08/07/2024 mondialisation.ca  5min #252176

Comment l'Europe tente de résoudre le problème du « parapluie nucléaire »?

Par  Alexandre Lemoine

L'Europe commence à renoncer au parapluie nucléaire américain. Elle s'en protégeait depuis plus de 70 ans, et maintenant elle a besoin de son propre parapluie.

L'Union européenne a de grands doutes. Il n'y a plus de certitude que Washington viendra à son secours. L'inquiétude grandit particulièrement à l'approche de l'élection présidentielle aux États-Unis. L'UE craint que Donald Trump accède au pouvoir et ferme ce parapluie. C'est pourquoi les Européens ont commencé à évoquer discrètement ce qui était autrefois impensable. Ils veulent développer leur propre architecture de sécurité nucléaire,  écrit le journal Politico.

L'article attire l'attention sur les déclarations du président français lors d'une visite d'État en Suède. Emmanuel Macron a souligné que Paris utiliserait ses armes nucléaires si les pays scandinaves étaient en danger.

« Une partie de nos intérêts vitaux a une dimension européenne, ce qui nous impose une responsabilité particulière, compte tenu précisément de ce dont nous disposons et de notre capacité de dissuasion », a-t-il précisé.

De nombreux pays européens estiment qu'en relançant les débats sur leur propre parapluie nucléaire, l'Europe perd plus qu'elle ne gagne. L'Allemagne est en tête de ceux qui ont déjà plusieurs fois dit « non » aux sollicitations nucléaires des présidents français.

« La chancellerie considère les appels répétés de la France à la création d'un parapluie nucléaire européen comme illusoires, tant pour des raisons politiques que techniques. La raison en est l'instabilité de la politique intérieure en France. De plus, certains responsables allemands ne veulent pas que Washington ait l'impression que les États-Unis ne sont pas nécessaires en Europe. Qui plus est, la création du potentiel nucléaire prendrait 25 à 30 ans », indique l'article.

Il est encore trop tôt pour parler de la proposition de Macron d'utiliser les armes nucléaires françaises pour protéger l'Europe, car la France n'a pas encore clairement expliqué sa doctrine, disent de nombreux membres de l'UE. « Mais il y a plusieurs étapes importantes, ajoute Politico. Paris ne donne pas à d'autres dirigeants le pouvoir sur ses armes nucléaires et ne veut pas que d'autres pays financent ses armes nucléaires. De plus, Paris ne veut pas que cela ressemble à une concurrence avec les États-Unis. »

En 2007, le président Nicolas Sarkozy avait proposé à la chancelière allemande Angela Merkel de partager ses armes nucléaires, mais Berlin avait accueilli cette idée avec perplexité et irritation. Cependant, les experts notent qu'environ 20 bombes nucléaires tactiques américaines sont situées en Allemagne. Washington conserve le contrôle de l'utilisation de ces armes.

En 2016, l'ex-président des États-Unis et candidat républicain à l'élection de novembre, Donald Trump, a déclaré que les États-Unis pourraient n'aider que les pays qui paient leur juste part des dépenses de défense. Quelques jours seulement après le discours de Macron en Suède, Trump a rendu cette menace explicite, déclarant qu'il avait déjà informé le président d'un pays européen que les États-Unis ne les protégeraient pas contre une attaque russe s'ils avaient des dettes.

« Vous n'avez pas payé? Vous êtes un débiteur? »,  a déclaré Trump. « Non, je ne vous défendrais pas. En fait, j'encouragerais [la Russie] à faire tout ce qu'elle voudra. »

Compte tenu de la forte probabilité de la réélection de Trump en novembre, les responsables européens ont commencé, à contrecœur et discrètement, à discuter de la nécessité pour l'Europe de faire ce qui était impensable pendant la majeure partie de l'existence de l'Otan: développer une architecture de sécurité qui ne dépendrait pas autant des États-Unis, notamment en matière de dissuasion nucléaire.

Les pays les plus proches de la Russie ressentent particulièrement le besoin de s'adapter à ce paysage nucléaire changeant, ajoute Politico.

Varsovie insiste sur une participation plus active dans le système de dissuasion nucléaire sur le continent, mais avec les Américains, pas avec les Français. Cependant, il y a un problème: selon l'Acte fondateur Otan-Russie, l'Alliance s'est engagée à ne pas déployer d'armes nucléaires sur le territoire des nouveaux membres. L'Acte  stipule: « Les Etats membres de l'Otan réitèrent qu'ils n'ont aucune intention, aucun projet et aucune raison de déployer des armes nucléaires sur le territoire de nouveaux membres, et n'ont aucunement besoin de modifier un quelconque aspect du dispositif ou de la politique nucléaire de l'Otan, et n'en prévoient nullement le besoin pour l'avenir ». Et la Pologne en fait partie.

Mais l'éventuel retour de Trump au pouvoir pose une menace. Ce dernier ne parle plus de sortir de l'Otan, mais il ajoute des conditions à la participation des États-Unis à l'Alliance, y compris  l'exigence que les alliés augmentent leurs dépenses de défense et « jouent franc jeu ».

Les experts européens et américains affirment qu'il est peu probable que l'administration Trump décide de détruire physiquement les armes nucléaires déployées en Europe. Cependant, la dissuasion nucléaire dépend de la réputation politique, et il existe en Europe des craintes tacites que Trump soit moins enclin à venir en aide aux alliés européens que ses prédécesseurs.

« Les Français et les Britanniques devront repenser leur politique nucléaire si Trump est élu et s'il met à exécution sa menace de quitter l'Otan », a déclaré Daniel Fried, ancien ambassadeur des États-Unis en Pologne. « Pour la première fois depuis les années 1960, les pays européens doivent remettre en question le parapluie américain », a-t-il ajouté.

En Europe, seuls le Royaume-Uni et la France possèdent leur propre potentiel nucléaire. Londres dispose d'environ 225 ogives, Paris d'environ 290. À titre de comparaison, les États-Unis en possèdent plus de 5.000, et la Russie 5.580.

Alexandre Lemoine

La source originale de cet article est  Observateur continental

Copyright ©  Alexandre Lemoine,  Observateur continental, 2024

 mondialisation.ca

 Commenter