19/12/2023 dedefensa.org  11min #239465

 Les deuxième et troisième cargos israéliens saisis par le Yémen en mer Rouge

Des Houthis braves et bien utiles

 Bloc-Notes  

• Comme dirait Fabius du haut de sa Cour des Comptes : "Les Houthis font du bon boulot". • En quelques jours, avec leurs drones à-tout-faire fournis clef en main par leurs amis iraniens, les Houthis lancent un processus de crise type Suez-2.0, avec possibilité d'une paralysie partielle d'une bonne partie du commerce mondial (pétrole et le reste car on n'ose plus guère utiliser le Canal de Suez, la Mer Rouge devenant "zone à risque"). • L'US Navy se mobilise mais elle est bien maigrelette. • En plus, elle n'est pas sûre du tout de l'emporter et Biden qui veut être réélu.

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On attendait et craignait surtout l'embrasement du front Nord d'Israël (Hezbollah et Liban) comme évolution vers une internationalisation très dangereuse de la crise Israël-Gaza. C'est la zone Mer Rouge-Golfe d'Oman que l'on obtient, avec une brusque aggravation de la situation due à l'intervention des Houthis à partir du Yemen. L'efficacité des attaques de ce groupe paramilitaire issu du gouvernement du Yemen et puissamment appuyé par l'Iran menace la région d'une crise internationale majeure avec comme effet principal une perturbation majeure du trafic de pétrole, – et du reste d'ailleurs, globalisation oblige.

Depuis les 14-15 décembre, et surtout depuis l'attaque réussie contre le navire porteur de pétrole ‘Palladium III' le 15 décembre, les compagnies maritime prennent des mesures de restriction ou d'arrêt de la navigation de leurs navires. Les attaques des Houthis visent évidemment les Israéliens et les cargaisons à destination d'Israël ne sont en général plus acheminées. C'est plus de 60% du trafic mondial de conteneurs et autres dans la Mer Rouge qui est affecté, avec ce chiffre augmentant d'heure en heure.

Actuellement, on décompte au moins sept grandes compagnies de transport maritime qui ont pris des mesures de restriction ou d'interdiction selon un schéma qui implique, s'il est généralisé, des probabilités de grave crise mondiale de l'approvisionnement (pétrole bien sûr, et indirectement le reste du fait de l'allongement des trajets par le Cap de Bonne Espérance et du coût augmenté des transports).  Les décisions prises lundi matin par la compagnie taïwanaise Evergreen (la sixième à prendre ces mesures) sont exemplaires du schéma suivi :

« La compagnie taïwanaise de transport maritime par conteneurs Evergreen a déclaré lundi qu'elle avait décidé de cesser temporairement d'accepter le fret israélien avec effet immédiat et a demandé à ses porte-conteneurs de suspendre la navigation en mer Rouge jusqu'à nouvel ordre.

» Evergreen a ajouté que les navires assurant des services régionaux vers les ports de la mer Rouge navigueront vers des eaux sûres à proximité et attendront une nouvelle notification, tandis que les porte-conteneurs qui doivent passer par la mer Rouge seront déroutés autour du cap de Bonne-Espérance pour poursuivre leur voyage vers les ports de destination.

» Pour que les produits puissent voyager de l'Asie vers l'Europe, au lieu que les navires empruntent la mer Rouge via le canal de Suez jusqu'en Méditerranée, ces navires devront désormais contourner la pointe sud de l'Afrique, ce qui ajoutera 14 000 miles nautiques et trois semaines de trajet à chaque chargement de navire. »

Au temps béni de la crise  Suez 1.0

C'est donc l'attaque contre le ‘Palladium III', qui s'est faite dans des conditions extrêmement critiques et efficaces, qui a provoqué ces désistements massifs des transporteurs et fait craindre une crise du type de  celle de Suez de 1956, lorsque le président égyptien Nasser avait nationalisé le Canal de Suez et interdit son accès en coulant des navires par le travers lors de l'attaque d'une coalition franco-anglo-israélienne. ‘ The Economist' annonce notamment cette possibilité de crise, ce qui implique combien les milieux financiers anglo-saxons et autres globalisés sont fort inquiets.

The Thinker'/'Simplicius' rapporte la chose dans un  dossier fourni qu'il rafraîchit au gré des aventures de l'USS ‘Eisenhower', lequel a très rapidement quitté le Golfe d'Oman où il s'était fort imprudemment aventuré, pour n'être pas pris dans le piège parfait pour canarder les monstres de l'U.S. Navy, – ce que les Iraniens attendent depuis longtemps, avec concupiscence et de redoutables missiles antinavires.

« ‘The Economist' décrit comment, le 15 décembre, les Houthis ont lancé un missile balistique très sophistiqué sur un navire appelé Pallatium III. Ils affirment être le premier à utiliser un missile balistique antinavire.

» La chose la plus remarquable est que le groupe de porte-avions USS Eisenhower s'est éloigné de l'Iran, la queue entre les jambes, comme je l'avais prévu. Je rappelle que j'ai écrit il y a quelque temps que les groupes de porte-avions américains dépassent rarement le golfe d'Oman lors des affrontements, car ils commencent à être à portée des moyens de frappe iraniens.

» Au milieu des fanfaronnades habituelles, le Eisenhower est arrivé dans la région, mais il a maintenant fait demi-tour et s'est éloigné en pleurnichant pour essayer d'intimider le Yémen, qui est beaucoup plus petit. »

Cette affaire du CVN-69 (le USS ‘Eisenhower') est fort étrange. Le fait d'aller fourrer un porte-avions le long des côtes iraniennes, dans un espace comme le Golfe d'Oman qui est le piège parfait avec comme sortie le détroit d'Ormuz faisant une largeur maximale de 55 kilomètres, – une véritable bouteille d'un bon bordeaux, au col bien étroit, – surtout pour un énorme bazar comme un porte-avions de la classe ‘Nimitz'. Cela fut aussitôt interprété comme une menace d'attaque de l'Iran en corrélation avec la crise de Gaza, alors que c'est plutôt le contraire : comment mettre un porte-avions de l'U.S. Navy parfaitement à portée des menaces iraniennes.

Pendant la longue crise de 2006-2007, la Navy s'était bien gardé de faire entrer un CVN dans le Golfe, ayant par ailleurs fixé qu'une attaque contre l'Iran nécessitait sur mer, le long des côtes iraniennes sur l'Océan Indien, la présence d'au moins trois groupes de porte-avions. Quel amiral ou général iranien a pu prendre la "menace" US au sérieux ? (Idem pour les Israéliens, sans doute pas plus rassuré que ça de l'aide américaniste contre l'Iran.)

Reste alors l'explication Biden : la présence du CVN-69 pour satisfaire un président sénile et dément, et très agressif, tout en gardant en réserve, – contre un ordre possible de l'intempérant vieillard, – l'argument de l'incapacité de déployer plus de forces navales, donc l'impossibilité d'attaquer. On sait par ailleurs que les mesures prises contre les attaques des Houthis ont été dissimulées au président, là aussi pour qu'il ne nous fasse pas un caprice et n'ordonne pas une riposte précipitée sinon préventive ("riposte préventive", spécialité ‘Made In USA'). On voit combien la crise interne du pouvoir du système de l'américanisme fait sentir ses effets sur les entreprises néo-titanesques et pseudo-coloniales de l'‘Empire' en chamaille et en bataille.

Tout cela a lieu alors que l'on ne cesse de nous détailler les nouvelles catastrophiques sur l'état des forces US, notamment l'U.S. Navy, du fait de personnels très réduits à la suite de la crise chronique de recrutement qui touche le Pentagone depuis trois ans. Par exemple, le ‘Daily Mail'  titre dramatiquement sur cet appel aux armes, selon une situation que l'introduction maxi du wokenisme dans les forces armées depuis 2020-2021 a rendu sans précédent :

« Les États-Unis s'apprêtent à entrer dans l'année 2024 avec leur armée la plus réduite en effectif depuis plus de 80 ans, le nombre de soldats en service actif tombant à moins de 1,3 million et toutes les branches, à l'exception de l'US Space Force manquant leurs objectifs de recrutement et le Pentagone lançant un "appel national au service" à la ‘génération Z'. [les jeunes et frais citoyens de la première génération du XXIème siècle] »

Pour compléter notre documentation, on peut voir  plus précisément l'état du CVN-78, le USS ‘Gerald R. Ford' (qui fait 100 000 tonnes contre 90 000 à la classe ‘Nimitz'), justement déployé en Méditerranée, au large d'Israël, et à qui 500 à 700 matelots ont été retirés de son équipage standard. Cela suppose pour une unité de cette importance un déploiement contraint et limité dans diverses situations, même si le gros porte-avions continue à impressionner les téléspectateurs de CNN et de LCI, et surtout les experts champions-du-monde qui leur confirment chaque jour l'invention de la connerie perpétuelle.

« Face à une pénurie massive d'effectifs, le nouveau porte-avions américain, l'USS Gerald R. Ford (CVN-78), a réduit son équipage de centaines de marins.

» Les réductions semblent profondes et spectaculaires. Au cours des six derniers mois ou de l'année écoulée, quelque 500 à 600 marins ont quitté l'USS Ford et n'ont pas été remplacés. En fait, l'USS Ford s'est séparé de tellement de membres d'équipage que la compagnie du navire (les membres de l'équipage de base qui opèrent le navire) est maintenant en dessous de l'objectif de base du programme de porte-avions de la classe Ford, qui était de 2 391 billets - un objectif fixé en 2004 que de nombreux observateurs considéraient comme irréaliste. »

Les grands cimetières de l'hyperpuissance

C'est évidemment, dans cette crise du type ‘Suez 2.0', les aventures et avatars de notre gendarme favori face aux picrocholinesques Houthis qui font tout le sel de la chose. Les USA étant là avec leurs mastodontes privés de viagra, et appelant d'ailleurs à former une coalition de dix pays pour avoir un peu d'aide de leurs divers valets de pied, la crise devient aussitôt à la fois mondiale-globale et eschatologique, tandis que l'habile diplomatie pleine de grâce de Netanyahou et de l'IDF s'occupe de maintenir le suspens en attaquent les objectifs stratégiques religieux et hospitaliers, et de donner tous les arguments du monde aux utiles et habiles Houthis pour affronter à leur manière le mastodonte.

C'est à ce propos que l'ami Larry S. Johnson, fort de son expérience de la CIA et de sa récente visite à Moscou, nous donne  quelques indications qui permettent d'avoir un éclairage sympathique du champ de la possible bataille navale. Encore une fois : pourquoi pas la Troisième dernière ?

« ...Il y a ensuite le Yémen. Hormis le Hamas et le Hezbollah, le Yémen est la seule nation arabe/musulmane à mener des actions militaires contre des cibles israéliennes, principalement des navires. Les attaques des Houthis contre la navigation en mer Rouge constituent une violation du droit international et seront utilisées par l'Occident pour lancer des attaques contre des sites au Yémen qui sont utilisés pour lancer des missiles et des drones. Je crois savoir que la majeure partie de l'arsenal des Houthis est mobile. En d'autres termes, essayer de les trouver et de les frapper posera un sérieux défi à l'armada occidentale.

« Le problème auquel sont confrontés les navires de guerre américains est qu'ils disposent d'une quantité limitée de missiles pour la défense aérienne. Si les Houthis tirent un drone, dont la fabrication coûterait autour de 5 000 dollars, il sera abattu par un missile ‘AEGIS' qui coûte près de 500 000 dollars. Cela pourrait s'avérer coûteux pour la marine américaine. De plus, comme l'a révélé la guerre en Ukraine, les États-Unis ne disposent pas d'un stock suffisant de missiles de ce type et il n'y a aucun espoir immédiat d'en produire davantage pour remplacer ceux qui ont été tirés.

» 'Simplicius' note également un problème logistique majeur :

» La marine américaine n'a plus d'appel d'offres pour des ravitailleurs en mer des navires de guerre et les missiles de défense aérienne de chaque navire de guerre doivent être réapprovisionnés uniquement en eaux calmes et au port, ce qui rend le réapprovisionnement très long et signifie qu'abattre un tas de drones et de roquettes bon marché n'est pas durable.

» Lorsque les États-Unis commenceront à bombarder le Yémen, ils pourraient se retrouver, une fois de plus, exposés comme une superpuissance dotée de moins de super capacités logistiques et courant le risque de devoir mettre fin à la campagne sans éliminer la menace. Cela signifie que la mer Rouge sera toujours fermée et que le trafic commercial sera considérablement perturbé. L'issue-catastrophe ? Le Yémen a de la chance et coule un ou deux navires de la marine américaine. À ce stade, nous nous dirigerons vers des eaux inexplorées et la menace d'un conflit mondial augmentera. Bonne année. »

Chaque jour nous apporte une nouvelle possibilité de crise majeure sans qu'aucune des autres qui ont précédé n'ait eu son potentiel entièrement exploité et soit empêché de poursuivre son petit et pétaradant bonhomme de chemin. Cette fois, il s'agit d'un classique, puisque nous nous y sommes déjà essayé en 1956. Cela avait été une assez belle réussite, qui avait permis aux Soviétiques d'achever "en douce" la liquidation de la révolte de Budapest, aux USA de liquider le dernière velléité de souveraineté du Royaume-Uni (Anthony Eden), à la France de préparer le retour du général de Gaulle, et à Nasser de donner un élan décisif au mouvement tiers-mondiste.

Note de PhG-Bis : « C'était une époque, – nous pouvons vous le dire parce que PhG en témoigne, – où l'on avait encore du beau monde et où l'on pouvait passer entre les fusées pour se sortir d'une crise, et surtout où l'on savait finir une crise même au prix fort mais resté coûtant. Aujourd'hui, ce n'est qu'un pas de plus dans le trou noir sans fond, où s'accumule la boue marécageuse et puante d'une  Structure Crisique qui semble ne jamais devoir finir jusqu'au moment où elle trouvera enfin son moment de vérité. Il est plus que jamais question d'une  vérité-de-situation eschatologique avec en bout de piste, en ligne de mire, le baiser d'une pin-up couronnée du titre transgenre de ‘Miss  GrandeCrise'. Ensuite, ‘Nous irons tous au paradis', – promis. »

Mis en ligne le 19 décembre 2023 à 15H20

 dedefensa.org

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