08/02/2024 arretsurinfo.ch  7 min #242400

« Libérez la vérité » : Julian Assange et la défense de la liberté de la presse

Lettre ouverte au Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme: Liberté pour Julian Assange

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Par  Christophe Peschoux

Julian Assange dans ses années de liberté. Il a fait ce que les journalistes doivent normalement faire.

Lettre ouverte au Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme

Etat de droit et raison d'Etat: Justice pour Julian Assange

By Christophe Peschoux*

Monsieur le Haut Commissaire,

Les 20-21 février prochains, une Haute Cour à Londres décidera du sort de Julian Assange : la liberté ou la mort. Deux juges trancheront si le fondateur de Wikileaks pourra encore interjeter un ultime appel, ou terminera ses jours dans une geôle américaine.

Assange n'a commis aucun crime. Son seul forfait est d'avoir dévoilé quelques-uns des crimes des puissants de ce temps. Lèse majesté.

Les guerres américaines en Irak, en Afghanistan et ailleurs, ont détruit des millions de vies et ruiné ces pays pour plusieurs générations. Personne n'a été poursuivi. Au contraire ces crimes sont ouvertement couverts en toute impunité aux Etats-Unis, alors que M. Assange est puni pour avoir publié des preuves de certains d'entre eux. Justice politique.

Il est inculpé en vertu d'une loi sur la trahison datant de 1917. Peut-on trahir les lois d'un pays qui n'est pas le nôtre ? La loi américaine serait-elle universelle ? L'accepter ouvrirait dangereusement la porte à l'arbitraire que donne le pouvoir sans contrôle : demain, un autre Etat puissant pourrait s'arroger le droit, en vertu de la loi du plus fort, de poursuivre un journaliste, un chercheur ou un militant des droits étrangers, accusés d'avoir enfreint sa loi.

Priver quelqu'un de sa liberté est en droit international une décision exceptionnelle, qui doit être dûment motivée pour garantir une justice équitable. Or M. Assange est emprisonné sans procès depuis près de cinq ans comme un dangereux criminel dans une prison de haute sécurité près de Londres. Alors qu'il pourrait être libéré sous caution et placé sous contrôle judiciaire, en attendant l'issue d'une procédure qui de tout évidence traîne les pieds et prend ses aises avec le temps - le temps bref de la vie d'un homme.

Pourquoi le maintenir en prison? Pour l'empêcher d'échapper à une justice d'évidence politique. Les juges anglais qui ont prêté leur nom à cette parodie de justice et l'ont jeté en prison, comme un ennemi public, se demandent-ils pourquoi leurs décisions sont frappées de soupçon ? Présomption d'innocence ? Certes, mais il doit d'abord être puni.

Aux Etats Unis il est inculpé de 18 chefs d'accusation passibles de 175 ans de prison. Extradé, il aura peu de chances d'avoir un procès équitable. Le tribunal qui le jugera est situé à deux pas de la CIA, dans un Etat peuplé par les employés de ces « services » dont Wikileaks a révélé certaines des pratiques criminelles. Lors de la procédure d'exception qui lui sera imposée, son droit à la défense sera compromis.

Ceux qui depuis 14 ans le trainent dans la boue et le pourchassent, grâce aux puissants relais d'une presse serviles, n'ont aucun intérêt à un procès public qui ouvrirait la boîte à Pandore des innombrables crimes de l'Amérique. Ils l'ont accusé de viols et d'avoir mis en danger des vies américaines. Ces deux charges n'ont pas résisté à l'épreuve des faits.

D'autres avant lui jugés gênants, comme Jeffrey Epstein ou son complice en France, ont été retrouvés « suicidés » dans leur cellule dans des circonstances douteuses. Il sera facile de mettre sa mort sur le compte de l'épuisement et du désespoir d'une vie amputée, privée de sens et de liberté. Et quand bien même il mettrait fin à ses jours, ou que son cœur s'arrête, il s'agira encore d'une mort programmée.

Aucun des Etats européens qui prônent l'Etat de droit, la démocratie et les droits de l'homme, alors qu'ils les piétinent tous les jours, n'a offert l'asile politique à M. Assange. Laisser sans mot dire ces Etats extrader cet homme, au nom d'une justice qui n'est pas la nôtre, mais la robe noire du pouvoir, c'est consentir à s'en faire complice.

Pourquoi cet acharnement de la part de l'ensemble des Etats occidentaux à violer toutes les normes nationales et internationales des droits de l'homme ? Est-ce pour faire un exemple pour dissuader quiconque serait tenté de divulguer les crimes de certains Etats ?

Monsieur le Haut commissaire,

Assange est un défenseur des droits de l'homme ; un journaliste et un éditeur créatif innovant ; et l'un des nôtres. Il devrait être parmi nous dans le feu de l'action. N'est-il pas persécuté pour avoir fait ce que doit faire tout journaliste d'investigation, tout enquêteur des droits de l'homme, tout ce que nous faisons, nous, au quotidien dans ce bureau : documenter les crimes des États et promouvoir la vérité, la responsabilité et la justice ?

La lutte pour sa liberté n'est pas seulement une bataille pour la libération d'un homme, indûment cloué au pilori public par nos inquisitions modernes. Elle est une des batailles emblématiques de notre époque : celle du droit contre la raison d'État ; de la vérité contre le mensonge ; d'une information libre et vérifiée sans laquelle il ne saurait y avoir de citoyenneté, contre le devoir de transparence qui incombe à tout gouvernement démocratique. Elle est aussi emblématique de cette fracture qui creuse sa béance au cœur de nos sociétés, et prépare les tyrannies qui viennent et les révoltes qui grondent.

C'est l'affrontement de « nous, les peuples » (comme commence la Charte de l'ONU) contre la violence et l'arrogance des « élites » de ce monde, de plus en plus dissociées de la société et pour qui les droits de l'homme sont devenus un embarras « has been ». De cette lutte sont nés les droits de l'homme.

Tous les groupes de défense de la liberté de presse et des droits de l'homme considèrent l'inculpation de M. Assange comme la menace la plus grave pour la liberté de la presse aux Etats-Unis et ailleurs. Notre bureau, lui, est resté silencieux. Comment se fait-il que les deux derniers hauts commissaires aient botté en touche et n'aient osé dire un mot pour le défendre ?

Monsieur le Haut-commissaire,

Je n'ai pas attendu de partir à la retraite pour informer le bureau sur les menaces que sa persécution faisait poser sur nos droits et nos libertés. J'ai tenu au courant l'équipe dirigeante sur la base d'informations vérifiées. J'ai beaucoup travaillé, sur mon temps libre, et avec plusieurs Rapporteurs spéciaux pour que l'ONU prenne la parole et dise le droit. Mes mémos successifs restant sans réponse, j'ai composé et envoyé à Madame Bachelet, puis à vous-même, le poème en annexe à cette lettre: « Un quart d'heure avant minuit »**. A votre silence a répondu celui de la plupart de mes collègues. Il règne Monsieur le Haut-commissaire la peur et la lâcheté au bureau des droits de l'homme des Nations unies.

Je sais bien que votre poste est l'un des plus difficiles au sein de ces nations désunies, chacune tirant à soi la feuille de vigne des droits de l'homme pour cacher ses pudeurs.

Je sais aussi que le financement de ce bureau est politique et que ce sont les Etats les plus riches qui tiennent les cordons de nos bourses. Mais si ce bureau manque des ressources à la mesure des défis qui sont les siens - le droit est partout sur la défensive - compromettre son indépendance et son impartialité pour quelques dollars est un calcul douteux. Ne vaut-il pas mieux un petit bateau navigant vaillamment sur les crêtes des normes internationales, qu'un grand paquebot sans âme ? Plus que d'argent, le monde aujourd'hui, a besoin d'autorité morale, pour redresser la barre et éviter le pire - autorité qui ne s'acquiert que par l'intégrité, le courage et l'exemple.

Vous n'avez que quatre ans, Monsieur le Haut-commissaire pour « faire une différence » dans le monde réel. Quoi que vous fassiez, à l'issue de votre mandat, les pouvoirs qui vous ont choisis vous cracheront comme un noyau de cerise. N'échangez pas ce qui reste d'âme à ce bureau, dont le monde a besoin, pour un mirages 2.0.

Dénoncer le vrai ne doit pas devenir un crime.

N'est-il pas grand temps que ce bureau fasse entendre, au-dessus des compromis et des intérêts à court terme qui étouffent la vie, une voix libre qui demande, sans pudeur, la liberté de M. Assange pour le salut de la nôtre ? Il est déjà très tard, Monsieur le Haut-commissaire, minuit moins le quart passés...

Christophe Peschoux, le 7 février 2024

* Christophe Peschoux est ancien haut fonctionnaire et fut l'un des investigateurs les plus expérimentés du Bureau du Haut-commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme (HCDH). Il est l'auteur de deux livres et de plusieurs articles sur l'histoire des Khmer rouges. Il a pris sa retraite en octobre dernier.

**  Minuit moins le quart...

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