Quelques mots sur « Les Choses » , exposition du Louvre consacrée aux natures mortes

Par Frédéric Andreu

Nous savons que les mots et les choses entretiennent un rapport de clé à serrure toujours à ajuster, surtout en cette heure incertaine où triomphe le matérialisme pratique. Voyons si cette exposition du Louvre sobrement intitulée "les choses" (et sous-titrée : "une histoire de la nature morte") est de nature à (r)établir la sacralité de l'Homme avec les Choses?

Ce qui frappe à première vue en visitant cette riche exposition temporaire, c'est la volonté de dialogue qu'à l'évidence elle manifeste. Il faut dire que l'exposition en impose ! Elle en impose tout d'abord par la pompe de son décorum, par les signatures des artistes exposés (Van Gogh, Gauguin, etc) et par la pluralité des supports, toiles, objets, extraits vidéos. Les moyens techniques font pléthores. Elle en impose aussi et surtout par son ambition historique : elle expose les natures mortes "depuis la Préhistoire".

Une ambition qui se place dans le sillage des encyclopédistes du 18ème siècle comme Diderot et d'Alembert. "Ici, nous sommes au Louvre, fleuron de la culture française, et non dans un quelconque musée de province" semble murmurer cette exposition haute en couleurs. Mais Louvre ou pas Louvre, Paris ou pas Paris, l'"exposition" des œuvres implique de créer les conditions nécessaires au "dialogue" entre nous et les œuvres. Sans ce rapport essentiellement "symbolique", c'est-à-dire visant à (r)établir la plénitude du sacré, une exposition im-pose, en im-pose ou s'im-pose plus qu'elle "ex-pose".

"Dialogisme" ! Je campe ici un terme qui mérite quelques éclaircissements ! Relevons le défi à définir, en quelques mots, ce que nous entendons par "dialogisme" ! Pour se faire, le mieux est encore de le définir par son symétrique contraire: le "monologisme". Est "monologique" une œuvre, un roman, un tableau, une exposition, voire une personne, cette œuvre, ce roman, ce tableau, cette exposition... qui ne semble renvoyer qu'à elle-même. Un monde clôt qui n'impacte pas ou peu l'imaginaire symbolique, personnel et collectif.

Quant une œuvre mobilise l'imaginaire, elle devient alors dialogique, voire polyphonique ; elle fait entendre une voix qui peut devenir une voie. Cette exposition, au demeurant de bonne facture, n'est assurément pas "monologique" au sens péjoratif du terme, mais disons qu'elle nous laisse sur notre faim. Où sont en elle les conditions d'un répons ? Non pas que les cartouches explicatifs ou les citations d'auteurs y seraient insuffisants - elles font au contraire pléthore d'un bout à l'autre de l'exposition - mais que le sentiment qui domine est moins celui d'une expérience muséale que du catalogue exposé.

Nous savons désormais que l'art contemporain, son marché, sa mythologie, est le produit d'un contre-sens sémantique. Ce contre-sens est que le non-dit de l'art dit «contemporain» n'est pas esthétique mais conceptuel. Ironie du langage, les deux lettres acronymiques "A" et "C" désignant l'Art Contemporain, désigne aussi l'Art Conceptuel avec lequel il se confond. Cela est entendu, mais a-t-on pris conscience que le même subterfuge sémantique touche aussi toute la galaxie muséale ? Est qualifiée d'«exposition» ce qui relève bien souvent de l'«imposition», imposition idéologique, historique, esthétique. Disposition imposée des œuvres entre elles, du public ensuite, à qui l'on im-pose un parti pris idéologique : à l'heure où l'art conceptuel est devenu la "norme" esthétique, "exposition muséale" devrait plutôt se dire: "imposition idéologique".

La raison profonde de notre désarroi n'est donc pas le manque d'explication ou de signalétique. Elle est ailleurs. Elle tient à la définition même du terme «exposition» dont il faut rappeler que le préfixe, « ex- », est aussi celui du mot «ex-périence». L'exposition des Choses «nature morte» est univoque, donc peu dialogique. Les concepteurs l'ont d'ailleurs explicitement mise en équation avec l'histoire de la nature morte «depuis la préhistoire» (sic). Certes, l'intention des concepteurs est de briser le cou à ce terme péjoratif de "nature morte", employé pour désigner un "art mineur". Le Louvre cherche ici à montrer, comme un pied de nez à cet art dit "mineur" que les choses ne sont pas si mortes que cela. Elles sont bien vivantes ces pommes et ces oranges dans le tableau éponyme de Paul Cézanne ! Cela tout être sensible en convient !

Cependant, l'exposition «Les Choses» atteint-elle son but ? Rien n'est moins sûr. Pour rendre vie aux objets, fussent-ils « morts», il faut plus que des mots ou des signaux, il convient aussi que l'âme des choses se laissent toucher. L'âme des choses, impalpable, ineffable, que le double regard platonicien, qui est à l'origine de l'expérience esthétique, peut, seul, apercevoir. Regard grec perpétué à l'ère chrétienne notamment dans ces églises où alternent une voix ou un chœur. La nature morte, peinte par un Van Gogh ou un peintre moins connu, peut surprendre le visiteur, entamer un dialogue avec lui, à condition de prendre en compte la dimension de «symbole» qui est au cœur même de l'expérience esthétique. La condition est de prendre en compte la chose présente devant le visiteur, mais aussi son au-delà transcendant, absent et présent à fois, celui des fins dernières. Cela, seuls les grands peintres y parviennent, fussent-ils inconnus.

"Symbole", encore un mot à ne pas prendre à la légère ! Rappelons qu'en Grèce Ancienne, le symbole est un objet séparé en deux parties ("-bole") que l'on peut assembler ("sym-") comme deux pièces d'un puzzle. N'est-ce pas ce rapport symbolique que le musée, "temple des muses", est sensé (r)établir ?

Oui, mais voilà, à l'heure où la spéculation financière dirige l'économie et que l'économie dirige la politique, à l'heure où l'Economie est devenue notre destin, comment la galaxie muséale pourrait-elle nous faire voyager au-delà du travail de sape de la pensée ? Il manque à cette expo un accueil à la transcendance, cet au-delà de l'objet sans lequel la possibilité du double regard platonicien devient caduque. Sans espace acoustique, dialogique par essence, l'expérience du visiteur se limite au mode "mono", celui des idées, des idéologies de toutes sortes, des jugements de valeurs plus que celui de l'expérience sensible.

Comment ne pas échapper, dès lors, à cette fatalité "monologique" fustigée notamment par Michaël Bakhtine ? Certes, c'est le roman qui est visé par Bakhtine et non les Arts Plastiques ; certes, Bakhtine était contemporain de l'ère soviétique et non de la nôtre. Et alors ? Ne pensez-vous pas que le turbo-capitalisme de notre temps ne secrète pas, lui aussi, son lot de pathologie esthétisante ? La spéculation financière dérégulée sur lequel il fonctionne engendre ces cancers conceptuels que l'on peut appeler art «contemporain» ou «conceptuel» et que j'appelle «symptômes». Réplique au sens sismique du terme de cette spéculation dérégulée, la galaxie muséale, ne peut que refléter l'art que de manière symptomatique. Nous ne tenterons pas d'enfoncer le clou et d'expliquer pourquoi objets, toiles, vidéos et photos, ayant partie liée avec cette exposition, ne prêtent guère au dialogisme. Nous ne le ferons pas pour une raison simple : comme le dit l'adage, la critique est facile et l'art est difficile.

Nous mesurons bien la somme des compromis, non-dits, censures et (auto)censures qu'on du subir les concepteurs pour faire entrer leur exposition dans le format idéologique de notre temps. Paris vaut bien une messe. Une expo au Louvre vaut bien un poulet de l'industrie alimentaire accroché au plafond.

À défaut de critique négatives, avançons quelques propositions positives. Nous avons imaginés quelques "absides" situées le long du parcours muséal afin que ceux qui le souhaitent, puissent prendre le temps d'entrer en dialogue avec ces natures mortes pas si mortes que cela. En entrant dans l'abside, une sonate de Mozart attend le visiteur. Il est saisi lorsque les pommes et les oranges de Paul Cézanne se dévoilent devant lui. L'idée ne vous enchante-t-elle pas ? Au lieu de cela, le visiteur de l'expo "Les Choses" tombe - dès l'entrée dans l'espace muséal - nez à nez avec une enseigne inscrite en lettres capitales :

Après ce titre qui sonne comme un avertissement solennel, il emprunte un parcours qui n'est pas sans rappeler un déambulatoire d'église. Il en ressort un moment plus tard avec un catalogue d'images syncopées au fond de ses rétines. Tout autant de pièces de puzzle éparpillées qu'il cherche à assembler en vain. En fait, les oeuvres exposées sont si nombreuses et les supports (poteries, toiles, écrans de vidéos) si différents que le visiteur n'a pas le temps d'entrer en dialogue avec eux dans le temps court d'une visite. Et c'est sans compter sur le bruit infernal du couloir. En d'autres temps, plus musicaux que les nôtres, on aurait pu imaginer une mise en répons entre, par exemple, "les choses et la littérature" ; "les choses et les odeurs" ; "les choses et la musique" ; que sais-je encore ?

Tout au long de ce parcours muséal pléthorique, le visiteur rencontre des oeuvres plus ou moins connues du grand public. La plus connue d'entre elles est sans doute ce célèbre tableau dans lequel Vincent Van Gogh a peint la chambre qu'il occupa pendant son exil à Arles. Les œuvres y sont regroupées par thèmes, là où - répétons-le - on aurait aimé plus de mises en dialogue et de répons. Pis, les provocations idéologiques, en dépit de leurs grosses ficelles, ne sont pas absentes, bien au contraire: là, une jambe humaine posée à même le sol et surmontée par une bougie ; ici, un poulet géant pendu au plafond par un crochet de boucher :

En observateur attentif, j'ai tenté d'apprécier la réaction des visiteurs "surpris" par ce poulet en matière plastique. Les visages oscillaient entre amusement, gêne ou écœurement. À l'heure où les scandaleuses "femen" ne font plus guère recette, cette surenchère à la provocation ne sonne-t-elle pas comme le plus éculé des conformismes ?

L'originalité de cette exposition - parce qu'il y en a une - n'est donc pas dans la scénographie visant à réhabiliter un art injustement jugé mineur. Il n'est pas non plus dans la provocation, aujourd'hui éculée. L'intérêt des «Choses» réside ailleurs. Il réside dans la rupture avec la linéarité historique. À l'évidence, les œuvres qui jalonnent le parcours ne respectent pas la carcan de la chronologie linéaire, de la plus ancienne à la plus récente. Et c'est là un fait tout-à-fait remarquable. Cependant, là encore, rien de nouveau sous le soleil ; je connais un musée où ce choix de rupture a été fait de longue date. Il s'agit du "Kolumba Museum". Il faut avoir visité une fois dans sa vie cet étonnant musée situé à Cologne pour comprendre ce que "dialogisme" et "polyphonie" veulent dire.

contact : fredericandreu@yahoo.fr

 euro-synergies.hautetfort.com

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