06/06/2024 investigaction.net  8 min #249934

Des experts israéliens alertent : le bilan dépasse les estimations à Gaza

Liat Kozma

Le bilan de la guerre menée par Israël à Gaza est effroyable. La propagande voudrait le minimiser en précisant systématiquement que les chiffres sont fournis par le Hamas, donc peu fiables. En réalité, le bilan est certainement plus lourd, comme l'expliquent une historienne et un biostatisticien israéliens dans les colonnes d'Haaretz. Dans une société où les Palestiniens sont déshumanisés, ils tirent courageusement la sonnette d'alarme sur le massacre en cours. (I'A)

Le nombre de morts dans la bande de Gaza au cours des sept derniers mois est effroyable. Selon le Bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations unies, plus de 34 000 personnes ont été tuées, plus de 77 000 autres ont été blessées et 11 000 encore, piégées sous les décombres de leur maison, sont portées disparues.

Mais ce n'est qu'une partie du tableau. Nous pensons que les chiffres de la mortalité à Gaza sont en réalité plus élevés. Notre conclusion repose d'une part sur des comparaisons avec les problèmes de santé publique  rencontrés dans les camps de réfugiés juste après la guerre de 1948 et d'autre part, sur notre connaissance des données épidémiologiques en général. Nous pensons que l'ampleur des tueries, mais aussi l'incidence des maladies et décès provoqués par le manque de conditions sanitaires de base, de nourriture et de soins médicaux, exigent un débat public urgent en Israël.

La lecture de documents historiques fait apparaître plusieurs parallèles importants. Mais aussi des différences, et le plus souvent au détriment de la situation actuelle. Hier comme aujourd'hui, des centaines de milliers de personnes ont dû quitter leur foyer sans pouvoir y retourner.

 En 1948, quelque 700 000 réfugiés ont été dispersés en Cisjordanie, à Gaza et dans les pays arabes voisins. En Cisjordanie, une population de 400 000 habitants avait absorbé 300 000 réfugiés, tandis que les 80 000 habitants de Gaza en accueillaient trois fois plus. Dans la guerre actuelle, le siège de Gaza et la fermeture de la frontière avec l'Égypte pendant l'hiver ont contraint environ 1,5 million de personnes à se réfugier à Rafah, une zone normalement dix fois moins peuplée. Les gens sont tellement serrés les uns sur les autres que cela met leur vie en danger.

Famine organisée

En 1948 et 1949, les organisations humanitaires internationales se sont efforcées de prévenir ce qui était considéré comme un danger pour la vie de tous les habitants de la région, et pas seulement pour celle des réfugiés. L'un des types d'intervention consistait à prévenir la famine en fournissant de la farine, de l'huile, du sucre et des fruits secs,  ainsi que du lait pour les enfants (financé par l'UNICEF). Ces produits, pauvres en protéines et en vitamines, étaient considérés comme suffisants en attendant la conclusion imminente d'un accord entre les parties. Accord qui, comme chacun sait, n'est jamais arrivé.

Cependant, comme l'a noté la Croix-Rouge internationale, dès le 7 octobre, les livraisons de nourriture à Gaza ont été réduites de manières inédites par rapport aux précédentes opérations militaires. Et la destruction des rares terres agricoles disponibles a laissé les habitants de Gaza sans alternative locale.

Une hausse des prix des denrées alimentaires et la pauvreté ont suivi dès le début de la guerre, laissant place dans les mois suivants à une véritable famine. D'abord dans le nord de gaza, puis dans toute la bande où survivent plus de 2 millions de personnes. On rapporte que des familles se nourrissent d'aliments pour le bétail, d'insectes et de plantes normalement non comestibles - une alimentation médiocre, impropre à la consommation humaine. Le nombre de camions d'aide étant insuffisant, les besoins en nourriture et en produits de base sont loin d'être satisfaits. Le parachutage des provisions est inefficace, parfois même mortel. Et une partie de l'aide échoue dans la mer.

En l'absence de système de contrôle et en raison de la destruction des forces de police à Gaza, des gangs s'emparent des colis d'aide et les vendent à prix d'or aux nécessiteux. La nourriture ne parvient donc toujours pas à la population affamée et le nombre de décès dus à la faim augmente.

Selon le Bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations unies, environ 31 % des enfants de moins de deux ans dans le nord de Gaza et environ 10 % à Rafah souffrent de malnutrition sévère. Le nombre de morts dues à la famine n'est pas encore connu, mais il est clair que de nombreuses personnes subissent des dommages irréversibles. Les personnes qui se nourrissent de mauvaises herbes et d'aliments pour bétail pendant des mois ne survivront pas longtemps.

Manque d'eau potable et flambée des épidémies

En 1948, les organisations s'étaient efforcées de fournir de l'eau potable et des vaccins. Elles étaient en effet conscientes que sans eau propre et sans conditions sanitaires adéquates, les épidémies transmises par l'eau et les insectes seraient fatales à tous les habitants de la région. Les organisations avaient par ailleurs mis en place des zones de quarantaines et pulvérisaient régulièrement des pesticides. Ces derniers se sont révélés toxiques à long terme. Mais à court terme, ils ont sauvé les concentrations de réfugiés d'épidémies mortelles.

Aujourd'hui, cependant, la plupart des habitants de Gaza n'ont pratiquement pas accès à l'eau potable. Les organisations humanitaires estiment que toutes les maladies d'origine hydrique sont déjà répandues à Gaza. Selon l'Organisation mondiale de la santé, le nombre de personnes atteintes de maladies évitables pourrait bientôt dépasser le nombre de victimes des attaques militaires. Le manque d'eau potable et de soins médicaux pourrait conduire à une épidémie de maladies hydriques mortelles, voire de choléra.

Margaret Harris, porte-parole de l'OMS, a déclaré au Guardian que, dès le début du mois de novembre, les cas de diarrhée chez les enfants des camps de Gaza étaient plus de 100 fois supérieurs à la normale. En l'absence de traitement, cette situation peut conduire à la déshydratation et même à la mort ; la diarrhée sévère est la deuxième cause de décès chez les enfants de moins de 5 ans dans le monde. Les infections des voies respiratoires supérieures, la varicelle et les maladies cutanées douloureuses sont également en augmentation.

De plus, les zones où l'on trouve un grand nombre de cadavres et de parties de corps éparpillés à l'air libre constituent un environnement idéal pour les bactéries et l'apparition de maladies par l'intermédiaire de l'air, de l'eau, de la nourriture et des animaux. Dans des conditions de forte densité de population, il est pratiquement impossible de mettre en place des quarantaines ou de pulvériser des pesticides. Et en l'absence d'une infrastructure d'assainissement adéquate, il est également impossible d'enrayer les maladies transmises par l'eau.

Un système de santé en ruines

En 1948, une troisième intervention consistait à mettre en place des cliniques et des hôpitaux. Les organisations humanitaires ont agrandi les hôpitaux existants, en ont créé de nouveaux et ont ouvert des cliniques dans les camps de réfugiés. Rien de tout cela ne se produit aujourd'hui. Au contraire, les bombardements et le siège prolongé de Gaza ont totalement détruit le système de santé. Les hôpitaux qui fonctionnent encore partiellement souffrent d'une grave pénurie de matériel médical et de médicaments.

Il y a six mois déjà, des rapports commençaient à circuler sur des césariennes et des amputations effectuées sans anesthésie. Le système de santé n'est pas seulement incapable de fournir des traitements de routine et des soins préventifs, il est également incapable de fournir des traitements d'urgence. L'absence persistante de ces trois types de traitements - de routine, préventifs et d'urgence - peut conduire à une augmentation exponentielle des taux de mortalité, des maladies et même des épidémies. Les maladies chroniques - notamment les maladies cardiaques, les maladies rénales, le cancer et le diabète - ne sont pas traitées. Il est peu probable que les patients atteints de maladies chroniques aient pu survivre à la guerre ; seuls quelques chanceux ont réussi à quitter Gaza pour recevoir des soins médicaux en Égypte.

Dans ce contexte, le silence des Israéliens coûte des vies. Même ceux qui mettent en garde contre une « seconde Nakba » doivent reconnaître que les dégâts de la guerre actuelle ont déjà largement dépassé ceux de  la première Nakba. Et chaque jour qui passe - avec son manque de nourriture, de conditions sanitaires adéquates et de soins médicaux disponibles - augmente encore le coût humain. Tout débat sur la guerre doit prendre en compte ces implications profondes et à long terme pour tous ceux qui vivent sur cette terre.

Source originale :  Haaretz
Traduit de l'anglais par GL pour  Investig'Action

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