05/06/2024 reseauinternational.net  11 min #249907

Guerre nucléaire : Avant qu'il ne soit trop tard

par le Pr. Djamel Labidi

Sauf un sursaut salvateur, tous les facteurs semblent se rassembler pour une tragédie humaine définitive, la fin de l'aventure humaine et du sens qu'elle donnait au monde.

Il n'y a pas que les facteurs économiques, politiques, sociaux, les causes profondes, comme on dit, qui se trouvent rassemblés dans un affrontement géopolitique planétaire. Il y a, présents aussi, au sein d'une configuration effrayante, des facteurs humains, voire psychologiques et moraux.

Face à face

En Russie, le président Poutine confie souvent : «Un monde sans la Russie, ne m'intéresse pas». Et il faut l'écouter. Il n'hésitera pas une seconde s'il perçoit une menace existentielle sur la Russie. Beaucoup en Occident le savent, et c'est pourquoi ils avancent à pas prudents sur le champ de mine de la guerre en Ukraine, risquant à chaque pas un faux pas et la destruction. Mais ils avancent toujours, comme fascinés, voire surexcités monstrueusement, par ce danger d'Apocalypse.

En face, il y a un Occident en pleine crise économique, politique et surtout morale.

Aux États Unis, un vieillard, qui donne des signes probants de sénilité, fait semblant de diriger le pays. Il marche, à petits pas précautionneux, il trébuche souvent, même devant les caméras. Il trébuche aussi dans ses phrases. On lui tend de temps en temps le micro pour qu'il dise de courts messages, en forme de sms, quelques mots, parfois un seul : «oui» ou «non», sur des décisions pourtant graves, comme pour confirmer que c'est lui qui les prend. Puis, de suite, il monte dans son hélicoptère, s'accrochant à la rambarde de la passerelle, chancelant. Pathétique. Qu'est-ce qui peut faire courir un homme autant après le pouvoir, au lieu de goûter à une retraite paisible et pacifique ?

Ceux qui semblent diriger vraiment le pays le regardent, inquiets, lire, laborieusement sur un prompteur des textes qui lui ont été préparés. Les médias sont chargés de faire le reste et de le présenter comme un politicien, vieux certes, mais expérimenté et génial.

L'occasion rêvée pour l'État profond, et notamment les puissants lobbies, militaro-industriels, sionistes et autres, pour continuer de gérer le pays derrière une apparente légitimité constitutionnelle. La situation a atteint un tel degré de putréfaction qu'ils n'ont pu lui trouver un remplaçant ou bien c'est qu'aucun candidat ne pourrait être aussi absent, aussi malléable.

Les perspectives des élections présidentielles aux États-Unis ne sont guère plus rassurantes pour le monde. Elles permettent, au plus, une interrogation sur le pire et le moins pire.

Son adversaire Donald Trump, fonde toute sa politique sur la lutte contre l'immigration et une politique de discrimination totale, voire de racisme envers les migrants. Il les accuse de «venir empoisonner le sang des américains». Il dresse un tableau effrayant d'États-Unis envahis par des «hordes d'étrangers, terroristes, violeurs et assassins».

Chacun des deux candidats accuse l'autre d'être corrompu, face à une population déjà, elle, convaincue, que la corruption règne partout aux États-Unis..

En Ukraine, là c'est un acteur, dévoyé de son métier, qui est chargé de jouer le rôle de président, dans une tragi-comédie de la guerre et de la paix. On peut tout lui faire jouer : l'indignation, la révolte, la colère, la tristesse, le courage guerrier, la peine, l'héroïsme. Il a été élu par un peuple qui riait du pied de nez qu'il faisait ainsi à des oligarques corrompus qui s'étaient partagés les oripeaux de la propriété socialiste. Depuis, le rire s'est étranglé dans la gorge.

L'Ukraine est un pays réputé parmi les plus corrompus du monde. Il est devenu le deuxième pays le plus pauvre d'Europe après avoir été la perle de l'ex-URSS. C'est un pays fui par ses habitants, par millions ; un pays où les femmes en sont arrivées par milliers, à offrir en location les services de leur utérus à un Occident en déclin démographique. Elles offrent ce «service» en particulier pour abriter la semence d'occidentaux fortunés, engagés dans des unions du «même genre», patrimoniales ou matrimoniales, donc sans avenir de reproduction. Beaucoup ont perdu la trace de leur commande de progéniture dans le tumulte de la guerre.

Un désir de revanche ?

Dans l'Europe de l'Est, beaucoup des forces politiques qui avaient collaboré avec l'Allemagne nazie et s'étaient éclipsées après sa défaite, reviennent. Elles pensent le moment désormais venu de prendre leur revanche sur l'URSS, donc sur la Russie. L'Histoire de la deuxième guerre mondiale est révisée et avec elle, enfin, l'histoire de leur collaboration avec le nazisme. Celle-ci devient, comme en Ukraine, un fait de «résistance au communisme bolchevick». En Ukraine, les Bandéristes, qui avaient combattu aux côtés de l'armée nazie, reviennent dans l'histoire comme nationalistes ukrainiens. Ils sont désormais honorés. Les rues portent leurs noms. Ils fournissent l'armature du pouvoir et de l'idéologie à présent dirigeante.

On retrouve, le même désir de revanche, derrière le nationalisme exacerbé et le retour des héritiers des mêmes forces qui avaient collaboré avec l'Allemagne, en Roumanie, en Bulgarie, dans les pays baltes, en Finlande, en Suède, en Norvège. Elles se sont d'autant plus ralliées rapidement à l'OTAN, qu'il les blanchit généreusement comme partie prenante désormais du monde civilisé.

En Allemagne les mêmes sentiments de revanche percent partout, derrière l'écran de la lutte «pour la démocratie et les valeurs occidentales». L'Allemagne livre 30% des armes qui tuent les Palestiniens. Elle veut probablement effacer ainsi un génocide par un autre, en même temps que compromettre et faire taire ceux qui avaient été ses premières victimes.

On constate avec stupéfaction une ardeur guerrière débridée y compris chez le parti écologiste, théoriquement si pacifiste. On découvre qu'il l'est bien plus envers la nature, qu'envers la nature humaine.

L'Allemagne avait déjà pris une partie de sa revanche en collaborant activement à l'éclatement de la Yougoslavie, nation née de la défaite nazie, et en consolidant son influence sur toute l'Europe de l'Est. Un rêve est désormais peut-être à portée de sa main, celui d'annihiler tous les résultats de la deuxième guerre mondiale.

Dans quel monde vivons-nous...

À la tête de la France il y a un dirigeant, des dirigeants, avec des CV personnels atypiques, même en Europe qui a presque tout vu. Le président Macron, en fin de course, est sûr de céder le pouvoir en 2027. Lorsqu'il y a accédé, il était si jeune qu'il en paraissait presque un gamin. Sa fraicheur et sa spontanéité avaient alors séduit. Il a rencontré son épouse, la future première dame de France, au lycée, lorsqu'elle était son professeur, de 20 ans plus âgée que lui et qu'il avait 15 ans. Une relation hors normes. Au début de sa présidence un énorme scandale éclate autour de sa relation avec l'un de ses gardes du corps. Il est un ex-directeur à la Banque Rothschild, laquelle est un des soutiens historiquement le plus actifs du sionisme mondial. Il a nommé un premier ministre qui parait lui aussi très jeune, presque enfantin, et aussi atypique. Ils semblent prendre plaisir au pouvoir comme le gamin d'un jouet. Ce premier ministre a désigné, à son tour, comme ministre des Affaires étrangères, son très jeune ex-conjoint. Dans quel monde vivons-nous...

Face à lui, de la même façon qu'aux États-Unis, la seule alternative semble être un parti nationaliste xénophobe, le Rassemblement national, dont l'élément central du programme est l'hostilité aux émigrés. Ce parti vient, au milieu du génocide de Gaza, de se proclamer sioniste, pour s'assurer l'appui de milieux influents, dans sa montée vers le pouvoir.

Le principal parti de gauche, la «France insoumise» (LFI) résiste, dénonce le génocide à Gaza, demande la paix en Ukraine, mais il doit affronter une hallucinante hostilité médiatique et politique du système en place.

Comme dans toutes les situations de déclin, le message dominant en Occident devient celui de la haine et de l'exclusion. L'étranger, le barbare est montré du doigt. Un peu partout en Europe, on a assisté à la montée des partis xénophobes. Certains d'entre eux, pourtant, de façon difficile à décrypter, se prononcent pour des négociations de paix en Ukraine. C'est dire la confusion qui règne.

L'Occident n'a jamais connu un tel déficit d'humanisme, une telle crise de ses valeurs au moment même où il clame qu'il est prêt à entrer en guerre pour les défendre. La perte de repères, celle de la conscience d'être, et donc du sens de la vie, semblent s'être installés au profit d'un nihilisme cynique, morne et glaçant, d'un scepticisme absolu. C'est la rupture, revendiquée parfois, avec des valeurs que l'humanité a mis des dizaines de milliers d'années à élaborer.

Un bon exemple en est le «mariage pour tous», qui s'est généralisé en Occident. Ces unions stériles apparaissent comme le symbole d'un monde, sans perspective. Les mêmes dirigeants, américains, européens, qui légitiment ces unions regardent d'un œil vide, torve et impassible l'exécution de milliers d'enfants à Gaza. Face à eux, ce vieil homme palestinien, silencieux, digne et fier, qui brandit aux yeux de tous le corps de son petit enfant, n'est-il pas leur condamnation, celle d'un monde devenu sans âme ?

Dans ce tableau si sombre du monde, il reste, alors, le sentiment d'une humanité épuisée par toutes ces crises, la crise du climat, les tueries, les guerres, l'espoir, à partir d'un moment, qui s'est éloigné d'un monde sans classes, de justice sociale, de fraternité. Et surtout l'impression qu'une partie de l'humanité a perdu jusqu'à son instinct de survie et voit arriver avec fatalité et résignation les sombres nuages qui s'amoncellent. C'est cela, peut-être, qui est le plus inquiétant.

L'espoir malgré tout

Oui, tout cela fait beaucoup. Il y a de quoi être inquiet. Tout semble se rassembler, et converger pour une catastrophe sans nom.

Mais il y a, pourtant, aussi de grands motifs d'espoir. Il y a d'abord la prise de conscience et de confiance du monde non occidental en ses propres forces. Il y a, dans ce sens, le grand évènement historique du réveil de la Chine, de l'Empire du milieu. Qui a dit que les civilisations étaient mortelles ? Le fleuve retrouve son lit comme centre de civilisation pendant 4000 ans.

L'émergence de la Chine est irrésistible. Elle est devenue une grande force économique, technologique, scientifique, dans la voie de devenir la plus grande du monde. L'Occident lui-même ne peut plus se passer d'elle, commercialement, économiquement, technologiquement comme naguère on ne pouvait se passer de la soie, de la boussole, de la poudre et de mille autres de ses produits. La dépendance envers l'économie chinoise est devenue si grande que toute mesure contre elle se retournerait contre l'économie occidentale elle-même, comme c'était le cas auparavant des pays en voie de développement par rapport aux pays développés, dans le contexte de la domination économique occidentale.

L'alliance objective entre la Russie et la Chine a désormais une base économique solide. C'est tout à fait différent de l'époque où la Russie, forte militairement mais faible économiquement, ne pouvait compter sur une Chine peu développée encore économiquement. Cette alliance a de plus une base militaire puissante, celle conjuguée de la Russie et de la Chine. À elles d'eux, le deuxième pays le plus peuplé du monde et l'autre le plus grand, ils tiennent d'évidence en respect les États-Unis.

À ce tableau, il faut ajouter la montée rapide d'autres pays émergents et la nouvelle force économique et politique représentée par les BRICS. Les 5 pays du BRICS représentaient en 2023 déjà 33,5% du PIB mondial contre 30% pour les pays du G7. Et d'autres pays ne cessent de rejoindre le BRICS.

Ce rapport de forces a permis l'émergence d'un monde multipolaire qui s'affirme rapidement. Il neutralise, mais partiellement encore, une hégémonie occidentale qui a déjà fait trop de mal à la planète. Elle a fait autant de mal au monde qu'à l'Occident lui-même. Elle entretient l'inhumanité sur la terre. Elle fait de l'homme l'ennemi de l'Homme ainsi que celui de la nature.

Si cette hégémonie se prolonge elle risque d'entrainer le monde dans une orgie de destruction et de sang, comme cela s'illustre à Gaza. Le peuple de Gaza s'est offert en martyr au monde, pour dévoiler, révéler aux yeux de tous, précisément ces réalités, celle d'un monde impitoyable, cruel, déséquilibré, malade, de cette conjonction agressive du sionisme avec l'occidentalisme.

Un tel don de soi, un tel martyre un tel cri de douleur humaine ne peut rester sans avenir, sans produire un grand espoir dans cette atmosphère oppressante.

Faire la guerre à la guerre

De grands espoirs mais aussi des dangers extrêmes. Comment tout cela va évoluer ? Qui peut le dire.

Il n'y a qu'une seule chose qui soit sûre : la guerre n'est pas une solution. L'âge nucléaire a tout changé. Il n'y a pas de vainqueur dans une guerre nucléaire.

On ne peut désormais imaginer une situation où comme naguère, un empire, une force hégémonique s'écroule, pour des raisons économiques ou militaires, et où elle laisse la place à une autre force. Ainsi a fonctionné jusqu'à présent l'Histoire.

Aujourd'hui, la défaite de l'adversaire, on peut même dire la seule perspective de sa défaite, représente pour l'autre, et pour le monde, un danger mortel. C'est ce qu'on voit dans les conflits géopolitiques actuels où chacun parle d'une lutte existentielle. C'est le même langage de part et d'autre. À l'âge nucléaire, toute victoire de l'un, est par définition une défaite, non seulement pour l'autre, mais pour le genre humain tout entier. Il ne faut pas exclure que la fin de l'hégémonie occidentale soit apocalyptique pour tous.

Nous vivons dans un inconnu historique. Cette situation est inédite. Elle ne laisse aucune place à une solution par la guerre. Dans l'impasse politique mondiale actuelle, la guerre apparait dès lors comme le principal danger.

S'opposer à la guerre est donc d'évidence la tâche principale.

Il y a un engrenage mortel qui s'est installé et qui semble ne pas pouvoir être arrêté par les dirigeants actuels du monde. Il ne peut l'être que par l'intervention des peuples contre la guerre avant qu'il ne soit trop tard, que par leur indignation contre les va-t'en guerre. Indignons-nous, c'est notre seule chance.

Il faut faire guerre à la guerre. Il faut un grand mouvement mondial pour la paix. L'immense mouvement d'indignation de la jeunesse du monde contre ce qu'endure Gaza en est un magnifique exemple et peut en être le prélude. C'est, dans ce contexte si inquiétant, un grand motif d'espoir.

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