05/07/2024 reseauinternational.net  9min #251927

Je suis un Palestinien de Gaza, pas un Gazaoui

par Malak Hijazi

Israël ne nous traite pas en citoyens, mais en êtres juste bons pour la mort, la détention ou l'expulsion. Si le plan US/Israël d'expulsion aboutit à Gaza, il sera aussi mis en œuvre en Cisjordanie.

Je suis un Palestinien de Gaza, pas un Gazaoui.

Je me considère comme un Palestinien de Gaza, une ville côtière profondément ancrée dans la Palestine  historique.

Elle est considérée comme l'une des plus anciennes villes du monde. Elle transcende sa réputation de zone de guerre, nous ne dépendons pas uniquement de l'aide humanitaire et ne quémandons pas de pitié.

Les habitants de Gaza sont instruits, de nombreuses écoles et universités enrichissent notre communauté, actuellement  bombardée par la guerre génocidaire israélienne en cours à Gaza.

De nombreux médias occidentaux décrivent les habitants de Gaza comme des Gazaouis et non comme des Palestiniens de Gaza. Cependant, de nombreux habitants de la bande de Gaza n'en sont pas originaires, et il est donc inexact de les qualifier simplement de «Gazaouis».

En outre, Israël n'occupe pas seulement Gaza, il occupe toute la Palestine. L'utilisation du terme «Gazaouis» aplutôt que «Palestiniens de Gaza» peut être source d'isolement politique et social, car elle se focalise uniquement sur la géographie plutôt que sur l'identité au sens large, présentant Gaza comme une sorte de no man's land entouré de murs.

En spécifiant «les Palestiniens de Gaza», on souligne le lien avec la lutte plus large pour l'autodétermination, en les situant dans un récit et un contexte palestiniens plus vastes.

Les images d'enfants affamés et de familles sans abri saturent les réseaux sociaux, révélant de grandes tragédies  humanitaires.

Toutefois, il faut rappeler qu'il s'agit là de conséquences de l'occupation israélienne, dont Israël est le premier responsable, alors que l'impunité accordée par les États-Unis perpétue les souffrances.

En présentant les Palestiniens de Gaza par le seul biais de ces images, nous réduisons notre cause à un simple problème humanitaire, en omettant de prendre en compte ses dimensions politiques.

Une oppression systématique

L'administration américaine insiste toujours sur l'importance des aides humanitaires à apporter aux Palestiniens de Gaza, refusant d'admettre qu'un cessez-le-feu immédiat et un retrait israélien sont essentiels.

Ce qui se passe en Palestine est une oppression systématique et une spoliation du peuple palestinien de ses terres, de ses ressources et de ses droits.

Si les frontières étaient ouvertes, la catastrophe humanitaire ne s'aggraverait pas. Cette démarche systématique et calculée consiste à vider les événements de leur contexte afin de prolonger la guerre le plus longtemps possible.

Mais les médias ont effectivement réussi à propager cette image des Palestiniens de Gaza. Je l'ai découvert en quittant Gaza l'année dernière pour la première fois et en rencontrant des personnes issues de différentes communautés. Lorsqu'ils ont su que je venais de Gaza, j'ai été bombardé de questions.

Les questions récurrentes sur la participation des habitants de Gaza à des activités quotidiennes telles qu'achats, éducation, exercice physique ou voyages sont devenues lassantes et offensantes. Malgré le blocus et l'isolement, les 2,3 millions d'habitants de Gaza parviennent à suivre des cours dans les écoles et les universités, trouver un emploi et parfois voyager lorsque le point de passage de Rafah avec l'Égypte redevient accessible.

En Égypte, les gens ont tout de suite compris que je n'étais pas égyptien. Les commerçants égyptiens m'ont fait payer leurs produits à des prix réservés aux touristes. Malgré mes tentatives d'imiter leur dialecte, ils m'ont à chaque fois reconnu et m'ont accueilli avec un amical «Bienvenue en Égypte».

En revanche, au Qatar, mes amis jordaniens, d'origine palestinienne, se sont constamment moqués de ma façon de parler. Ils prétendaient que je parlais aussi vite que les Égyptiens et que j'avais les mêmes traits de visage et le même sens de l'humour. Ils sont même allés jusqu'à suggérer que les habitants de Gaza étaient originaires d'Égypte, ce qui m'a laissé perplexe.

Ressembler à un Égyptien, parler comme un Égyptien ou avoir des origines égyptiennes ne me pose pas de problème, mais mes arrière-grands-parents sont des Palestiniens originaires de  Dayr Sunayd. Ils avaient l'habitude de célébrer la  fête de Nabi Rubin [ancien village de Palestine mandataire, peuplé de mille habitants en 1945, détruit en 1948 par Israël, dont les habitants furent expulsés au Liban, les personnes âgées ou infirmes étant transportées par camions par l'armée israéliennes jusqu'à la frontière libanaise] et de passer leurs vacances à Jaffa, plus chic que la ville de Gaza à l'époque, même si Gaza était plus proche. Ils n'ont jamais célébré  Sham Ennessim [fête nationale égyptienne marquant le début du printemps], ni visité Alexandrie.

Je leur disais en plaisantant : «Vous ne pouvez pas être plus palestiniens que moi», car ma famille a été élevée dans le camp de Jabaliya, où a éclaté  la première Intifada. Jeune enfant, mon père a perdu son argent de poche un nombre incalculable de fois en sautant et en jetant des pierres sur les soldats de l'occupation israélienne.

Lorsqu'un professeur libanais a appris que je venais de Gaza, il m'a dit en plaisantant : «Vous n'êtes donc pas originaire de la «vraie Palestine»», et il a ri tout seul de sa plaisanterie.

Pourquoi la bande de Gaza est-elle considérée comme n'étant pas réelle ? Pourquoi n'est-elle pas considérée comme palestinienne ? Je n'ai pas répondu. Je ne savais pas quoi dire lorsque quelqu'un mettait en doute mon identité.

Un jour, alors que je présentais un exposé, enthousiasmé par mon sujet, le seul commentaire que mon professeur m'a adressé a été que je ne m'exprimais pas comme quelqu'un de Gaza. Il a dit que je parlais comme quelqu'un de Jérusalem.

Je ne suis jamais allé à Jérusalem et je n'ai jamais entendu parler quelqu'un de cette ville. J'aurais voulu lui dire qu'à Gaza, il y a de nombreux dialectes. Un dialecte unique n'est pas concevable pour plus de deux millions de personnes, dont 70% sont des réfugiés originaires de différentes villes et villages de Palestine.

Mais je me suis abstenu de dire quoi que ce soit, car j'étais simplement soulagé que mon professeur n'ait pas critiqué mon travail.

Des rencontres révélatrices

J'ai fait une rencontre fascinante avec une fille de  Naplouse, une ville que mon père chérit depuis ses années de fac. Il a souvent rêvé d'y retourner, mais les restrictions israéliennes l'en ont empêché.

Étonnamment, sa première question n'a pas porté sur notre identité palestinienne commune, mais sur le fait de savoir si Abu Obaida, le porte-parole du Hamas, est un membre de sa famille, question à laquelle je me serais plus attendu de la part d'un Israélien que d'une compatriote palestinienne. Elle s'est dite choquée par les bombardements de l'armée israélienne, plutôt que par l'appréhension qu'elle éprouve à l'égard de Gaza. Elle ne savait pas que les Palestiniens de Gaza ne pouvaient pas se rendre en Cisjordanie.

Cela m'a semblé curieux. Malgré nos origines géographiques différentes - moi d'un village côtier, elle d'une ville montagneuse - nous partageons un héritage palestinien. J'ai trouvé étrange que l'on m'interroge sur les plats traditionnels de Gaza. Gaza n'est pas un pays indépendant ; elle fait partie de la Palestine. Pas besoin de raconter aux autres Palestiniens que, comme eux, je mange de la  maqlouba [مقلوبة : riz renversé aux aubergines] ou de la  mujadara [مجدرة : plat végétarien consommé dans les périodes de jeûne].

À  la foire du livre de Doha, où j'ai travaillé une année, j'ai eu une conversation avec un client soudanais qui m'a d'abord pris pour un Syrien. Lorsqu'il a appris que j'étais un Palestinien de Gaza, il m'a dit : «Impossible, vous avez un bon niveau d'éducation et vous êtes intelligent».

Pourquoi pensait-il que les habitants de Gaza ne sont pas intelligents ?

J'ai été encore plus irrité lorsqu'il m'a demandé s'il y avait des écoles et des universités à Gaza. Rien de bien différent de la fois où un Américain a été surpris de savoir que je viens de Gaza et que j'ai Snapchat sur mon téléphone, comme si le téléchargement d'une application était une tâche insurmontable.

Mais ce qui m'a fait le plus mal, c'est lorsque j'ai dit que Gaza me manquait vraiment, et qu'un collègue syrien m'a répondu : «Qu'est-ce qui te manque ? La destruction ? Quand les Syriens disent que Damas leur manque, ils désirent quelque chose de tangible, ce qui n'est pas le cas pour vous. Vous ne connaissez pas cela».

Ces mots m'ont profondément marqué, non seulement parce qu'ils étaient inexacts, mais aussi parce qu'ils venaient d'un Arabe, et non d'un Occidental.

À ceux que les images de bombardements induisent en erreur : les agressions en Palestine s'étendent au-delà de Gaza, et Gaza n'est pas une région autonome, mais plutôt une partie de la Palestine occupée.

Ces réalités ne font pas de moi un étranger. Les habitants de Gaza ne recherchent pas la sympathie de la communauté internationale. L'aide humanitaire n'est qu'un aspect de leurs besoins. Gaza abrite de nombreux talents et penseurs.

Les Palestiniens de Gaza cherchent simplement à être traités comme des êtres humains ordinaires, méritant le respect pour avoir fait preuve de résilience dans leur vie quotidienne au cœur d'une adversité effroyable.

Génocide

De plus, la situation actuelle n'a rien à voir avec une guerre ou un conflit entre le Hamas et Israël.

Il s'agit d'un génocide israélien pratiqué par l'occupant israélien contre les Palestiniens de la bande de Gaza.

Les otages ne sont pas l'enjeu de ce conflit, ce n'est qu'un prétexte pour poursuivre le nettoyage ethnique qui a débuté en 1948.

Les Palestiniens de Cisjordanie vivent actuellement des jours sombres. Les soldats israéliens ont pris d'assaut les camps de  Jénine et de  Tulkarem à des dizaines de reprises, y tuant quantité de gens. Ils ont multiplié les checkpoints militaires.  La violence des colons s'est considérablement accrue depuis le 7 octobre, et les projets de colonisation se sont développés à  un rythme alarmant.

Israël ne nous traite jamais comme des citoyens de Gaza ou de Cisjordanie : Israël nous a toujours traités comme des êtres qui ne méritent que la mort, la détention ou l'expulsion.

Et si le projet américano-israélien de déportation aboutit à Gaza, il sera également mis en œuvre en Cisjordanie, exactement de la même manière.

Ne me dites pas que je suis un Gazaoui. Je suis un Palestinien de Gaza qui vit dans la peur constante de la menace israélienne contre sa vie, comme tous les Palestiniens.

source :  Electronic Intifada via  Spirit of Free Speech

 reseauinternational.net

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