16/05/2024 investigaction.net  10 min #248701

De la victoire de Ðiên Biên Phú au génocide de Gaza : des leçons à tirer

Patrick Lawrence

Il y a 70 ans, le Viêt Minh infligeait une cuisante défaite aux troupes françaises à Ðiên Biên Phú. Patrick Lawrence se rappelle cet événement historique à travers les reportages de son ami journaliste, Wilfred Burchett, qui couvrait les événements depuis le camp vietnamien. Quelles leçons tirer du succès du mouvement révolutionnaire de Hô Chi Minh, mais aussi des récits d'un journaliste occidental qui avait décidé d'officier de « l'autre côté » ? Patrick Lawrence tire des enseignements de la victoire de Ðiên Biên Phú, particulièrement précieux alors que nous assistons à un génocide israélo-américain en temps réel. (I'A)

J'ai reçu l'autre jour le courriel le plus salutaire qui soit. Une bouffée d'oxygène au milieu de ces jours qui, de mémoire d'homme, sont sans doute les plus sombres de l'histoire de l'humanité. Le courriel m'était envoyé par George Burchett, un peintre australien qui réside à Hanoï, sa ville natale.

Si George est né à Hanoï, c'est parce qu'il est le fils de Wilfred Burchett, l'un des plus grands correspondants du XXe siècle. Wilfred est célèbre pour de nombreuses choses, dont sa couverture, depuis le Nord, des guerres anti-impérialistes du Viêt Nam. Il y en a eu deux.

À ceux qui reçoivent sa newsletter privée, People's Information Bureau, George voulait rappeler qu'il est temps de célébrer le 70e anniversaire de la victoire du Viêt Minh, le mouvement révolutionnaire de Hô Chi Minh, sur les Français à Ðiên Biên Phú, une vallée située dans les hautes terres éloignées de la frontière laotienne, dans le nord-ouest du Viêt Nam.

La bataille de Ðiên Biên Phú a duré 55 jours, du 13 mars au 7 mai 1954. Deux mois après leur défaite catastrophique, les Français signaient les accords de Genève, par lesquels ils acceptaient de retirer toutes leurs forces non seulement du Viêt Nam, mais aussi du Cambodge et du Laos, les autres possessions coloniales de la France en Indochine.

La victoire du Viêt Minh à Ðiên Biên Phú est à elle seule un événement historique passionnant. John Prados, un ami récemment disparu, a écrit mon livre préféré parmi les nombreux ouvrages consacrés au sujet. Alors que les Français devenaient désespérés, raconte-t-il dans The Sky Would Fall (Dial, 1983), le gouvernement Eisenhower avait élaboré des plans d'intervention contre le Viêt Minh - plans qui incluaient, pour la deuxième fois, l'utilisation de bombes atomiques par les États-Unis.

Eisenhower, les frères Dulles (John Foster au Département d'État, Allen à la C.I.A.) et d'autres n'ont jamais pu aller plus loin que l'élaboration d'une vaste opération secrète : les troupes françaises dirigées par Christian de Castries sont tombées avant. Mais le livre de Prados offre un aperçu de cette folie illusoire qui a déclenché la deuxième guerre d'Indochine et qui l'a fait durer 21 longues années.

Les cliques politiques de Washington, sans parler des paranoïaques accomplis tels que les frères Dulles, sont incapables d'apprendre la moindre chose de quoi que ce soit, tant ils sont prisonniers de l'idéologie exceptionnaliste de notre république. Le bilan de la politique étrangère US après le Viêt Nam ne le démontre que trop bien.

Mais il y a des leçons que le reste d'entre nous peut tirer du triomphe vietnamien à Ðiên Biên Phú et de la défaite infligée aux Américains lors des 21 années qui ont suivi. Ne passons pas à côté de la lumière que ces leçons jettent sur ce monde observé depuis nos fenêtres et sur la manière d'agir en conséquence.

Génie stratégique

Le général Võ Nguyên Giáp s'est révélé un génie stratégique en menant les forces du Viêt Minh à la victoire à Ðiên Biên Phú. Il a encerclé les Français à partir des collines qui entouraient la garnison de Castries et a pleinement exploité les tactiques de guérilla. À travers un système élaboré de tunnels permettant d'échapper aux bombardements français, Giap a pu déployer de l'artillerie lourde, savamment agencée pour obtenir un impact maximal.

Comme le rapportent les récits d'époque, les hommes et les femmes du mouvement révolutionnaire de Ho ont dû démonter les canons lourds de Giáp pour les transporter, à pied et à vélo, pièce par pièce, dans les montagnes entourant les Français, où ils ont été remontés et mis en service. Giáp a également détruit la piste d'atterrissage de Castries et, au prix de violents combats terrestres, a pu réduire progressivement le périmètre français jusqu'à ce que les combats se terminent dans le sang.

En moins de deux mois, le Viêt Minh a vaincu quelque 12.000 soldats français tout en capturant les survivants. Giáp n'a pas perdu une seule pièce d'artillerie. Un mois après la reddition de Castries, les Français étaient à la table des négociations à Genève. Et un mois plus tard, le gouvernement français tombait.

Dans un bref, mais très bon article publié dans la New Left Review, Thomas Meaney a décrit Ðiên Biên Phú comme "le Stalingrad de la décolonisation". De fait, pour ce qui est de la perspective historique, il n'y a pas mieux : Ðiên Biên Phú figure en bonne place parmi les premiers triomphes décisifs des pays non occidentaux face aux agressions des puissances impériales durant la dénommée "'ère des indépendances".

Comment les Vietnamiens se sont-ils imposés à ce moment décisif de l'histoire du monde ? C'est là une leçon qui mérite d'être retenue.

Membre de Société Max-Planck pour le développement des sciences, basée en Allemagne, Meaney a fait un compte-rendu des célébrations de l'anniversaire de la victoire du Viêt Nam la semaine dernière. Elles comprenaient une reconstitution en costume de bataille. Et les paysans et les soldats qui transportaient toute l'artillerie dans les montages ont été ostensiblement honorés. Pourquoi ? Que célébraient les Vietnamiens ?

Comme l'explique Meaney à juste titre, les lignes de ravitaillement au service du général Giáp ont été possibles parce que Ho avait, en 1954, développé parmi les Vietnamiens le sentiment d'une identité partagée, une conscience et un objectif communs. Et c'est ce qui a rendu possible une mobilisation nationale contre les Français. C'était la condition sine qua non de Ho.

"Que devons-nous faire pour accomplir un Ðiên Biên Phú ?", s'est demandé Frantz Fanon lorsqu'il a publié « Les Damnés de la terre » sept ans plus tard. Pour ceux qui désirent apprendre de l'Histoire et des expériences passées, les paysans et les porteurs d'artillerie ont la réponse : ils avaient une conscience commune, une conscience de ce qu'ils étaient, de leur situation et de ce qu'ils devaient faire pour y remédier. Cela leur a permis d'agir.

Voilà selon moi une leçon qui vaut la peine d'être apprise.

Indifférence générale face au génocide

Nous parlons jour après jour du génocide israélo-américain à Gaza. Et nous commençons à percevoir que cette crise obscène a jeté au visage de ceux qui s'y opposent une réalité très crue devant laquelle la plupart d'entre nous ont eu tendance à reculer.

Toutes les institutions à travers lesquelles les citoyens occidentaux sont censés exprimer leurs préférences et leurs exigences sont brisées. Et parmi ceux qui prétendent diriger les démocraties occidentales, nous constatons une indifférence générale à l'égard de ceux qui s'opposent à ce génocide dont ils sont pourtant les témoins en temps réel.

Nous partageons tous cette situation. Le soutien de l'Occident à l'apartheid israélien a brutalement démontré que les démocraties dans lesquelles nous vivons ne fonctionnent pas. Mais ce n'est que lorsque nous cultiverons une conscience commune de cette réalité - sans broncher - que les gens sauront quelles montagnes ils doivent gravir et ce qu'ils doivent porter avec eux.

Pendant des années, George Burchett a consacré un temps considérable à l'archivage du travail de son père. Dans sa dernière newsletter consacrée à l'anniversaire de Ðiên Biên Phú, il a envoyé les plus belles photos de Wilfred. On peut notamment le voir, en sandales et casque de protection, travailler sur un article au quartier général de Ho, dans la jungle de la province de Thai Nguyen. Dans  un billet publié sur Viêt Nam+, un site web de Hanoï, on voit aussi Wilfred discuter avec Ho autour d'un thé dans ce qui me semble - je peux me tromper - la modeste maison que Ho avait construite derrière le palais grandiose où le gouverneur colonial avait vécu.

Phan Hong Nhung et Pham Thu Huong, les deux journalistes qui ont interviewé George pour Viêt Nam+, rappellent à tous "l'esprit de solidarité, l'autosuffisance, le grand leadership" qui ont marqué le Viêt Nam de 1954. Je dois confesser que la plupart des Américains semblent aujourd'hui dépourvus de ces trois qualités.

Dans sa newsletter, George a envoyé quelque chose d'autre qui contient également une leçon à tirer.

Il s'agit d'une copie numérisée d'un article que Wilfred a publié le 30 mars 1954, intitulé "Un grand désastre pour l'armée française". À cette époque, Wilfred avait tourné la page de la presse traditionnelle. Il s'agissait de son premier reportage en provenance du Viêt Nam pour le Daily Worker, le quotidien britannique qui marque, si j'ai bien compris, son arrivée dans les médias indépendants.

"L'action qui se déroule actuellement à Ðiên Biên Phú est l'échec le plus cuisant pour les armes françaises dans tout le fiasco du plan Navarre visant à écraser le peuple vietnamien", peut-on lire en tête de son article. Aux lourdes pertes en hommes s'ajoutait la destruction de la puissance aérienne française, faisant pour les Français de cette bataille l'une des plus coûteuses de toute leur "sale guerre".

On ne lira rien de tel dans le Times of London ou le Daily Express, pour lesquels Burchett avait pourtant publié des articles à la fin du mois de mars 1954.

La bataille de Ðiên Biên Phú avait commencé deux semaines plus tôt. Burchett faisait référence à Henri Navarre, un commandant envoyé de Paris un an avant pour mater le mouvement de libération vietnamien.

Travailler de l'autre côté

Je vois donc une autre leçon dans les reportages de Wilfred Burchett sur le Nord-Vietnam. Ils commencent en 1954 et se poursuivent jusqu'à la victoire en 1975. Ils témoignent de l'honneur et de la valeur qu'il y a à travailler depuis « l'autre côté ». Ils montrent aussi toute la différence que cela peut apporter dans la formation de cette conscience motivante et mobilisatrice mentionnée plus haut parmi les personnes qui subissent la propagande dans un silence complaisant.

Les reportages de Burchett sur le Nord sont précisément un cas d'espèce. Comme le savent tous ceux qui ont vécu les années de la guerre du Viêt Nam, le travail de Wilfred a été essentiel à la cohérence et à la détermination du mouvement anti-guerre aux États-Unis, mais aussi ailleurs dans le monde. La leçon à en tirer est que les médias indépendants - presse écrite, webcast, podcast, vidéo, audio, tout cela - sont également essentiels à une compréhension éclairée des événements de notre époque.

(Je tiens à préciser que j'ai eu la chance de travailler avec un journaliste de la BBC. J'ai aussi eu la chance de travailler avec Wilfred au milieu des années 1970, en prenant la dictée et en éditant certains de ses dossiers alors que la guerre du Viêt Nam touchait à sa fin. J'ai décrit cette relation en détail dans Journalists and Their Shadows, que  Clarity Press a publié l'automne dernier).

Le week-end dernier, The Floutist, la newsletter que je publie et coédite, a publié un article intitulé "Report from Donbas", écrit par un journaliste suisse renommé, Guy Mettan. Cet article est basé sur une tournée que Mettan a effectuée le mois dernier dans les deux républiques du Donbas, Donetsk et Lugansk qui ont rejoint par referendum la Fédération de Russie il y a deux ans.

Le reportage de Mettan nous dévoile une région et un peuple que nous ne sommes pas censés connaître. Tout comme Burchett l'avait fait il y a 70 ans. Ainsi, l'article de Mettan est précisément un autre cas de figure de reportage réalisé de « l'autre côté ».

Source originale :  Consortium News
Traduit de l'anglais par GL pour  Investig'Action

 investigaction.net

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newsnet 2024-05-16 #14073

C'est chouette que Guy Metan soit honoré par Patrick Lawrence

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