04/03/2024 ssofidelis.substack.com  9 min #244126

La Cia a construit ¬ę12 bases d'espionnage secr√®tes¬Ľ en Ukraine

La Cia en Ukraine, du point de vue d'un ancien de l'agence

ūüĎĀ‚Äćūüó® La CIA en Ukraine, du point de vue d'un ancien de l'agence

Par John Kiriakou / Original ScheerPost, le 3 mars 2024

Le New York Times a-t-il publié son article "La guerre des espions : comment la CIA aide secrètement l'Ukraine à combattre Poutine" pour révéler des secrets gouvernementaux dans l'intérêt du public ? Ou était-ce pour convaincre les Américains que "ces réseaux de renseignement sont plus importants que jamais" ?


Le 25 f√©vrier, le New York Times a publi√©  un article  "explosif" sur ce qui est cens√© √™tre l'histoire de la CIA en Ukraine, depuis le coup d'√Čtat de Maidan en 2014 jusqu'√† nos jours. L'article, intitul√© "The Spy War¬†: How the CIA Secretly Helps Ukraine Fight Putin" [La guerre des espions¬†: comment la CIA aide secr√®tement l'Ukraine √† lutter contre Poutine], fait √©tat d'une m√©fiance bilat√©rale pr√©alable, mais d'une peur et d'une haine mutuelles de la Russie, qui √©volue vers une relation si intime que l'Ukraine figure d√©sormais parmi les partenaires les plus proches de la CIA en mati√®re de renseignement dans le monde.

Dans le m√™me temps, la publication par le Times de l'article, dont les journalistes affirment qu'il s'appuie sur plus de 200 entretiens en Ukraine, aux √Čtats-Unis et dans "plusieurs pays europ√©ens", soul√®ve de nombreuses questions¬†: pourquoi la CIA ne s'est-elle pas oppos√©e √† la publication de l'article, d'autant qu'il s'agit de l'un des m√©dias favoris de l'Agence¬†? Lorsque la CIA s'adresse √† un journal pour se plaindre des informations classifi√©es qu'il contient, l'article est presque toujours supprim√© ou s√©v√®rement √©dit√©. Les √©diteurs de journaux sont des patriotes, apr√®s tout. N'est-ce pas¬†?

L'article a-t-il été publié parce que la CIA voulait que l'information soit diffusée ? L'article avait-il surtout pour but d'influencer les délibérations budgétaires du Congrès sur l'aide à l'Ukraine ? L'article avait-il pour objectif de vanter les mérites de la CIA ? Ou s'agissait-il d'avertir les parlementaires : "Regardez tout ce que nous avons accompli pour faire face à l'ours russe. Vous ne laisseriez pas tout cela se perdre, n'est-ce pas ?"

L'article du Times pr√©sente toutes les caract√©ristiques de l'examen approfondi, de l'int√©rieur, d'un sujet sensible - peut-√™tre classifi√©. Il va en profondeur sur l'un des Saint des Saints de la communaut√© du renseignement, une op√©ration de liaison, un sujet qu'aucun officier de renseignement n'est jamais cens√© aborder. Mais en fin de compte, ce n'est pas si sensible que cela. Elle ne nous apprend rien que les Am√©ricains n'aient d√©j√† suppos√©. Nous ne l'avions peut-√™tre pas encore vu √©crit, mais nous √©tions tous convaincus que la CIA aidait l'Ukraine √† lutter contre les Russes. Nous savions d√©j√† que la CIA avait des  "pions sur le terrain" en Ukraine, et que le gouvernement am√©ricain entra√ģnait  les forces sp√©ciales ukrainiennes et  les pilotes ukrainiens, donc rien de bien neuf sur ce point.

L'article entre un peu plus dans le détail, mais, là encore, sans rien fournir qui puisse mettre en danger les sources et les méthodes. On y apprend par exemple que

  • Un poste d'√©coute de la CIA se trouve dans la for√™t le long de la fronti√®re russe. Il s'agit de l'une des douze bases "secr√®tes" des √Čtats-Unis dans cette r√©gion. Un ou plusieurs de ces postes ont contribu√© √† prouver l'implication de la Russie dans l'abattage du vol 17 de la Malaysia Airlines en 2014. Voil√† qui est tr√®s bien. Mais cette r√©v√©lation ne d√©voile aucun secret et ne nous apprend rien de nouveau.
  • Les agents de renseignement ukrainiens ont aid√© les Am√©ricains √† "poursuivre" les agents russes "s'√©tant immisc√©s dans l'√©lection pr√©sidentielle am√©ricaine de 2016". J'ai un scoop pour le New York Times¬†:  le rapport Mueller a conclu qu'il n'y avait pas eu d'ing√©rence significative de la Russie dans l'√©lection de 2016. Et que signifie "poursuivre"¬†?
  • √Ä partir de 2016, la CIA a form√© un "commando d'√©lite ukrainien connu sous le nom d'Unit√© 2245, qui a captur√© des drones russes et du mat√©riel de communication afin que les techniciens de la CIA puissent les d√©sosser et craquer les syst√®mes de cryptage de Moscou." C'est exactement ce que la CIA est cens√©e faire. Honn√™tement, si la CIA n'avait pas fait cela, j'aurais sugg√©r√© une action collective pour que le peuple am√©ricain r√©cup√®re l'argent de ses imp√īts. D'ailleurs,  la CIA fait ce genre de choses depuis des d√©cennies. Dans les ann√©es 1970, elle a pu obtenir d'importants composants d'armes tactiques sovi√©tiques aupr√®s de la Roumanie, pourtant ostensiblement pro-sovi√©tique.
  • L'Ukraine est devenue un centre de collecte de renseignements qui a intercept√© plus de communications russes que la station de la CIA √† Kiev ne pouvait initialement en traiter. Encore une fois, je n'en attendais pas moins. Apr√®s tout, c'est l√† que se d√©roule la guerre. Il va donc de soi que les communications y sont intercept√©es. Quant au fait que la station de la CIA √©tait d√©pass√©e, le Times ne nous dit pas si c'est d√Ľ au fait que la station √©tait g√©r√©e par un seul homme √† l'√©poque, ou si elle comptait des milliers d'employ√©s et √©tait quand m√™me d√©bord√©e. Question de proportion.
  • Et si vous ne pensiez pas que la CIA et le gouvernement am√©ricain √©taient pass√©s √† l'offensive en Ukraine, l'article indique clairement que "M. Poutine et ses conseillers ont mal interpr√©t√© une dynamique essentielle. La CIA ne s'est pas impos√©e en Ukraine. Les responsables am√©ricains √©taient souvent r√©ticents √† s'engager pleinement, craignant que les responsables ukrainiens ne soient pas dignes de confiance et soucieux de ne pas provoquer le Kremlin".

C'est à ce moment de l'article que le Times révèle ce que je pense être la piste cachée :

"Aujourd'hui, ces réseaux de renseignement sont plus importants que jamais, car la Russie mène l'offensive et l'Ukraine dépend davantage du sabotage et des frappes de missiles à longue portée qui requièrent des espions loin derrière les lignes ennemies. Et ils sont de plus en plus menacés : Si les républicains du Congrès mettent fin au financement militaire de Kiev, la CIA pourrait être amenée à réduire ses activités" (c'est moi qui souligne).

C'est la différence entre un article dans les médias grand public qui prétend constituer une percée dans le domaine de la sécurité nationale, et la révélation d'un lanceur d'alerte en Sécurité nationale. Dans le premier cas, il y a coopération de la part d'officiers de renseignement en exercice et, parfois, de décideurs politiques, tous anonymes. La communauté du renseignement ne fait apparemment aucun effort pour étouffer l'article ou en atténuer l'impact. (Après tout, cela leur assure une bonne image). Aucun secret n'est révélé. Et la fin de l'article propose une leçon de politique générale : Financez plus de guerres ou les méchants gagneront. Faites-nous confiance. Si vous saviez ce que nous savons...

Quand les révélations ne sont pas autorisées, le directeur de la CIA appelle directement l'éditeur du journal pour protester contre le risque de mise en danger de la vie des Américains, ou des opérations en cours et de grave atteinte à la sécurité nationale, que cela soit vrai ou non. Si l'éditeur refuse de retirer l'article, il peut alors s'attendre à recevoir un appel du conseiller à la Sécurité nationale. Tout cela est très officiel et menaçant, ce qui est exactement le but recherché.

L'une des raisons pour lesquelles je pense que l'article du Times a √©t√© "autoris√©" par la communaut√© du renseignement r√©side dans ce qui n'y figure pas. Il ne mentionne pas, par exemple, que les Nations unies ont consid√©r√©  l'Ukraine comme l'un des pays les plus corrompus au monde, o√Ļ l'argent semble tout simplement dispara√ģtre sur des comptes √©trangers et dans les poches des fonctionnaires ukrainiens. Il ne mentionne pas que l'Ukraine est devenue un vaste  "supermarch√©" pour les armes vendues au march√© noir, et que des armes occidentales destin√©es √† l'effort de guerre ont √©t√© retrouv√©es partout dans le monde. Il n'est pas non plus question de la responsabilit√© de la CIA et du d√©partement d'√Čtat dans  le renversement du gouvernement ukrainien en 2014, une action qui a entra√ģn√© la d√©cision de la Russie d'envahir le pays huit ans plus tard.

Je connais bien la CIA. J'y ai passé 15 ans, tant dans le domaine de l'analyse que dans celui des opérations antiterroristes. Je sais comment les dirigeants de la CIA pensent, comment ils repoussent les limites juridiques et éthiques jusqu'à ce que quelqu'un en position d'autorité leur dise "stop !" J'ai assisté à des réunions au cours desquelles des décisions telles que celles mentionnées dans l'article du New York Times ont été prises. J'ai participé à des séances de stratégie au cours desquelles des agents de la CIA se sont efforcés de manipuler la politique et les politiques.

La conclusion est simple. Ne les croyez pas. Ne croyez ni la CIA ni le New York Times. Il est rare que ces grandes questions internationales soient si simples et si facilement class√©es entre les bons et les m√©chants. La vie devrait √™tre aussi simple. Il y a des ann√©es, alors que mes fils a√ģn√©s √©taient encore des petits gar√ßons, je les ai emmen√©s au Madison Square Garden pour assister √† un spectacle de catch professionnel de la WWE [World Wrestling Entertainment, entreprise am√©ricaine sp√©cialis√©e dans l'organisation d'√©v√©nements]. Au bout d'une demi-heure, j'ai demand√© √† mon fils de neuf ans¬†:

"Là, je ne comprends plus rien. Qui est le gentil et qui est le méchant ?" Il m'a répondu : "Justement, papa, il n'y a pas de gentil".

C'est exactement ce que nous voyons en Ukraine. Ne laissez pas le New York Times vous convaincre du contraire.

Merci de lire ‚ėÖ Spirit Of Free Speech. Ce post est public, n'h√©sitez donc pas √† le partager.

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* John Kiriakou est un ancien agent de la CIA chargé de la lutte contre le terrorisme et un ancien enquêteur principal de la commission sénatoriale des affaires étrangères. John est devenu le sixième lanceur d'alerte inculpé par l'administration Obama en vertu de l'Espionage Act, une loi conçue pour punir les dissidents. Il a purgé 23 mois de prison pour avoir tenté de s'opposer au programme de torture de l'administration Bush.

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