Au Pakistan, les militaires sortent-ils renforcés des élections ?

par Leela Jacinto

Les élections générales pakistanaises du 8 février ont été considérées comme les plus «truquées» de l'histoire du pays. Si le très populaire ex-Premier ministre Imran Khan n'a pas pu se présenter et l'armée semblait assurée de la victoire de son candidat Nawaz Sharif, les résultats donnent cependant en tête les candidats indépendants pro-Imran Khan. Une fois de plus, les électeurs se sont mobilisés contre l'interférence politique des militaires, mais l'armée ne semble pas vouloir céder sa place centrale.

Sur les bulletins de vote, des dessins de pomme, d'avion, de calculatrice : lorsque les électeurs pakistanais se sont rendus dans les bureaux de vote jeudi 8 février, beaucoup se sont repérés grâce aux nombreux symboles, affichés en plus des noms. Dans ce pays du sous-continent indien touché par un taux élevé d'analphabétisme, ces symboles restent des outils importants pour que les électeurs puissent identifier le parti ou le candidat auquel ils souhaitent apporter leur voix.

Mais aucune batte de cricket ne figurait sur les bulletins, contrairement à 2018 : l'ancienne star de cricket et ex-Premier ministre  Imran Khan est derrière les barreaux, et son parti, le Pakistan Tehreek-e-Insaf (PTI), s'est vu interdire par la justice d'utiliser son emblème. Les candidats soutenus par le PTI ont donc été contraints de se présenter en tant qu'indépendants, chacun utilisant un symbole différent sur le matériel électoral.

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Le réel détenteur du pouvoir au Pakistan ne figurait lui sur aucun bulletin de vote : l'armée. Les internautes avaient d'ailleurs surnommé ce scrutin de 2024 d'«élection des généraux», en référence à la toute-puissante armée de ce pays d'Asie du Sud doté de l'arme nucléaire. Des élections considérées  comme les plus «truquées» de l'histoire du pays.

Avant le vote, l'opinion était unanime : quelle que soit la personne qui formerait le gouvernement, l'armée continuerait à être la véritable institution à faire la loi. L'administration civile nouvellement élue n'aurait qu'à suivre les règles du jeu du pouvoir pakistanais et prier pour sa survie.

Au cours de ses 76 ans d'histoire, le Pakistan a développé un système que certains spécialistes qualifient de «régime hybride» : un mélange de politique civile et d'ingérence militaire, malgré un système électoral démocratique. Un accord tacite prévoit que les généraux contrôlent les domaines de la défense et des affaires étrangères, laissant les questions socio-économiques intérieures aux politiciens.

Mais ce modèle hybride a changé graduellement au cours des dernières années et le Pakistan semble glisser vers un terrain antidémocratique dangereux. L'homme qui dicte les règles au sein de l'armée, le puissant chef d'état-major Asim Munir, n'a pas fait grand-chose pour inspirer la confiance de ses compatriotes.

Vers un «Parlement indiscipliné» ?

L'armée avait choisi son candidat : le vétéran en politique et également ancien Premier ministre Nawaz Sharif, de la Ligue musulmane du Pakistan (PML-N). Tout était en place pour qu'il remporte haut la main le scrutin,  le populaire Imran Khan ayant été écarté de la course - tout comme son parti - après avoir perdu le soutien de l'armée lors de son passage au pouvoir (2018-2022). Mais rien n'est finalement joué.

En cas de victoire de Nawaz Sharif, le pays retournerait à la situation pré-Imran Khan, quand la politique pakistanaise était dominée par les deux partis de l'establishment, avec d'un côté la Ligue musulmane du Pakistan au pouvoir, et de l'autre le Parti du peuple pakistanais (PPP) - dirigé par Bilawal Bhutto Zardari, fils de la Première ministre assassinée Benazir Bhutto - dans l'opposition.

Ce scénario est pourtant loin d'être gagné, à en croire les premiers résultats. À la grande surprise, les candidats indépendants soutenus par le PTI d'Imran Khan  sont arrivés en tête à l'échelle nationale, forçant Nawaz Sharif, jusque-là assuré de jouir d'une majorité propre, à annoncer vendredi qu'il formerait un gouvernement de coalition.

«Nous ne disposons pas d'une majorité suffisante pour former un gouvernement sans le soutien d'autres partis et nous invitons nos alliés à rejoindre la coalition afin que nous puissions déployer des efforts communs pour sortir le Pakistan de ses problèmes», a-t-il déclaré.

Nawaz Sharif, au centre, s'adresse à ses partisans à Lahore, au Pakistan, le 9 février 2024. © K.M. Chaudary, AP

Selon les règles électorales pakistanaises, les élus indépendants peuvent rejoindre n'importe quel groupe présent à l'Assemblée nationale, qui compte 336 sièges. Une position volatile que les pro-Imran Khan pourraient garder pendant de nombreuses années, orphelins de leur chef. L'ancien joueur de cricket est toujours incarcéré et  poursuivi dans plus de 200 affaires, avec des chefs d'inculpation allant de la corruption à la  divulgation de documents classifiés. Les experts prévoient qu'il restera encore longtemps derrière les barreaux.

Les résultats du scrutin de jeudi laissent présager une période politique agitée, prévient Ayesha Siddiqa, maîtresse de conférences au King's College de Londres et autrice de «Military Inc. Inside Pakistan's Military Economy». «S'il y a beaucoup d'indépendants au Parlement, celui-ci sera indiscipliné. Tout le monde s'attaquera à la gorge», analyse-t-elle.

Imran Khan est devenu la bête noire de l'armée

Lors des élections de 2018, Imran Khan était largement considéré comme le candidat de l'armée. Un homme «trié sur le volet, préparé et installé» par les généraux,  écrit Mohammad Taqi dans le média indien The Wire. Mais c'était jusqu'à ce qu'Imran Khan se brouille avec les militaires, une fois devenu chef du gouvernement.

À la tête de l'armée, Asim Munir a vite été remplacé par un loyaliste du nouveau Premier ministre, envenimant les relations entre les deux hommes. Après l'éviction d'Imran Khan en avril 2022, le général a pu retrouver son poste en novembre. Et la vague d'accusations judiciaires à l'encontre de l'ancienne star du cricket  se transformer en tsunami.

Une affiche de l'ancien Premier ministre pakistanais emprisonné Imran Khan, dans le bureau de son parti, à Islamabad, au Pakistan, le 9 février 2024. © Anjum Naveed, AP

Le 3 février, à peine cinq jours avant les élections, un tribunal pakistanais a condamné Imran Khan et son épouse Bushra Bibi à sept ans de prison dans une affaire liée à leur mariage, déclaré «non conforme à l'islam». Un verdict largement critiqué par les experts juridiques, qualifié de «honteux» et de «tache accablante» pour le système judiciaire pakistanais.

Imran Khan est peut-être derrière les barreaux, mais il reste une force politique. L'ancien joueur de cricket maintient que la myriade d'accusations portées contre lui font partie d'une cabale. La plupart des Pakistanais, y compris ses opposants, partagent cet avis.

Avec un système judiciaire faible, perméable aux pressions de l'exécutif et très corrompu, le Pakistan  est classé 130e sur 142 pays par le World Justice Project dans son indice mondial de l'État de droit - derrière des pays comme la Biélorussie (104e) ou la Chine (97e).

Nawaz Sharif a de nouveau la faveur des militaires

L'histoire de la chute d'Imran Khan n'est pas inédite au Pakistan : le désormais candidat numéro un au poste de Premier ministre, Nawaz Sharif, l'a déjà vécue en 2017. Évincé de son poste de Premier ministre après avoir tenté d'instaurer un contrôle civil de l'armée, celui-ci avait alors fait l'objet d'une série d'accusations de corruption. Nawaz Sharif s'était ensuite exilé à l'étranger pour éviter de purger sa peine, tandis qu'Imran Khan prenait sa place en tant que favori des généraux.

Après l'éviction d'Imran Khan en avril 2022, le pays s'est enfoncé dans la crise politique. Tout au long de 2023, ses partisans ont  pris d'assaut les résidences et les bases de l'armée. Nawaz Sharif a alors retrouvé la faveur des généraux.

Après quatre années d'exil, l'ancien Premier ministre est rentré au Pakistan en octobre 2023. Quelques semaines après son retour, ses condamnations ont été annulées, lui ouvrant la voie à un quatrième mandat à la tête du pays.

Homme d'affaires et ancien ministre en chef du Pendjab, l'État le plus peuplé et le plus prospère du Pakistan, Nawaz Sharif peut afficher un bilan marqué par la croissance économique et le développement. En tant que Premier ministre, ce milliardaire a également cherché à resserrer les liens commerciaux avec l'Inde, le géant voisin et ennemi juré du Pakistan.

Son retour au pays a été largement perçu comme un signe que les militaires cherchaient une personne sûre pour gérer la crise économique paralysant le pays.

Car le Pakistan fait face à sa pire crise économique depuis son indépendance. L'inflation avoisine les 30 %, ce qui a entraîné la chute libre de la roupie, la monnaie nationale. L'année dernière, le pays a échappé de justesse à un défaut de paiement de sa dette ; le FMI a alors approuvé à la dernière minute un plan de sauvetage de trois milliards de dollars.

Un Conseil spécial de facilitation des investissements (SIFC) a été créé afin de coordonner les politiques économiques et fiscales, renforcer la confiance des investisseurs internationaux et soutenir la gouvernance démocratique.

Mais depuis, au lieu de transférer la responsabilité de la gestion de la crise, les militaires ont de plus en plus empiété sur le terrain économique : à la coprésidence du nouveau SIFC, ils n'ont nommé personne d'autre que... le chef de l'armée lui-même, le général Asim Munir. Un choix qui a fait sourciller les milieux fiscaux.

Un résultat arrange les généraux ou facilite leur chute ?

Même son de cloche du côté politique : l'armée n'est pas allée avec le dos de la cuillère lors des élections de 2024, même selon les critères pakistanais. Multiplication des poursuites d'Imran Khan, interdiction pour ses partisans de se présenter sous la bannière de son parti, le PTI... la tactique semble avoir échoué : les électeurs ont surmonté les obstacles pour élire les candidats soutenus par le PTI.

Mais les analystes mettent en garde contre une nouvelle période de turbulences. «En supposant que la plupart des candidats indépendants soient du PTI, si le PML-N [de Nawaz Sharif] doit former un gouvernement, ce devra être une coalition», analyse Ayesha Siddiqa. «Plus la coalition est faible, plus l'armée est forte

L'ingérence des militaires dans la politique a longtemps suscité la colère des défenseurs de l'État de droit - accusés d'être des «bouffons dangereux» par l'une des plus grandes avocates du pays spécialisée dans les droits de l'homme, feu Asma Jehangir.

Quinze ans après cette tirade, l'armée reste «un pôle fort», mais «tout comme les partis politiques», nuance Ayesha Siddiqa. «Avec cette élection, les partis politiques sont de nouveau en jeu. Tout dépend maintenant de la manière dont ils se comportent

Par le passé, les partis politiques pakistanais ont tissé des alliances avec l'armée dans le but de renverser leurs rivaux du pouvoir. Leur manque d'unité a jusqu'ici permis aux généraux de maintenir leur place d'imminence plus ou moins grise dans les scrutins.

Après le vote de jeudi 8 février, les médias sociaux ont été inondés de messages de Pakistanais appelant au dialogue et à l'unité nationale. Si leurs appels sont ignorés, ce ne sera pas la première fois dans l'histoire troublée du Pakistan.

article original  France 24

source :  France 24

envoyé par Thémistoclès

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