02/04/2024 reseauinternational.net  9 min #246008

Rafah, dernière cartouche de Netanyahou

Certains fonctionnaires de l'administration américaine, castrés par l'AIPAC, ont une propension abjecte à faire le ménage après Israël, quel que soit le degré de malfaisance ou de déchéance morale.

par Jamal Kanj

Netanyahou se sert des conseils américains comme d'un buffet, choisissant ce qui lui convient et laissant aux États-Unis le soin de nettoyer les retombées de ses actions.

Rafah n'est pas une base militaire et n'a aucune portée géopolitique. Il s'agit cependant de la dernière chance de survie politique de Netanyahou et de son exonération d'accusations criminelles. La seule valeur symbolique de Rafah est d'être le point de départ potentiel de l'exil forcé des Palestiniens de la bande de Gaza. Ainsi, la vision de «victoire totale» de Netanyahou implique une occupation totale, puis un nettoyage ethnique systémique du plus grand nombre possible de Palestiniens par le seul point de passage international reliant Gaza à un pays arabe.

Au cours des cinq derniers mois, la population de la ville de Rafah a été multipliée par cinq. Tout comme la famine provoquée par les Israéliens à Gaza, l'augmentation de la population a été voulue par les Israéliens. Au début de la campagne génocidaire israélienne, Rafah, située à l'extrême sud de Gaza, le long de la frontière avec l'Égypte, a été désignée abusivement comme «zone de sécurité». Sous des prétextes cyniques, Israël a contraint les civils à se déplacer vers le sud.

On peut dire que Rafah est aujourd'hui considérée comme l'une des zones de 65 km² les plus densément peuplées de la planète. Sa population avoisine les 1,4 million d'habitants, y compris les 275 000 habitants d'origine, avant le déplacement forcé par Israël de plus de 50% de la population du nord de la bande de Gaza. Pour replacer les choses dans leur contexte, la population actuelle de Rafah est  comparable à celle de la ville de San Diego [ndlr : 1,381 million en 2022], bien qu'elle soit concentrée dans une zone représentant moins de 7% de l'étendue de San Diego.

Au début de la campagne de génocide menée par Israël et lors d' une interview accordée à  MSNBC en novembre dernier, Mark Regev, conseiller principal en désinformation du Premier ministre israélien, a déclaré à son interlocuteur : «Nous demandons aux gens de se déplacer... nous ne voulons pas que des civils soient pris entre deux feux». Il a encore réaffirmé sa confiance en déclarant qu'il était «quasi certain» qu'ils «n'auraient pas à se déplacer de nouveau par la suite».

Faisant preuve de la compassion hypocrite qu'on lui connaît, Regev a expliqué qu'en déplaçant les gens vers la frontière égyptienne, près du poste frontière de Rafah, l'aide humanitaire pourrait leur parvenir «au plus vite». Comme lors des  allégations mensongères d'Israël concernant l'existence d'un centre de commandement pour justifier un raid militaire sur le principal hôpital de Gaza, les remarques de empreintes de cynisme de Regev au cours de l'interview témoignent d'une insolence éhontée, misant sur la réticence des médias grand public américains, en particulier de MSNBC, à remettre en question ses mensonges flagrants. Ceux qui ont osé le faire,  comme Mehdi Hasan, ont vu leur émission sur MSNBC suspendue.

Il a fallu à l'Occident quatre mois après les fausses promesses de Regev, plus de 100 000 Palestiniens tués ou blessés, et la famine imminente de 2,4 millions d'entre eux, pour se rendre compte qu'il avait été berné par la hasbara israélienne ndlr : littéralement «explication», terme qui renvoie aux stratégies de communication de l'État d'Israël à destination de l'étranger pour décrire les efforts visant à promouvoir Israël face à une presse négative, et pour contrer ce qu'ils considèrent comme des tentatives de «délégitimation d'Israël». C'est cette réalité qui pourrait expliquer la soudaine inquiétude des responsables américains et occidentaux quant aux intentions réelles d'Israël dans la ville de Rafah.

Le dimanche 24 mars, le président français Emmanuel  Macron a averti Netanyahou que tout déplacement forcé de population de Rafah  constituerait  « un crime de guerre ». Presque simultanément, et marquant un net changement par rapport à leurs positions passées, les États-Unis se sont abstenus d'opposer leur veto à une résolution du Conseil de sécurité de l'ONU en faveur d'un cessez-le-feu immédiat dans la bande de Gaza. Cette décision a également été suivie par des déclarations énergiques du Secrétaire à la Défense, Lloyd Austin, le mardi 26 mars,  qui a fait savoir à son homologue israélien : «... le nombre de victimes civiles est beaucoup trop élevé et la quantité d'aide humanitaire bien trop rare... Gaza traverse une catastrophe humanitaire et la situation ne fait qu'empirer».

Bien que l'on observe un changement de ton notable parmi les dirigeants ayant approuvé la guerre génocidaire de Netanyahou en réponse à la révolte du 7 octobre - à l'instar du soulèvement de Nat Turner contre l'injustice [ndlr : esclave et prédicateur afro-américai, qui, en 1831, mène une révolte dans le comté de Southampton en Virginie] -, on ne peut s'empêcher de s'interroger sur la sincérité de leur revirement. Où était Macron trois mois plus tôt, lorsque 1,4 million de civils ont été chassés de force de leurs maisons dans le nord de Gaza, et que leurs logements ont été détruits ? Croyait-il sérieusement à la fausse vertu de Regev de rapprocher les gens de l'aide (bloquée) ?

Quant à l'administration Biden, qui a opposé son veto à toutes les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies (CSNU) appelant au cessez-le-feu, elle n'a pas tardé à apaiser et à calmer la colère de Netanyahou. Immédiatement après le vote du Conseil de sécurité, le conseiller en communication de la Sécurité nationale, John Kirby, est monté au créneau pour rétropédaler , affirmant que la résolution du Conseil de sécurité n'avait aucune importance, la jugeant «non contraignante» et ne modifiant «en rien ce qu'Israël peut ou ne peut pas faire».

Malgré cela, le dirigeant israélien ingrat a blâmé la Maison-Blanche en annulant un voyage prévu de fonctionnaires israéliens à Washington pour discuter des plans israéliens à Rafah. Au lieu de riposter en renvoyant le ministre de la Guerre de Netanyahou, les responsables du Pentagone ont docilement adopté la longue liste du ministre israélien réclamant davantage d'armes américaines pour soutenir la guerre génocidaire. La Maison-Blanche s'est efforcée d'apaiser Netanyahou et de reprogrammer la visite israélienne.

Netanyahou a ainsi mouché Biden d'une manière sans précédent parmi les alliés des États-Unis, surtout si l'on considère le statut d'Israël en tant que premier bénéficiaire de l'aide étrangère américaine et son accès à des technologies d'armement de pointe dès qu'elles sont inscrites dans l'inventaire de l'armée américaine. Il est ahurissant de voir à quel point Netanyahou s'en tire en insultant les États-Unis sans en subir les conséquences.

L'arrogance de Netanyahou ne date cependant pas d'hier. Il s'est déjà vanté dans une vidéo que « l'Amérique est un pays facilement manipulable». S'il est vrai que Netanyahou manipule et exploite les contribuables américains depuis des décennies, il n'est pas le premier dirigeant israélien à le faire. En 1967, le ministre israélien de la Sécurité,  Moshe Dayan, a déclaré à un dirigeant sioniste américain en visite : «Nos amis américains nous offrent de l'argent, des armes et des conseils... Nous prenons l'argent, nous prenons les armes, et nous refusons les conseils».

Plus que tout autre dirigeant israélien, Netanyahou est passé maître dans l'art d'humilier les responsables américains pour parvenir à ses fins et, en fin de compte, exercer un contrôle sur eux en les présentant comme des incapables et des mauviettes. Par exemple, en 2010,  le vice-président Biden a été pris au dépourvu lors de sa visite à Tel-Aviv lorsque Netanyahou a défié l'opposition américaine en annonçant des plans de construction de centaines de nouveaux logements dans la colonie «exclusivement juive» de «Ramat Shlomo» dans la partie occupée de Jérusalem-Est. Plus récemment, le secrétaire d'État Antony Blinken a été confronté à un autre épisode humiliant lorsque Israël l'a accueilli avec la confiscation de 800 hectares destinés à une future colonie «exclusivement juive» sur des territoires palestiniens occupés.

Même lorsque Blinken est arrivé d'Arabie saoudite dans le cadre des démarches diplomatiques américaines pour faire avancer la normalisation des relations entre le Royaume et l'entité sioniste, Netanyahou a rejeté les inquiétudes américaines lorsque le secrétaire d'État a exprimé ses préoccupations au sujet des projets israéliens à Rafah peu compatibles avec la normalisation. Selon les médias, Netanyahou, avec une certaine suffisance,  a coupé la parole à Blinken en lui disant : «Le soutien américain à l'opération Rafah est le bienvenu, mais il n'est pas indispensable».

 L'administration américaine, ainsi que certains dirigeants militaires israéliens tels que  l'ancien chef d'état-major et actuel ministre du Cabinet de guerre, Gadi Eisenkot, estiment que les déclarations de Netanyahou concernant une «victoire totale» en envahissant Rafah ne sont que pure foutaise. Mais quelle que soit la position américaine, Netanyahou prend les recommandations américaines comme on se sert d'un buffet, prenant ce qui lui convient et laissant aux États-Unis le soin de remédier aux retombées de ses erreurs. Malheureusement,  les politiciens américains castrés par l'AIPAC ont une propension abjecte à faire le ménage après Israël, quel que soit le degré de malfaisance ou de déchéance morale.

source :  Al Mayadeen via  Spirit of Free Speech

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