommaire de la structure, elle s'y est installée comme on se love dans un nid douillet. Elle a suspendu des bouts de tissu aux fenêtres en guise de rideaux, a recouvert le sol de tapis, et a aménagé un espace en hauteur à l'extérieur, à côté de la porte, sur lequel ceux qui entrent rangent leurs chaussures pour ne pas salir l'intérieur. Beaucoup des 1 800 résidents de ce camp (les lieux disposent d'une capacité d'accueil de 2 500 personnes) ont le même besoin d'avoir un "chez eux". Même si, en moyenne, ils ne restent ici qu'entre un et six mois, le temps d'obtenir une réponse à leur demande d'asile, Mavrovouni reste leur première maison européenne.

Vitrine

Vitrine de la situation migratoire à Lesbos, ce camp temporaire, qui doit être remplacé par un nouveau complexe en cours de construction, donne une nouvelle image de l'île, habituée à alimenter les gros titres des journaux sur son traitement des migrants. "On est très loin de Moria", commente un autre employé d'European Asylum Agency, lui aussi sous couvert d'anonymat, en référence au campement sordide connu pour son extrême surpopulation,  qui a été réduit en cendres en septembre 2021, et dont les vestiges se trouvent pourtant à quelques petits kilomètres.

Un barbier dans le camp de Mavrovouni. Crédit : InfoMigrants
Abdel Baqi, Soudanais de 43 ans, a passé 8 heures en mer par mauvais temps avant d'accoster sur une plage de Lesbos, à 1 heuure du camp de Mavrovouni. Crédit : InfoMigrants
Le camp accueille 1 800 migrants. Crédit : InfoMigrants
Un enfant joue au ballon entre les bungalows. Crédit : InfoMigrants
Les maisonnettes d'urgence pensées par Ikea et montables en une journée. Crédit : InfoMigrants
Le camp dispose de zones de loisir, comprenant une table de ping-pong et une salle équipée d'une PlaySation. Crédit : InfoMigrants
Une baraque où est servi du thé chai à volonté. Crédit : InfoMigrants

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Ces dernières années, les autorités grecques ont misé sur la décongestion de l'île, à grands renforts de politiques accélérant les procédures de demande d'asile, qui pouvaient auparavant prendre des années. La restriction géographique des migrants est plus rapidement levée, permettant des transferts sur le continent. En parallèle, un renforcement des contrôles aux frontières, et notamment en mer, a été mis en place.

Conséquence de cette dernière mesure : en 2022, seuls 2 740 migrants sont arrivés à Lesbos, selon des chiffres du Haut-Commissariat de l'ONU pour les réfugiés (HCR), contre 27 000 en 2019, - des statistiques très en deçà du record de 506 000 enregistré en 2015. "C'est rien du tout", commente Theodoros Alexellis, responsable des relations extérieures pour le bureau du HCR à Lesbos. "La situation est de plus en plus stable."

À Mavrovouni, les preuves de cette "stabilité" sont nombreuses. Les tentes qui envahissaient autrefois Moria ont été bannies : ici, les migrants dorment dans des maisonnettes d'urgence pensées par Ikea et montables en une journée ou dans des bungalows comme celui de Roqaya, de grands caniveaux en ciment permettent l'évacuation des eaux, et au sommet d'une colline qui jouxte le camp labyrinthique trône un terrain de basket, pour les plus jeunes. Un lieu organisé où "on ne déplore ni débordements ni affrontements", précise encore le second employé d'European Asylum Agency, en déambulant entre les zones nommées "aux couleurs de l'arc-en-ciel".

Mais se mettre en sécurité à Mavrovouni représente pour les migrants un parcours du combattant, qui se transforme en partie de cache-cache avec les forces de l'ordre une fois le sol grec foulé.

"On nous a dit qu'il fallait se diviser dès notre arrivée à Lesbos"

Les accusations de refoulements illégaux pratiqués par les garde-frontières grecs, même sur la terre ferme, sont monnaie courante dans le pays. Si bien que, même une fois arrivés à Lesbos, les migrants ne sont pas assurés de pouvoir y demander l'asile. "Entre janvier 2020 et juin 2022, le HCR a recueilli des preuves sérieuses de la part de différentes sources (locaux, migrants, organisations) concernant 690 cas de refoulements illégaux aux frontières terrestres et maritimes en Grèce", soit près de quatre par semaine en moyenne, déclare encore Theodoros Alexellis. Pour les six premiers mois de l'année 2022, le nombre total de refoulements rapportés s'élèvent à 152, dont 103 sur la terre ferme. Theodoros Alexellis précise que tous ces "incidents" ont été rapportés aux autorités grecques - qui nient fréquemment tout renvoi illégal - pour que des enquêtes soient ouvertes. "Nous n'avons pas reçu de réponse de leur part sur ces cas."

Sur le terrain, les migrants, terrifiés à l'idée d'être expulsés, se sont adaptés à cette situation. Ils s'y sont préparés dès la rive turque. "Dans la maison du passeur en Turquie, on nous a dit qu'il fallait se diviser dès qu'on toucherait terre, sinon les autorités allaient nous prendre", explique Yusra Ali, une Soudanaise de 22 ans, logée elle aussi à Mavrovouni. L'idée : se cacher, parfois encore trempés de la traversée, dans les fourrés près des plages, puis appeler des humanitaires au secours. Plus rarement, certains entreprennent de gagner à pied Mavrovouni, dans les environs de Mytilène, au sud-est de l'île.

Le jour de leur arrivée, le 21 octobre, les 45 passagers du bateau de Yusra se sont partagés, comme prévu, en petits groupes, mais ils ont rapidement été repérés. Yusra dit avoir été pourchassée par la police mais être parvenue à s'échapper. Une femme a eu les pieds et poings liés par les forces de l'ordre, assure-t-elle, avant de réussir elle aussi à prendre la fuite. Mais un autre groupe, de 12 personnes, a disparu. S'est-il évanoui dans la nature ? Yusra n'en a revu aucun des membres dans le camp de Mavrovouni. Elle est certaine que ces personnes ont été renvoyées vers la Turquie "à bord d'un bateau gonflable" sans moteur, comme elle le voit régulièrement sur les vidéos postées par l'ONG Aegean Boat Report sur sa page Facebook.

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"Ces dernières années, beaucoup d'organisations locales ont vu des gens arriver à Lesbos puis disparaître. Les choses n'étaient pas claires. Puis on a vu dans les médias qu'il y avait des accusations de pushbacks", commente Teo di Piazza, coordinateur de Médecins dans frontières (MSF) à Lesbos, assis au premier étage d'une clinique qui fait face au camp de Mavrovouni.

"Nous sommes Médecins sans frontières, vous êtes en sécurité"

En réaction, depuis le mois de juin 2022, MSF mène des opérations d'urgence baptisées EMA (Emergency Medical Aid). "Quand des migrants arrivent sur l'île, ils contactent en général le HCR, le Lesbos Legal Center (une organisation juridique à Mytilène, ndlr) ou Alarm Phone (plateforme d'urgence téléphonique en mer, ndlr). Ces derniers nous préviennent et on intervient, en prenant soin de faire savoir aux autorités qu'on est en route", histoire de se mettre en règle et d'éviter d'être considérés comme des facilitateurs d'entrées illégales.

Les équipes de MSF cherchent alors les passagers de l'embarcation qui vient d'accoster, souvent déjà cachés. Mohamed Kader, compagnon de Yusra également de nationalité soudanaise, se souvient avoir eu "peur" quand il a vu s'avancer vers lui une équipe de l'organisation, alors qu'il cherchait à s'enfuir. "Ce n'est pas facile de gagner leur confiance", admet Teo di Piazza, au regard doux. "On arrive avec un drapeau et on crie : 'Nous sommes Médecins sans frontières, vous êtes en sécurité'. Une fois que nous sommes sur place, c'est terminé, ils n'ont plus à se cacher. À partir du moment où nous sommes témoins (des arrivées), c'est impossible de renvoyer ces personnes", estime Teo di Piazza, assurant que les équipes de MSF, sur-sollicitées et "épuisées", font ainsi office de garde-fou envers les autorités.

L'ONG est l'une des rares organisations actives en dehors du camp. "Depuis 2016, il y a clairement beaucoup moins d'organisations (humanitaires) présentes sur l'île, constate Theodoros Alexellis du HCR. Dans certains cas, ces ONG sont allées ailleurs", où la situation était plus urgente, "comme en Ukraine par exemple". "Dans d'autres cas, les financements qui leur étaient accordés par les institutions européennes ont été réduits, observe-t-il. Mais elles auraient toujours un rôle essentiel à jouer ici."

Depuis le mois de juin, 2 200 migrants ont été aidés par les opérations 'EMA' de MSF. Ces nouveaux arrivants ont ensuite été remis aux forces de l'ordre (aucune allégation de refoulement après une intervention de MSF n'est connue à ce jour) qui les ont conduits à Mavrovouni, là où commence leur procédure administrative et où prend fin leur fuite, résume Teo di Piazza. "Ce camp, pour eux, c'est le paradis."

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