Gérer le discours de déni sur l'Ukraine

Regardez autour de vous : les plaques tectoniques de la géopolitique et de la géofinance sont en train de se déplacer, s'éloignant radicalement d'un Occident de plus en plus chancelant.

Par Alastair Crooke - Le 19 décembre 2022 - Source  Strategic Culture

L'inflexion a commencé. Elle a été annoncée par le Financial Times (FT) et The Economist - les deux médias qui transmettent si fidèlement tout « récit de remplacement » aux sherpas mondialistes (ceux qui portent les bagages en haut de la montagne, au nom des nababs en selle).

The Economist commence par des  entretiens avec Zelensky, le général Zaluzhny et le commandant militaire ukrainien sur le terrain, le général Syrsky. Tous trois sont interviewés - interviewés dans The Economist, pas moins. Une telle chose ne se produit pas par hasard. Il s'agit d'un message destiné à transmettre le nouveau récit de la classe dirigeante au « golden billion » (qui le lira et l'absorbera).

En surface, il est possible de lire l'article de The Economist comme un plaidoyer pour plus d'argent et beaucoup plus d'armes. Mais le message sous-jacent est clair : « Quiconque sous-estime la Russie court à sa perte ». La mobilisation des forces russes a été un succès ; il n'y a aucun problème de moral pour les Russes ; et la Russie prépare une énorme offensive d'hiver qui commencera bientôt. La Russie dispose d'énormes forces de réserve (jusqu'à 1,2 million d'hommes), tandis que l'Ukraine ne compte désormais plus que 200 000 hommes formés militairement pour le conflit. En d'autres termes, la situation est claire. L'Ukraine ne peut pas gagner.

Elle dispose d'une énorme liste d'achats d'armes recherchées. Mais cette liste n'est qu'un vœu pieux ; l'Occident ne les a tout simplement pas en stock. Point final.

La  « Grande lecture » du FT, en revanche, est un défoulement de la colère occidentale contre les technocrates siloviki « réformistes » russes qui, au lieu de rompre avec Poutine au sujet de l'OMS, ont honteusement permis à l'économie russe de survivre aux sanctions occidentales. Le message prononcé - les dents serrées - est que l'économie russe a survécu avec succès aux sanctions occidentales.

Le colonel Douglas Macgregor, stratège militaire américain de premier plan, développe ici le message : même la fourniture de sept ou huit systèmes de missiles Patriot n'est « pas une escalade ». Elle aura au mieux un « impact marginal » sur le champ de bataille en Ukraine ; ce n'est que de la poudre aux yeux. Scott Ritter, en discussion avec le juge Neapolitano, pense que les interviews de The Economist révèlent que l'Occident écarte Zelensky - alors que Zaluzhny administre sa forte dose de réalité (qui sera choquante pour de nombreux fidèles sherpas). L'interview de The Economist mettait donc clairement l'accent sur le général Zaluzhny, Zelensky n'étant pas mis en avant ; ce qui, selon Ritter, indique que Washington souhaite « changer de cheval ». Un autre « message » ?

Pour être clair, le général Zaluzhny a déclaré un jour qu'il se considérait comme un disciple du général russe Gerasimov, le chef d'état-major général. Zaluzhny serait familier avec les écrits de ce dernier. En bref, Zaluzhny est connu à Moscou comme un soldat professionnel (bien qu'il soit acquis à la cause nationaliste ukrainienne).

Alors, l'Occident prépare-t-il son récit pour se couper de ce conflit ingagnable, l'Ukraine, et passer à autre chose ?

Est-ce faisable ? L'Occident n'est-il pas trop profondément investi narrativement dans le scénario selon lequel il faut « saigner la Russie » et selon lequel Poutine ne doit pas être autorisé à gagner pour que cela se produise ? Non, cela peut se produire. Regardez ce qui s'est passé en Afghanistan : un énorme et rentable gâchis a été liquidé en quelques jours. Et un peu plus d'un an plus tard, lors de son anniversaire, la débâcle de Kaboul est à peine mentionnée dans la presse occidentale.

Les titres des médias sont passés sans transition de l'Afghanistan à l'Ukraine, avec à peine un regard en arrière. Et déjà, une cible facile est en train d'être préparée pour faire diversion et pour attirer l'attention des médias occidentaux, alors que le thème de l'Ukraine est discrètement mis de côté, et que l'« agression » de la Serbie contre le Kosovo devient la nouvelle « agression ».

La Serbie peut apparaître à la classe dirigeante occidentale comme une aubaine que l'OTAN pourrait utiliser pour redorer son image ternie (post-Afghanistan et Ukraine). En d'autres termes, la Serbie est menacée quotidiennement par les responsables européens et américains : se joindre à l'Europe pour sanctionner la Russie ; reconnaître officiellement l'indépendance du Kosovo ; abandonner les Serbes qui vivent au Kosovo depuis des siècles ; rejoindre l'UE et l'OTAN en tant que membre d'un bloc anti-russe ; et « non », tous ces accords juridiques passés n'ont aucune importance et seront ignorés.

L'essentiel ? La nette majorité des Serbes est favorable à la Russie. Il est douteux qu'un gouvernement à Belgrade puisse survivre en se conformant à de tels ultimatums ; pourtant la Serbie est dans une situation vulnérable. C'est une île entourée d'États de l'OTAN et de l'UE. Le gouvernement de Belgrade propose d'envoyer 1000 policiers serbes au Kosovo pour protéger les droits de la population serbe locale, mais l'OTAN pourrait vouloir s'en servir comme prétexte pour montrer sa puissance militaire.

La principale question est la suivante : l'Ukraine parviendra-t-elle à « atterrir en douceur » ? Le « collectif Biden » préférerait sans doute cela. Un « atterrissage en douceur » semble toutefois improbable. Le Grand Duc d'York n'a pas fait monter 10 000 hommes au sommet de la colline seulement pour les en faire redescendre ensuite (comme le dit la vieille chanson). Et Poutine n'a pas mobilisé 380 000 hommes (y compris des volontaires) pour ensuite les démobiliser. La rupture avec l'UE et les États-Unis est profonde. La déclaration du chancelier Scholz selon laquelle, lorsque la Russie se sera retirée de l'Ukraine, l'Allemagne daignera peut-être reprendre son gaz et son pétrole, est un pur délire. Dire qu'il n'y a pas de confiance est un euphémisme. Cela dit, Moscou voudra gérer les choses de manière à ne pas déclencher un conflit direct entre l'OTAN et la Russie.

Mais l'Occident, qui a été si profondément dans le déni de l'incroyable transformation économique et militaire qui s'est produite en Russie depuis 1998, et dans le déni si véhément des capacités de l'armée russe, peut-il simplement glisser sans effort vers un autre récit ? Oui, facilement. Les néoconservateurs ne regardent jamais en arrière, ils ne s'excusent jamais. Ils passent au projet suivant

Des efforts considérables ont été déployés pour développer le récit de la « Russie comme tigre de papier », même si cela a amené les services de renseignement à dire des choses manifestement absurdes et fausses sur les performances de la Russie en Ukraine. Le professeur Mike Vlahos et le colonel Macgregor, dans leur  débat en trois parties sur l'Ukraine et le rôle de l'armée américaine dans ce conflit, reviennent sans cesse sur le thème de l'ampleur sans précédent du « déni et de la tromperie » qui a caractérisé ce conflit. Pourquoi les services de renseignement professionnels de l'Occident ont-ils menti et de façon si puérile ?

Les deux stratèges s'étonnent que certains de leurs collègues professionnels semblent avoir cru au « récit du déni » (c'est-à-dire que la Russie d'aujourd'hui n'est pas différente de l'Union soviétique et qu'il suffirait de souffler un grand coup pour que la maison russe s'écroule à nouveau), malgré l'accumulation de preuves contradictoires dont disposaient ces collègues.

Il y a clairement un côté extatique dans ce dernier récit : la Seconde Guerre mondiale et l'implosion soviétique (dans le récit occidental) ont déclenché une victoire culturelle tectonique complète. Cela représentait une réaffirmation sans faille de la culture et de la puissance financière américaines, et donnait du crédit à la « fin de l'histoire », de sorte que le modèle américain allait inévitablement subsumer le monde.

Alors, est-ce bien cela ? L'effondrement d'une Russie ressuscitée a-t-il été simplement vu sous cet angle ? Une victoire facile, entraînant dans son sillage un nouveau triomphe extatique ? Cela allait-il tellement de soi pour ces « vrais croyants » qu'ils n'ont même pas pris la peine de faire preuve de diligence raisonnable ?

Pourquoi ce « récit du déni » est-il devenu si convaincant pour tant d'Européens et d'Américains ? Pourquoi tant de gens ont-ils cru les mensonges évidents des relations publiques ukrainiennes ? Vlahos et Macgregor ont trouvé que cela était à la fois déroutant et une faille inquiétante dans la prise de décision occidentale rationnelle. Et qui a largement contribué au dysfonctionnement croissant de l'armée américaine.

Les deux intervenants se sont fortement concentrés sur l'aspect relations publiques (à un moment donné, l'Ukraine avait pas moins de 150 institutions de relations publiques travaillant pour son compte). Mais nous sommes aujourd'hui dans une situation différente.

Les relations publiques et le ministère de la Vérité d'Orwell sont dépassés. Has been. De l'histoire ancienne.

« L'unité mentale des foules »

« Je ne suis pas un conseiller médiatique,  dit Nevo Cohen, le conseiller auquel le nouveau ministre israélien de la sécurité nationale, Ben-Gvir, attribue la victoire de l'extrême droite aux récentes élections israéliennes ; « Je suis un conseiller stratégique Autrefois, il était possible de gagner des campagnes en tant que responsable des relations publiques. Aujourd'hui, ce n'est plus suffisant Les médias sont un outil important dans la boîte à outils du directeur de campagne, mais je m'occupe de la conscience de masse, et c'est un arsenal d'outils complètement différent. Vous pouvez facilement remarquer une campagne électorale menée par quelqu'un issu du monde de la publicité ». (C'est nous qui soulignons.)

Vlahos et Macgregor ont analysé le divorce inexplicable entre deux réalités de guerre qui ne se touchaient tout simplement pas. Cependant, le professeur de psychologie clinique à l'université de Gand, Mattias Desmet, a abordé la question de la disparité d'un point de vue psychologique.

Un beau matin de novembre 2017, le professeur Desmet, hébergé dans le gîte d'un ami dans les Ardennes, est saisi d'une intuition soudaine : «  j'ai été saisi par la conscience palpable et aiguë d'un nouveau totalitarisme qui a semé sa graine et fait se raidir le tissu de la société ». Ses observations, après trois années de recherche, l'ont amené à écrire son livre  « Psychologie du totalitarisme ».

Nombreux sont ceux qui ont écrit sur le sujet du totalitarisme, de Hannah Arendt à Gustave Le Bon (entre autres), mais l'approche de Desmet différait en ce sens qu'il voulait expliquer le contexte psychologique du déni massif de réalités évidentes (par des scientifiques et des experts, autant que par n'importe qui).

Il a identifié certains « mécanismes psychologiques primitifs » qui devaient être présents pour qu'un récit partagé se transforme en une « formation de masse » insidieuse qui  détruit la conscience éthique d'un individu et le prive de sa capacité à penser de manière critique.

La condition première est qu'il y ait un segment de la population qui n'a pas de liens communautaires ou de sens dans sa vie, et qui est en outre affligé par « l'anxiété et le mécontentement flottant librement », qui tend vers l'agressivité (c'est-à-dire par un sentiment généralisé que « le système » et l'économie sont « truqués » injustement, contre eux).

Les mouvements de masse attirent, par essence, les gens parce qu'ils semblent offrir de l'espoir à des êtres désespérés et dysfonctionnels.

Dans cet état mental, un récit peut être « dissous », suggérant une cause particulière à l'anxiété flottante et un moyen d'y faire face (par exemple : « La Russie menace notre avantage mondial, notre identité et nos valeurs, et si elle est détruite, l'ancien système et les valeurs se redresseront d'eux-mêmes »).

Le récit explicatif donne un sentiment immédiat de connexion et d'engagement dans un « projet héroïque » ; le sens est ainsi restauré, même si ce sens est absurde et sans rapport avec la réalité. Le sentiment de connectivité s'apparente à ce qui se passe dans La psychologie des foules. Dans l'âme des foules, croyait Gustave Le Bon, « la personnalité consciente disparaît » ( True Believer, 2013) ; l'individualité s'efface et est absorbée par « l'unité mentale des foules » - ressemblant finalement à une « réunion d'imbéciles » capables des « actes les plus sanguinaires ».

Mais ce qui est peut-être le plus inquiétant, c'est qu'Eric Hoffer  a découvert un autre type d'individu qui est attiré par les mouvements de masse et dont, en fait, la participation est souvent nécessaire pour que ces mouvements prospèrent. « Ce qu'Eric Hoffer a découvert, et qui a souvent été négligé par de nombreux sociologues et certainement par le grand public, c'est que les mouvements de masse attirent ce que nous appelons aujourd'hui la  personnalité  psychopathe - en fait, des  prédateurs : des individus qui se complaisent à causer de grands dommages, qui sont peut-être même sadiques, et qui ne sont pourtant pas dérangés le moins du monde par ce qu'ils font ».

Les mouvements de masse qui considèrent la guerre comme une partie de leur solution attirent les psychopathes, et en ont même besoin. Paradoxalement, la propension à souhaiter la destruction (disons, de tous les Russes) suscite davantage de respect de la part des autres vrais croyants et est liée à un autre élément paradoxal : ce qui lie les mouvements de formation de masse, c'est la nécessité de faire des sacrifices (c'est-à-dire, dans le mouvement pour le changement climatique, le sacrifice de l'industrialisation, des voyages, des modes de vie, des combustibles fossiles et du bien-être économique).

« Le programme de la peur, désormais un élément accepté de l'arsenal de la politique démocratique »

Gustave Le Bon a noté comment de telles formations de masse étaient exploitées par les autorités, utilisant la peur pour imposer la conformité. Et cette semaine, Janet Daley,  écrivant dans le Telegraph, avertit :

La leçon essentielle qui a été absorbée de manière indélébile par les gens au pouvoir, et ceux qui les conseillent, est que la peur fonctionne. Il s'avère qu'il n'y a presque rien qu'une population ne soit prête à sacrifier si elle est systématiquement et implacablement effrayée.

Le phénomène Covid a fourni un entraînement inestimable aux techniques de contrôle de l'esprit public : la formule a été affinée - avec l'aide d'une publicité sophistiquée et de conseils pour former l'opinion - en un mélange étonnamment réussi d'anxiété de masse (votre vie est en danger) et de coercition morale (vous mettez la vie des autres en danger).

Mais ce n'est pas seulement la répétition sans fin de ce message qui a permis d'obtenir une conformité quasi universelle et tout à fait inattendue. C'est la suppression totale de la dissidence, même lorsqu'elle provient de sources expertes, et l'interdiction d'argumenter, même lorsqu'elle est accompagnée de contre-arguments, qui a vraiment fait l'affaire.

Si les lois du pays ne vous permettent pas d'éradiquer toutes ces opinions déviantes, vous pouvez simplement orchestrer une avalanche d'opprobre et de discrédit sur ceux qui les expriment afin de saper leur réputation professionnelle. Mais c'est là une bataille du passé. Le Covid, en tant qu'événement historique, est terminé. Parlons maintenant de la manière dont le programme de la peur, qui fait désormais partie intégrante de l'arsenal de la politique démocratique, est susceptible de fonctionner dans le présent et à l'avenir. Il se trouve qu'il existe ce qui ressemble à un modèle remarquablement similaire d'anxiété et de chantage moral appliqué à la question du changement climatique. Remarque : ces observations n'ont aucun rapport avec l'existence ou non d'une véritable « crise climatique ». Ce que je veux examiner [plutôt], c'est la manière dont les politiques formulées pour y faire face sont conçues

Nous pouvons reconnaître clairement ces outils précisément déployés par l'Occident dans le cas de l'Ukraine également.

Ces « outils de conscience de masse » donneront-ils au « golden billion » leur victoire psychopathique sur l'humanité ?

Regardez autour de vous : les plaques tectoniques de la géopolitique et de la géofinance sont en train de se déplacer, s'éloignant radicalement d'un Occident de plus en plus chancelant. Il s'agit de forces structurelles (les forces mécaniques de la dynamique physique) sur lesquelles les outils de la conscience de masse n'ont finalement qu'une influence limitée. Moscou comprend bien ces changements qui sont en cours et sait comment les amplifier.

Alastair Crooke

Traduit par Zineb, relu par Wayan, pour le Saker Francophone

 lesakerfrancophone.fr

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