06/07/2024 arretsurinfo.ch  30min #252004

Conspiracy Watch #4 : Ménager Macron, accabler les Gilets jaunes et la « gauche radicale »

Par  Laurent Dauré

Dossier Conspiracy Watch

 Conspiracy Watch #3 : Un observatoire à la vigilance intermittente

 Conspiracy Watch #2 : Subventions en cascade sous la présidence Macron

 Conspiracy Watch #1 : Comment la constellation Printemps républicain a promu le site de Rudy Reichstadt

Conspiracy Watch #4 : Ménager Macron, accabler les Gilets jaunes et la « gauche radicale »

Les biais idéologiques de Conspiracy Watch ont conduit le site à adopter une attitude favorable au pouvoir d'Emmanuel Macron et hostile à tout ce qui le conteste un peu trop frontalement. Le mouvement des Gilets jaunes s'est donc logiquement retrouvé dans le collimateur de « l'Observatoire du conspirationnisme ». Mais la « gauche radicale » - en particulier Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise - est également sur liste noire, à mettre dans le même sac comploto-populisto-antisémite que le Rassemblement national. Avec Rudy Reichstadt, la complotologie est embrigadée au service d'un clan politique, d'une classe : la bourgeoisie libérale-atlantiste. Celle-ci s'accommodant fort bien de l'extrême droite quand elle ne fusionne pas carrément avec elle.

Nous avons vu dans la  deuxième partie la proximité de Rudy Reichstadt avec la Macronie. Celle-ci a renforcé la promotion institutionnelle et médiatique dont bénéficiait déjà Conspiracy Watch grâce aux réseaux vallsistes (Printemps républicain & Cie). Le complotologue a déclaré à  Libération avoir voté pour Emmanuel Macron aux deux dernières élections présidentielles, précisant que l'ancien banquier d'affaires représentait pour lui « le moindre mal, de loin ». Aussi, sans surprise, le président de la République bénéficie de la mansuétude de Conspiracy Watch.

Bouclier de Jupiter

Lorsque  L'Express demande à Rudy Reichstadt s'il comprend « qu'Emmanuel Macron ait tenté de séduire Philippe de Villiers » - qui pourtant « recycle des thèses conspirationnistes » - quand le premier, alors ministre de l'Économie, avait  rendu visite au second au Puy du Fou, voici ce que répond le complotologue : « On peut douter qu'il ait jamais eu la moindre illusion sur l'issue d'une telle entreprise. Je pense plutôt qu'il a essayé d'envoyer un message en direction d'une partie des Français qui vivent l'époque douloureusement. Nous étions en 2016. Emmanuel Macron se lançait dans la course à l'Élysée. Il avait participé à un gouvernement de gauche [sic] et jouissait dans une fraction de l'électorat conservateur d'une image de "mondialiste" tourné vers le grand large et insuffisamment ancré dans le "pays réel". »

Rudy Reichstadt tient ces propos en juin 2021, alors que la  proximité du président avec Philippe de Villiers s'était nettement confirmée durant les premières années du mandat d'Emmanuel Macron (avant une  rupture). Ni le journaliste de L'Express ni le directeur de Conspiracy Watch n'en feront mention alors que leur entretien a été publié deux jours après la révélation par... L'Express de la  correspondance amicale que les deux hommes politiques ont entretenue.

Emmanuel Macron, en compagnie de Philippe de Villiers, le 8 mai 2018. Image Sipa

Le « déshonneur par association » que pratiquent copieusement Rudy Reichstadt et Tristan Mendès France pour salir leurs cibles ne saurait atteindre Jupiter, y compris quand celui-ci s'entiche d'un islamophobe d'extrême droite auteur d'« un livre aux relents complotistes » selon une  brève de Conspiracy Watch lui-même.

Même paralysie quand Emmanuel Macron  utilise à plusieurs reprises l'expression « État profond » et  annonce vouloir lutter contre celui-ci en France. Rappelons que pour Rudy Reichstadt, le concept est intrinsèquement conspirationniste quand il est appliqué à des « démocraties libérales ». Mais lorsque c'est Bernard-Henri Lévy (cf. la  troisième partie) ou Emmanuel Macron qui y recourent, Conspiracy Watch regarde ailleurs.

Une complotologie qui sait être magnanime

Souvenons-nous également de ces propos du président en réaction à l'affaire Benalla à l'occasion d'un entretien accordé à  France Bleu Béarn le 25 juillet 2018 : « La question que vous pouvez vous poser, c'est pourquoi certains l'ont sorti deux mois et demi plus tard ; ah ça, vous pouvez vous poser la question ! C'est sans doute qu'il y a des gens qui avaient intérêt à ce que ça sorte deux mois et demi plus tard et quelques jours après la Coupe du monde de football. » L'équipe de France avait remporté celle-ci le 15 juillet.

Une fois n'est pas coutume, Rudy Reichstadt a bien publié un  article dans lequel il déplore ces « accents complotistes » qui peuvent « contribuer à brouiller ce qui sépare les démocrates des démagogues populistes », mais l'essentiel du texte s'efforce d'en diluer la gravité : « L'hypothèse du "coup monté" est moins absurde que d'autres. Elle n'en demeure pas moins fragile » ; Emmanuel Macron « passe là une ligne qu'il s'était bien gardé de franchir jusqu'alors, observant un comportement qui contrastait avec ceux de ses principaux challengers lors de la dernière élection présidentielle » ; il s'agit d'un « conspirationnisme de basse intensité » ; « ce péché véniel inspire une relative clémence »...

video.blast-info.fr

Vidéo des violences policières commises place de la Contrescarpe, à Paris, où l'on aperçoit, en fin de vidéo, le proche d'Emmanuel Macron Alexandre Benalla. Images Taha Bouhafs (via X)

Quand Rudy Reichstadt reçoit la journaliste Ariane Chemin - qui a révélé l'affaire Benalla dans Le Monde - pour l'émission « Les Déconspirateurs », il REUPLOAD - Les Déconspirateurs - l'émission : hors-série avec Ariane Chemin [podcast] cet épisode avec des précautions de langage dont il ne s'embarrasse jamais quand il est question de personnalités politiques qui n'ont pas sa faveur : « À cette occasion, on a vu, du côté de l'Élysée... pas de manière... forcément... extrêmement forte, mais tout de même, cette tentation du conspirationnisme. »

Lorsque le président de la République a  repris à son compte en 2020 la distinction théorique popularisée par Charles Maurras entre « pays légal » et « pays réel », les complotologues favoris du pouvoir se sont mis aux abonnés absents. Par contre, Rudy Reichstadt a fustigé Jean-Luc Mélenchon dans une interview à  L'Obs en 2021 parce qu'il « pourfend "l'oligarchie" par exemple - terme utilisé en son temps par Charles Maurras pour s'en prendre à ce qu'il appelait les "quatre États confédérés" » (les protestants, les Juifs, les francs-maçons et les « métèques »). De l'art acrobatique du deux poids, deux mesures... Silence dans un cas alors que l'emprunt théorique provient explicitement du dirigeant de l'Action française, rapprochement malhonnête dans l'autre, le mot « oligarchie » n'étant évidemment pas une référence à Maurras dans la bouche de Jean-Luc Mélenchon.

Quant à Tristan Mendès France, il ne cherche même pas à dissimuler son macronisme lorsqu'il Les Déconspirateurs - l'émission #22 dans « Les Déconspirateurs » le résultat des législatives de juin 2022 (la coalition présidentielle y avait perdu sa majorité absolue) : « J'ai un peu une inquiétude, qui serait quelque chose de l'ordre du syndrome Obama. Avec cette idée que, pendant une séquence relativement "progressiste", il y a une sorte de bascule extrême et qui nous a produit effectivement un Trump. [...] Là actuellement on voit bien qu'on est sur une pente qui est plutôt inquiétante [...] le deuxième mandat de Macron, pour l'instant il s'annonce moins bien que le premier. Qu'est-ce qui se passera à la fin de ce deuxième mandat ? [...] Je pense qu'on est tous dans cette inquiétude-là, on a tous une inquiétude de savoir qu'est-ce qu'il y aura après ce double mandat de Macron. » Franche approbation du côté de ses coanimateurs, Rudy Reichstadt et David Medioni.

Conspiracy Watch contre les Gilets jaunes

C'est lors du mouvement des Gilets jaunes que le biais favorable au pouvoir macroniste de Conspiracy Watch a pu s'observer de la façon la plus éclatante. Rudy Reichstadt n'a pas ménagé ses efforts pour tenter de discréditer ce « mouvement marqué au coin d'un très grand analphabétisme politique démocratique » (sur  France Inter, à 09:49). Selon lui, « [l]'imaginaire complotiste fait partie de l'identité de ce mouvement » ( Heidi.news) dont l'une des caractéristiques est « d'agglomérer des revendications et des agendas très différents qui convergent sur un point : la contestation et la détestation du "Système", qu'incarneraient le gouvernement, les élites et, au-dessus d'elles, les Juifs » ( L'Obs).

À plusieurs reprises, notamment dans ses interventions pour le « campus numérique juif » Akadem, le directeur de Conspiracy Watch a lourdement  insinué que le mouvement des Gilets jaunes était antisémite, d'où la volonté de l' amalgamer malhonnêtement à Alain Soral, Dieudonné, l'extrême droite fasciste... Dans une émission récente des « Déconspirateurs », il REUPLOAD - Les Déconspirateurs - l'émission #48 avec Sophia Aram que les Gilets jaunes relèvent des « familles d'extrême droite ». Pour sa part, Tristan Mendès France a laissé transparaître au détour d'un propos sur l'interdiction de RT France ce qu'il Les Déconspirateurs - l'émission #13 du plus grand mouvement social depuis un demi-siècle en France. Pour lui, les Gilets jaunes incarnent « ce qui fait mal à nos démocraties ».

Tristan Mendès France, David Medioni et Rudy Reichstadt (de gauche à droite) dans l'émission de Conspiracy Watch « Les Déconspirateurs ». Image chaîne YouTube ConspiracyWatch.info

Rudy Reichstadt estime qu'« il y a un lien évident, des affinités électives évidentes entre complotisme et négationnisme, entre complotisme et antisémitisme ». Dans une  interview au Crif, il développe : « le conspirationnisme peut être vu comme l'une des antichambres du négationnisme. Au-delà de la parenté de discours qui peut exister entre les deux approches, on observe depuis plusieurs années une forte intrication entre les mouvances conspirationniste et négationniste ». Dans son livre L'Opium des imbéciles (Grasset, 2019), il juge par ailleurs que « tous les complotismes se valent, rien ne les distingue fondamentalement » (p. 157). Avec une position théorique de départ aussi grossière, tout individu ou groupe qui se voit attribuer - à juste titre ou non - l'étiquette « complotiste » peut être soupçonné dans le même mouvement d'antisémitisme et de négationnisme.

Lorsque Rudy Reichstadt reçoit le politologue Jean-Yves Camus dans une émission d'Akadem sur le thème « Comprendre la haine du "système" », le complotologue  assure (à 09:32) que dans le mouvement des Gilets jaunes, « le nom de Rothschild revient fréquemment ». Pendant toute leur docte discussion, il ne viendra jamais à l'idée du directeur de l'Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean-Jaurès ou du directeur de Conspiracy Watch (également membre de ce think tank qui porte bien mal son nom) de mentionner un fait pourtant essentiel : avant de se lancer en politique, Emmanuel Macron a travaillé pendant quatre ans pour la banque d'affaires Rothschild & Co et y a fait fortune.

Tout à leur thèse sur l'antisémitisme rampant des Gilets jaunes, les deux experts n'envisagent pas que la référence à la banque Rothschild puisse être, ne serait-ce que pour une partie d'entre eux, une allusion au parcours du « président des riches » et à sa tendresse pour les puissances d'argent. Un manque de rigueur flagrant que l'on retrouve quand Rudy Reichstadt REUPLOAD - Les Déconspirateurs - l'émission #31 dans un épisode des « Déconspirateurs » le mouvement des Gilets jaunes à celui des émeutiers pro-Trump (6 janvier 2021) ou pro-Bolsonaro (8 janvier 2023) envahissant des lieux de pouvoir, mais aussi au mouvement d'extrême droite des « citoyens du Reich » (Reichsbürger) en Allemagne.

Une vingtaine de membres de la nébuleuse allemande « Les citoyens du Reich », avaient, en 2022, été arrêtés pour avoir tenté d'organiser des attentats terroristes. Un groupe à rapprocher, pour Rudy Reichstadt, du mouvement des Gilets jaunes en France. Image Blast

Selon le directeur de Conspiracy Watch, « on a là des mouvements qui ont pour point commun [...] surtout de dire on va interrompre un processus démocratique, on va faire appel à l'armée, on va rétablir l'ordre de cette manière-là », « des vrais mouvements populaires mais avec des idées pas seulement réactionnaires [...], en rupture avec les valeurs de la démocratie ». En plein accord, Tristan Mendès France ajoute « plutôt martiales » et David Medioni, « autoritaires ».

Difficile pour les Dupond, Dupont et du Pont de la complotologie de témoigner d'une plus grande méconnaissance de ce qu'a été le mouvement des Gilets jaunes (voir par exemple cette  tribune de cinq chercheurs de Sciences Po Grenoble publiée dans Le Monde). Mais sans doute faudrait-il plutôt parler de cette « volonté de ne pas savoir », particulièrement « en matière sociale », que le sociologue Pierre Bourdieu avait diagnostiquée, selon son ami le philosophe  Jacques Bouveresse.

Son aveuglement idéologique a conduit l'équipe de Conspiracy Watch à occulter les violences policières subies par les Gilets jaunes et donc aussi les discours - truffés de fausses informations - qui ont tenté de les justifier. Pour Rudy Reichstadt, « les Gilets jaunes ils ont quand même le droit en France de s'exprimer sans se faire tirer dessus » (sur  France Inter, à 31:38). Seul le tir à balles réelles semble compter à ses yeux, les nombreuses  blessures graves provoquées par des « armes de force intermédiaire » du type LDB ou grenade GLI-F4 étant apparemment anecdotiques. Quant au cas de Zineb Redouane, une Algérienne de 80 ans décédée peu après avoir reçu une grenade lacrymogène en plein visage à la fenêtre de son appartement à Marseille, les chasseurs d'infox patentés n'ont pas eu à cœur de démêler le vrai du faux de la version policière.

Fake news macronistes sur les Gilets jaunes

S'il est indéniable que des fausses informations et des théories du complot ont circulé dans certaines franges du mouvement des Gilets jaunes, le pouvoir macroniste et ses relais n'ont pas été en reste dans le domaine. Loin d'être exhaustif, j'ai relevé pour ma part  douze exemples : « les Gilets jaunes réunis sur les Champs-Élysées lors de l'acte II sont des séditieux d'ultradroite », « un Gilet jaune a fait un salut nazi sur les Champs-Élysées », « Steve Bannon a orchestré le mouvement », « des comptes Twitter liés à la Russie attisent la révolte », « des Gilets jaunes ont mis le feu à des voitures devant les locaux du Parisien et des Échos », « l'Italie finance les casseurs », etc. Non seulement l'Observatoire du conspirationnisme, piétinant ses propres statuts associatifs (cf. la  troisième partie), a très largement ignoré ce phénomène, mais il l'a même parfois alimenté.

Souvenons-nous pour commencer de ces propos d'un complotisme échevelé - aggravé par un fond d'anti-tsiganisme - d'Emmanuel Macron rapportés par  Le Point : « Le boxeur [Christophe Dettinger], la vidéo qu'il fait avant de se rendre, il a été briefé par un avocat d'extrême gauche. Ça se voit ! Le type, il n'a pas les mots d'un Gitan. Il n'a pas les mots d'un boxeur gitan. »

Le boxeur gilet jaune Christophe Dettinger, évoqué par le président Emmanuel Macron dans un élan conspirationniste et méprisant. Image Blast

Le président affirmait également que « dans l'affaire Benalla comme Gilets jaunes, la fachosphère, la gauchosphère, la russosphère représentent 90 % des mouvements sur Internet ». Et encore : « Les gens qui sont surinvestis sur les réseaux sont les deux extrêmes. Et après, ce sont des gens qui achètent des comptes, qui trollent. C'est Russia Today, Spoutnik, etc. Regardez, à partir de décembre, les mouvements sur Internet, ce n'est plus BFM qui est en tête, c'est Russia Today. »

Dans son  droit de réponse à l' article critique de Marianne que nous avons déjà mentionné, Rudy Reichstadt a affirmé que les « propos d'Emmanuel Macron concernant les Gilets jaunes [...] ont été rapportés dans la presse au style indirect [c'est faux pour les extraits reproduits ci-dessus] et doivent être replacés dans le contexte des vérifications lancées par les autorités françaises qui font suite à une enquête du Times qui avait identifié quelque 200 comptes Twitter alimentés par la Russie avec pour but d'amplifier le mouvement des Gilets jaunes. »

Pour étayer ses dires, le directeur de Conspiracy Watch indique cet  article du Figaro du 8 décembre 2018, mais se garde bien de signaler que selon un cadre des services de renseignement français cité par le  JDD une semaine plus tard, les vérifications en question ont fait chou blanc : « À ce jour, on n'a pas établi l'implication de la Russie dans ce mouvement ». En fait, nous tombons là sur une des fausses informations de nature conspirationniste relayées par Rudy Reichstadt.

Il l'a réitérée à l'antenne de  France Inter le 13 décembre 2018. Le journaliste Christophe Bourseiller lui adresse cette question : « quand je me demande si les Gilets jaunes ont été manipulés, suis-je moi-même selon vous en train de sombrer à mon tour dans le complotisme ? » Voici la réponse du directeur de Conspiracy Watch (à 04:06) : « Non, vous explorez une hypothèse qui est pas absurde, puisqu'il y a quelques jours le Times a révélé que, de toute évidence, certains comptes sur les réseaux sociaux basés en Russie avaient sans doute accompagné le mouvement, avaient essayé de le pousser, etc. » Parmi les personnalités qui ont aussi « exploré cette hypothèse », on trouve inévitablement 𝕏 Brice Couturier et 𝕏 Caroline Fourest, ceux-ci surenchérissant avec aplomb dans la spéculation conspi, comme à leur habitude.

La journaliste Caroline Fourest, grande amie de Rudy Reichstadt, diffuse elle-même des fausses informations sur ses réseaux sociaux. Image compte X Caroline Fourest

J'ai montré dans la  seconde partie de mon article sur les infox macronistes à propos des Gilets jaunes que l'étude de la société de cybersécurité états-unienne d'orientation néoconservatrice New Knowledge sur laquelle s'appuyait le Times avait une méthode opaque et que ses conclusions étaient contredites par des experts du domaine. New Knowledge a par ailleurs reconnu avoir participé à une authentique opération de manipulation de l'opinion sur Twitter et Facebook (voir  Le Monde et  Les Échos). Largement discréditée, la société a dû changer de nom en 2019 - Yonder -, avant d'être rachetée.

Les « Twitter Files », du nom de la série de révélations fondées sur des échanges internes de l'ancienne direction de la plateforme (avant le rachat par Elon Musk), ont achevé de détruire la fiabilité du travail de New Knowledge. Le journaliste Matt Taibbi a en effet 𝕏 dévoilé que son cofondateur, Jonathon Morgan, un ancien conseiller du département d'État US, a participé à l'élaboration du programme « Hamilton 68 », un projet financé par le think tank néoconservateur Alliance for Securing Democracy (ASD). Le quinzième 𝕏 épisode des Twitter Files a fermement établi que la méthode employée par Hamilton 68 était frauduleuse. Or, l'étude sur laquelle était appuyé l'article du Times cité favorablement par Rudy Reichstadt utilisait les mêmes bidouillages.

Matt Taibbi a montré que les responsables de Twitter avaient découvert que parmi les 600 comptes considérés comme des « bots russes » par Hamilton 68, la vaste majorité n'étaient ni automatisés ni liés en aucune façon à la Russie. L'opération d'influence russe censée avoir été mise au jour par Hamilton 68, produisant une couverture médiatique torrentielle, était une fiction délibérément trompeuse.

Notons au passage que Rudy Reichstadt et Tristan Mendès France ont fait une présentation profondément biaisée et lacunaire des Twitter Files dans leur  émission sur Franceinfo (à 01:31), occultant totalement un élément pourtant central : la censure en partie politique pratiquée par la plateforme californienne s'exerçait sous la pression de plusieurs agences gouvernementales états-uniennes, le FBI en tête (mais aussi le DHS, la CIA, la NSA, etc.).

Les fact-checkeurs et complotologues qui ont porté leur attention quasi exclusivement sur les fausses informations et théories du complot diffusées par des gilets jaunes, négligeant celles du pouvoir macroniste et de ses perroquets médiatiques, ont piétiné les normes et méthodes qu'ils prétendent suivre. Il ne peut y avoir de relativisme ou de deux poids, deux mesures quand on se déclare au service de la vérité et de la raison, et surtout pas pour des motifs idéologiques ou politiques. Il fallait par exemple pointer le conspirationnisme échevelé de Jean-Michel Aphatie lorsque celui-ci a  déclaré : « Dans ce mouvement [des Gilets jaunes], je pense depuis le début qu'il y a une organisation souterraine, cachée. Il y a des tireurs de ficelles. » Or, sur Conspiracy Watch :  rien.

Complotologues : une nouvelle catégorie de chiens de garde

Il faut mettre en regard des multiples indulgences accordées par Rudy Reichstadt aux personnalités dont il est proche idéologiquement les attaques répétées contre « ce qui lui paraît trop à gauche », comme l'écrivait Benoît Bréville dans un bref - mais très juste -  article consacré au complotologue dans la revue Manière de voir.

Le journaliste (et actuel directeur) du Monde diplomatique mentionne certaines des cibles de gauche que le fondateur de Conspiracy Watch fustige : « le dirigeant travailliste Jeremy Corbyn, accusé de "liens avec la mouvance conspirationniste" ; le sociologue et vice-président du comité consultatif du Conseil des droits de l'homme des Nations unies Jean Ziegler, qui aurait un "tropisme conspirationniste" ; M. Jean-Luc Mélenchon, dont les conceptions de politique étrangère rejoindraient "les obsessions conspirationnistes martelées depuis des années par des médias iraniens et russes" ; ou l'économiste et philosophe Frédéric Lordon, qui parviendrait "à dépasser la question décidément gênante du complotisme par plus de complotisme ensemble". »

Mélenchon, un quasi-complotiste antisémite d'extrême droite

Sur la scène politique française, Jean-Luc Mélenchon est en effet une cible récurrente. Le jugement de Rudy Reichstadt sur le chef de file de La France insoumise est sans appel dans une interview à  L'Express publiée le 7 juin 2021 : « Depuis des années déjà, il ne parle plus la langue du socialisme démocratique. Il parle maintenant d'"oligarchie", un terme venu tout droit de l'extrême droite, de Charles Maurras [et revoilà l'amalgame honteux...]. Ça en dit beaucoup sur la vision du monde qu'il véhicule. Il a évolué vers un populisme qui est une marche très claire vers le complotisme qui est de la démagogie, qui aplatit la complexité du monde au profit d'un schéma simpliste. »

Le lendemain, il enfonce le clou dans  L'Obs : « Le complotisme semble devenu une seconde nature chez lui comme s'il avait fini par être complètement contaminé par cette vision du monde. [...] Ses déclarations me font penser à celles de Donald Trump avant la dernière présidentielle américaine. [...] Le complotisme chez Mélenchon n'est pas un accident, c'est un tropisme. »

Si la  sortie de Jean-Luc Mélenchon qui a déclenché ces sollicitations médiatiques est assurément critiquable, les conclusions et généralisations auxquelles se livre Rudy Reichstadt le sont tout autant, surtout si l'on tient compte de son silence presque systématique face aux poussées conspirationnistes des personnalités politiques qui lui agréent.

Dans  Le Point, dès 2018, le complotologue affirmait à propos de Jean-Luc Mélenchon : « c'est un tribun populiste dont le discours outrancier est de moins en moins discernable de celui de l'extrême droite ». Il y dénonçait également « la lecture simpliste que Jean-Luc Mélenchon propose de la situation au Moyen-Orient ou en Amérique latine : un anti-américanisme conspirationniste dissimulé sous une rhétorique anti-impérialiste totalement éculée. » On n'a pas encore trouvé une forme d'anti-impérialisme qui convienne à Rudy Reichstadt...

Dans  L'Obs, le directeur de Conspiracy Watch pointe aussi chez Jean-Luc Mélenchon un autre symptôme qui ne trompe pas : il est « animé d'une sorte de tyranophilie ». La preuve, selon le complotologue : « Il a voué une admiration pour le régime de Hugo Chavez [au Venezuela] et vante encore aujourd'hui le régime cubain. Souvenez-vous qu'à la mort de Fidel Castro, il avait rassemblé ses partisans devant la statue de Simon Bolivar à Paris pour y tenir un discours d'hommage enflammé, repeignant le dictateur tropical en "serviteur de la liberté". » On peine à voir en quoi tout ceci relève d'une expertise en matière de conspirationnisme, mais on comprend que Rudy Reichstadt n'apprécie pas trop l'Amérique latine en lutte contre l'impérialisme états-unien. Nous nous pencherons sur le traitement des questions internationales par Conspiracy Watch dans la prochaine partie.

Rudy Reichstadt a alimenté les accusations scandaleuses sur un prétendu antisémitisme au sein de La France insoumise dans le contexte du génocide mené par l'armée israélienne à Gaza. Dans une interview à  L'Express (un hebdomadaire décidément très friand de ses « éclairages »), il affirme que Jean-Luc Mélenchon adopte « une langue dans laquelle se reconnaissent les antisémites ». Puis il enfonce le clou : « Certains des propos de Mélenchon lui-même, mais aussi de Guiraud ou d'autres à LFI ne pouvaient jusqu'à récemment être entendus que dans les rangs de l'extrême droite antisémite. » Conspiracy Watch a publié un  dessin d'Ogé présentant David Guiraud, Jean-Luc Mélenchon, Mathilde Panot et Antoine Léaument comme la « relève »... d'Alain Soral. La dessinatrice a également insinué dans cette autre vile  création que le Nouveau Front populaire avait un problème d'antisémitisme à cause de LFI.

On l'a vu dans la  première partie, Conspiracy Watch reprend à son compte le concept d'« islamo-gauchisme » forgé par le très pro-israélien Pierre-André Taguieff, le maître à penser de Rudy Reichstadt. Le complotologue ira jusqu'à  parler d'« islamophilie » en ce qui concerne Jean-Luc Mélenchon. La tentative de corbynisation du leader de La France insoumise est très claire, avec le même objectif : mettre hors-jeu la « gauche de gauche » par des accusations d'antisémitisme et de soutien au terrorisme pour faire en sorte que le pôle libéral-atlantiste recouvre sa pleine domination (blairiste au Royaume-Uni, vallso-macroniste en France).

Bourdieu, Halimi, Lordon, Le Monde diplomatique... : tous conspis

Rudy Reichstadt n'a rien à objecter aux sorties conspirationnistes de BHL, Fourest, Enthoven ou Aphatie. Par contre, pour lui, l'économiste et philosophe Frédéric Lordon est à  ranger parmi les « idiots utiles » du complotisme qui  propose un « schéma manichéen » dans lequel « on finit toujours en somme par retomber sur la logique paranoïaque ».

Il  soupçonne Serge Halimi de conspirationnisme pour son usage dans un  éditorial du Monde diplomatique du concept d'« État profond » appliqué aux États-Unis. Dans  Franc-tireur, il glisse que les lecteurs du mensuel de gauche y sont régulièrement exposés à un argumentaire « allant de la justification intellectuelle du conspirationnisme au conspirationnisme le plus désinhibé ».

Selon  Conspiracy Watch, Pierre Bourdieu a écrit des lignes qui « semblent tout droit sorties d'un brûlot conspirationniste » et Rudy Reichstadt  estime que « certains de ses textes tardifs - ceux de l'époque du Bourdieu "militant", il faut insister sur ce point - ont des accents clairement conspirationnistes ». Patrick Champagne et Henri Maler ont répondu à ces accusations émanant notamment de Pierre-André Taguieff et Nathalie Heinich dans un  article publié sur le site d'Acrimed.

Le sociologue Pierre Bourdieu, un des intellectuels les plus cités et respectés au monde, est associé au conspirationnisme par Conspiracy Watch. Image DR

Les « extrêmes » se touchent

Conspiracy Watch pratique une hostilité équivalente pour les « extrêmes politiques », la mouvance représentée par le Printemps républicain et Franc-tireur étant bien sûr exempte de tout extrémisme selon le prisme idéologique du site. Rudy Reichstadt fait partie de ces « observateurs » qui renvoient la « gauche radicale » et le Rassemblement national dans le même bourbier comploto-populisto-antisémite (ce qui conduit au « ni RN ni LFI » de  Franc-tireur). Il avait exposé au  Monde dès 2012 sa grille de lecture très fruste : « La complosphère est une galaxie rouge/brune, qui s'agrège de l'extrême gauche à l'extrême droite autour d'un fond idéologique anti-impérialiste ».

Intervenant principal du documentaire de Caroline Fourest Les Réseaux de l'extrême : Les obsédés du complot (France 5, 2013), il Les réseaux de l'extrême - Les obsédés du complot cette complosphère par « des sites qui s'inscrivent très clairement dans l'extrême droite française, liée aux identitaires ou quelque chose de plus traditionnel, plus frontiste, voilà. Et puis, à l'opposé mais pas si loin que ça finalement, des sites qui s'inscrivent dans un horizon progressiste anticapitaliste, très anti-impérialiste. [...] Ils partent d'horizons très différents mais ils partagent une vision du monde anti-système. »

Une de « Franc-tireur » du 26 juin 2024, typique du « ni-ni » extrême-centriste de la Macronie. Image « Franc-tireur »

Quelques années plus tard, il déclare au  Point : « Il y a une corrélation nette entre radicalité politique et adhésion à des énoncés conspirationnistes. Grosso modo, plus on souscrit à une vision complotiste du monde, plus on a tendance à voter à l'extrême droite et ensuite à l'extrême gauche. »

Dès lors, il ne fut guère étonnant de voir Conspiracy Watch  promouvoir le site crapoteux de malhonnêteté  Bloquons-les ! lancé le 23 juin 2024 qui « propose une liste évolutive de candidats aux législatives à contrer, assortie des raisons de le faire ». Ce site confusionniste, dont Caroline Fourest a été la 𝕏 première à partager le lien sur X/Twitter, est typique du positionnement idéologique de Rudy Reichstadt - entre vallsisme et macronisme -, il se présente comme l'émanation d'« un collectif de citoyens résistants non partisans » qui ne veulent pas « endiguer un parti mais la fièvre et la peste, d'où qu'elles viennent, du RN ou de LFI, ou d'un autre parti ». Nous ne savons pas si Conspiracy Watch a été mis à contribution pour sa réalisation mais le style et les méthodes sont similaires.

Dans une cinquième et dernière partie, nous étudierons le positionnement du site fondé par Rudy Reichstadt sur les questions internationales. Résolument du côté de l'Otan, aligné sur les obsessions belliqueuses de l'Alliance atlantique dominée par les États-Unis, Conspiracy Watch met son savoir-faire en matière de deux poids, deux mesures au service de l'hégémonie occidentale en pillonant tout ce qui ressemble de près ou de loin à de l'anti-impérialisme.

 Laurent Dauré, 05.07.2024

Source:  Blast-info.fr

Crédits photo/illustration en haut de page : Diane Lataste

Dossier Conspiracy Watch

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