01/04/2024 euro-synergies.hautetfort.com  5 min #245973

Lou Salomé, cette intellectuelle vorace qui a fait du génie un sujet érotique

Lou Salomé, cette intellectuelle vorace qui a fait du génie un sujet érotique

Gennaro Malgieri

Source:  electomagazine.it

Entre la seconde moitié du 19ème siècle et les trente premières années du 20ème siècle, une femme "fatale" a déferlé sur la culture européenne comme un coup de tonnerre. Lou Salomé (1861-1937), muse inspiratrice, séductrice vorace, intellectuelle raffinée, enchanteresse des hommes et des femmes, a lié son nom, sa vie, son histoire et ses expériences intellectuelles à ceux qui, pour des raisons diverses, sont entrés en contact avec elle, l'ont aimée, détestée, désirée, se sont laissés subjuguer par sa beauté et son intelligence raffinée.

Friedrich Nietzsche, d'abord et avant tout, fut surtout aimé/haï, recherché/rejeté, flétri/supprimé. Admiré, cependant, de manière flagrante et inconsciente. Mais l'amour inassouvi entre les deux est resté et reste une énigme que même Freud, autre divinité subjuguée par la belle et envoûtante Russe-Allemande, n'a pu déchiffrer. Et puis bien d'autres, entre amour charnel et amour spirituel, se sont disputés des lambeaux de son âme, de son corps et de sa pensée, de Paul Rée à Friedrich Carl Andreas, son seul mari légitime, à Rainer Maria Rilke, avec qui la fureur des sens a éclaté au plus haut point, à bien d'autres "moindres sujets" qui lui ont donné une affection sensuelle et intellectuelle à laquelle elle a répondu tantôt avec générosité, tantôt avec cynisme.

Mais il est indéniable, quelle que soit la lecture que l'on en fait, que l'histoire humaine de Lou a été sensationnelle, extrêmement vitale, anéantissante pour ceux qui sont tombés amoureux d'elle tout en sachant qu'il n'y aurait pas de réciprocité. Elle a cherché le secret de leur intelligence chez les hommes, comme chez les nombreuses femmes qui furent ses amies, mais chez l'une d'entre elles en particulier, elle a tenté, peut-être sans y parvenir totalement, de pénétrer les recoins les plus inaccessibles de son esprit. La relation avec Nietzsche était de ce type.

On le comprend en parcourant les pages de son autobiographie.

Lou y avoue ne pas pouvoir donner au philosophe ce qu'il attend, mais ne peut non plus se passer de sa douceur, ni du tourment dans lequel s'enracine la préfiguration de Zarathoustra.

Contradictions, dira-t-on, mais dans la psychologie complexe de la jeune femme, tout se tient, comme le montre le récit de la rencontre avec Nietzsche dont le philosophe et elle-même sortiront "transformés", même si Lou tente de le minimiser dans son autobiographie. En effet, l'arrivée à Rome de Nietzsche en provenance de Messine, également invité de Malwida von Meysenburg, a provoqué un événement tout à fait inattendu pour Lou, qui avait prévu un voyage avec son soupirant Paul Rée. Dès que Nietzsche a été informé du projet, se souvient-elle, "il s'est joint à notre union en tant que tiers. Le lieu de notre future trinité fut même choisi : ce devait être Paris (initialement Vienne), où Nietzsche entendait approfondir certaines études et où Paul Rée et moi-même, depuis Pétersbourg, avions pour référence notre connaissance d'Ivan Tourgueniev".

Mais le projet est vite tombé à l'eau. Nietzsche tombe amoureux de Lou, la demande en mariage, essuie un refus catégorique, mais n'abandonne pas. L'érotisme chaleureux, même platonique, qui s'est installé dans le groupe le satisfait en quelque sorte. En vain, écrit Lou, "j'ai refusé catégoriquement l'institution du mariage et je lui ai expliqué que je jouissais d'une maigre pension en tant que fille de veuve", pension qu'elle perdrait si elle se mariait. Lou fut le tourment de Nietzsche, mais aussi celui de Rée, qui connut plus tard une fin tragique : il tomba d'une montagne de l'Engadine, à l'endroit où le philosophe eut l'illumination de l'éternel retour et où Zarathoustra prit forme.

La dominatrice du triangle amoureux n'offre dans ses mémoires aucun détail qui puisse éclairer le développement de la relation singulière, mais elle n'hésite pas à rappeler les détails qui l'ont liée à d'autres hommes, en plus de son mari avec lequel elle a établi un ménage alterné de haute intensité érotique, comme avec le jeune poète Rilke, une rencontre, celle-ci, qui a eu lieu, de l'aveu même de Lou, "entre des personnes qui s'étaient transformées depuis longtemps en une intimité à deux, partagée à chaque instant". Elle a compris le génie et en a fait un sujet érotique, sous et sur les draps, en somme. Vorace d'hommes et d'idées.

Après tout, elle seule pouvait écrire dans une lettre à Paul Rée en août 1882, des mots qui seraient confirmés par les faits bien des années plus tard: "Je crois que nous allons assister à la transformation de Nietzsche en prophète d'une nouvelle religion, et ce sera une religion qui fera des héros ses apôtres".

Elle avait raison, la jeune vagabonde qui a laissé dans les milieux littéraires européens l'odeur de sa soif de savoir. Et elle s'est trompée sur Nietzsche en bien des points, mais pas en le jugeant. Ses mémoires ont un parfum de justification, mais ils révèlent un regret (et pas seulement envers Nietzsche) qu'elle a cultivé presque amoureusement jusqu'à la fin de sa vie. Regret (peut-être) de son abandon précoce de Dieu, d'une sexualité cultivée au milieu d'innombrables épreuves, de l'absence d'un véritable amour à l'orée de son aventure terrestre. Ni le tout jeune Rilke, ni l'Andreas mûr, ni même Freud, d'après ce que nous savons et comprenons de ses mémoires, n'ont comblé son besoin désespéré d'amour, sublimé dans des expériences intellectuelles auxquelles elle doit encore sa célébrité et le souvenir d'une existence qui continue d'alimenter les interrogations, près de quatre-vingts ans après sa mort.

Sans aucun doute, Lou Salomé a été et reste une femme fatale hors pair, audacieuse, sensuelle, une véritable aventurière dans les forêts de l'intellectualité européenne.

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