25/03/2025 reseauinternational.net  11min #272776

L'accord portuaire de Li au Panama : quelle réponse de la Chine ?

Il y a l'illusion d'une rupture avec Trump encouragée par l'âpreté de la lutte entre factions se disputant le poste de shériff. Mais la Chine et la Russie ne peuvent pas se faire d'illusions ni surtout Cuba le Venezuela et ceux qui sont déjà les victimes de cette vision musclée du commerce. Cette vente des ports panaméens l'illustre à sa manière... C'est pour cela que je fais précéder cet extrait d'un commentateur d'une publication de Hong Kong destinée aux investisseurs par l'analyse de COMAGUER. Il a le mérite de resituer l'affaire dans le cadre de cet affrontement d'un monde multipolaire, dans lequel Trump est la nouvelle mouture style Rambo de la même politique. Les termes n'ont pas changé : La Chine se bat toujours dans la stricte légalité du système dans lequel elle intervient qu'il s'agisse des pays dans lesquels elle achète et vend crée des infrastructures, ou celle de Hong Kong, mais aussi en «Chine continentale» où l'investissement doit obéir à des lois d'intérêt national. Ce respect du cadre légal, du lieu où a lieu la transaction tranche avec les mœurs extraterritoriales des USA et du royaume uni, qui au contraire inventent les règles au fur et à mesure qu'ils traitent, ils ont militarisé le dollar. Mais cette pratique extraterritoriale, combinée avec l'énormité de la dette américaine, créé les conditions d'une instabilité telle qu'elle finit par se retourner contre les lois de l'accumulation du capital, crée un capitalisme parasitaire... sans foi, ni loi, ce qui rend le shériff de moins en moins crédibles alors que l'essentiel de son système, malgré leur endettement abyssal repose sur la crédibilité du dollar et de sa puissance militaire. Tout l'art du système qui n'est déjà plus hégémonique consiste à créer le doute sur la stabilité de l'alternative que ce monde multipolaire représente et de tenter de recréer la confiance autour de la «nouveauté» que serait Trump reprenant miraculeusement la main.

En fait il s'agit d'imposer un cadre légal qui corresponde au lieu de la négociation à ces cowboys échappés du far west quel que soit ce cadre et prendre le temps qu'il faudra pour négocier et préparer l'affrontement sur un terrain plus favorable celui du «marché» chinois.

Danielle Bleitrach

*

par COMAGUER

Le canal de Panama «arraché à la Chine» ?

Dans notre bulletin 606 nous avions essayé de faire la lumière sur les propos rapides et approximatifs de Trump dénonçant la «main mise chinoise» sur le canal de Panama.

Premier point

Le canal de panama est et reste une propriété de l'État de Panama, État souverain. Il est géré par une autorité publique nommée par le gouvernement panaméen. Les actuels rapports de force politiques dans ce pays font que la Conseil d'administration de l'autorité du canal dont les membres sont désignés par le gouvernement est entre les mains des grands bourgeois capitalistes du pays.

De ce point de vue critique développé par des universitaires panaméens on peut donc considérer que le Canal n'est pas la propriété du peuple panaméen mais nous savons d'expérience qu'une nationalisation n'est pas une socialisation.

Second point

Les terminaux à conteneurs aux deux extrémités du canal étaient jusqu'à il y a peu concédés à la société hongkongaise CK Hutchison spécialisée depuis longtemps à Hong Kong dans ce type d'activité et qui avait étendu cette activité dans de nombreux autres ports du monde.

Qu'a fait le milliardaire Trump ? Il n'est pas allé chercher le plus gros milliardaire étasunien en lui demandant d'acheter les installations de Hutchison. Non, sortons de l'imagerie médiatique ! Dans la phase impérialiste l'État capitaliste est au service du capital financier.

En effet c'est Larry Fink le patron de BlackRock le plus gros fonds financier du monde qui, averti des projets présidentiels, a lui-même proposé ses services à Trump pour acheter CK Hutchison. Dans sa trésorerie qui s'élève à près de 12 mille milliards de dollars BlackRock a puisé de la menue monnaie et pour 22 milliards de dollars a pris le contrôle à 80% de la filiale spécialisée du groupe Hutchison qui, outre les deux de Panama, gère 41 terminaux à conteneurs dans 23 pays.

Mais BlackRock ne sait rien faire de ses mains à part cliquer sur des cours de bourse et il a dû s'adjoindre les services d'un professionnel pour faire fonctionner ces terminaux. Son choix s'est porté sur le groupe italo-suisse MSC qui gère aujourd'hui la première flotte de navires porte-conteneurs du monde et une trentaine de terminaux à conteneurs compte non tenu de la nouvelle acquisition.

Mener des négociations avec le groupe MSC est facile et discret. MSC n'est pas cotée en Bourse, toutes les actions sont entre les mains de la famille du fondateur Gian Luigi Aponte. Pas de rumeurs, pas de réunion d'urgence du Conseil d'administration, pas d'OPA, pas d'autorité de régulation boursière. On se téléphone, on prend rendez-vous dans un endroit tranquille les 2 équipes font des calculs et très vite on se met d'accord. Bien que sur un rythme plus lent Il en est allé de même quand MSC a pour 5 milliards d'euros racheté fin 2022 les terminaux portuaires et la logistique de Bolloré en Afrique.

BlackRock confie à MSC la gestion des terminaux qu'il vient d'acheter et CK Hutchison encaisse directement 19 milliards de dollars. Tout laisse penser que l'opération était très avancée voire finalisée quand Trump, le jour de son investiture, a annoncé sa volonté de «reprendre à la Chine» le contrôle du canal de Panama.

Jolie chorégraphie : le président des États-Unis lance à la face du monde un projet concocté en secret par le plus grand milliardaire étasunien et six semaines plus tard Trump peut annoncer preuve de sa toute-puissance que son objectif est déjà atteint. Quel spectacle !

Seulement voilà ! la Chine qui n'a pas été mise au courant fronce maintenant les sourcils.

Certes le groupe Hutchison est un groupe capitaliste hongkongais sur lequel le gouvernement de la République populaire n'a pas directement prise. C'est oublier qu'Hutchison a une autre filiale de gestion de terminaux portuaires qui n'a pas été vendue à BlackRock et qui gère des terminaux de Hong-Kong mais aussi à Shenzhen. Ce dernier port créé en 1980 est aujourd'hui le quatrième du monde pour le trafic des conteneurs (33 millions EVP en 2024). C'est oublier que le groupe Hutchison investit aussi sur le territoire de la République populaire en construisant et en exploitant des autoroutes à péage.

Bref depuis l'annonce triomphante du 14 mars le climat politico-économique s'est alourdi, Pékin a parlé de menace sur la sécurité nationale et le discours a été repris par le dirigeant de la région administrative spéciale. Au point que les cours d'Hutchison à la bourse de Hong-Kong sont en baisse et que lors de la publication la semaine dernière de ses résultats 2024 par le groupe Hutchison la vente à BlackRock/MSC des actifs portuaires n'a pas été mentionnée. Sollicité par la presse spécialisée le groupe a refusé de répondre. Le commentaire qui suit publié sur un blog boursier nous parait une bonne synthèse de la situation. (le commentaire n'a pas pu être repris parce que dans un format PDF interdit à la reproduction)

«Malgré cette transaction significative, l'entreprise n'a fait aucune mention de la vente des ports dans son communiqué de résultats. Elle a plutôt noté que «les tensions géopolitiques et commerciales se sont... considérablement intensifiées». La société a également averti que l'environnement opérationnel pour ses activités devrait rester à la fois volatile et imprévisible.

Face à cet environnement difficile, CK Hutchison a déclaré qu'elle prévoit de limiter ses dépenses d'investissement et ses nouveaux projets, se concentrant plutôt sur une gestion rigoureuse des flux de trésorerie».

L'affaire n'est pas terminée puisque l'accord entre Hutchison et BlackRock/MSC ne sera officiel et définitif que le 2 avril.

*

La loi anti-sanctions peut empêcher Li Ka-shing de vendre des ports panaméens, mais elle frappera de nombreuses autres entreprises de Hong Kong

Le milliardaire Li Ka-shing a fait don de trois unités d'Histotripsy 2.0, un appareil de traitement
du cancer du foie, à deux universités de Hong Kong en 2024. Photo : Fondation Li Ka Shing

par Yong Jian

Un porte-parole médiatique du Parti communiste chinois a suggéré d'utiliser le mécanisme anti-sanctions de la Chine pour faire face à la vente par le magnat de Hong Kong Li Ka-shing de ses ports mondiaux, dont deux sur le canal de Panama, à BlackRock.

Dans son dernier  article intitulé «Arrêtez la transaction, évitez de perdre beaucoup pour économiser un peu», Ta Kung Pao, un journal pro-Pékin, exhorte Li à abandonner son accord sur les ports.

Depuis sa première attaque contre Li le 13 mars, le journal a publié plus de 10 commentaires et articles de presse sur le sujet. Alors que les précédents qualifiaient Li de «traître» et d'homme d'affaires antipatriotique, son dernier article d'opinion mentionne pour la première fois un outil juridique concret - la loi anti-sanctions.

«Tant au niveau national qu'au niveau de la Région administrative spéciale de Hong Kong, notre système juridique est assez complet», écrit Wan Yunping. (Le nom peut être un pseudonyme car l'auteur n'a pas de titre et n'a jamais publié d'article auparavant.)

«En réponse aux sanctions américaines et occidentales de ces dernières années, notre pays a accumulé une riche expérience en matière de lutte contre les sanctions et a mis en place un mécanisme de réponse efficace», a déclaré Wan. «L'État et la RAS disposent de mécanismes juridiques pour traiter les soi-disant «transactions juridiques» qui nuisent aux intérêts nationaux».

Il dit que ceux qui ont souligné que l'accord proposé par Li est une «transaction légitime» en vertu du principe de la liberté contractuelle sont «trop naïfs et séniles».

«Du point de vue opérationnel des fusions et acquisitions commerciales, je conseille aux entreprises et aux particuliers concernés d'arrêter les livraisons, d'éviter les erreurs de calcul et d'éviter de perdre beaucoup pour économiser un peu», explique Wan.

L'auteur affirme également que l'accord de Li viole le principe de l'ordonnance sur la  sécurité nationale de Hong Kong, qui stipule que «le principe le plus élevé de la politique «un pays, deux systèmes» est de sauvegarder la souveraineté nationale, la sécurité et les intérêts de développement». Le Conseil législatif a adopté l'ordonnance, rédigée sur la base de l'article 23 de la Loi fondamentale, en mars 2024.

«Cette transaction viole directement ce principe suprême car elle nuira à la sécurité nationale et aux intérêts de développement de la Chine», a-t-il déclaré. «Violer le principe de la loi est aussi une violation de la loi».

«Dans l'ensemble du système juridique, toutes les dispositions légales n'énoncent pas directement les conséquences d'une violation», ajoute-t-il. «Cependant, l'absence de conséquences juridiques écrites ne signifie pas que la loi n'a pas d'effet juridique».

En août 2021, Pékin  a suggéré d'étendre le champ d'application de sa loi anti-sanctions étrangères à Hong Kong en l'ajoutant à l'annexe III de la Loi fondamentale. Si elle était mise en œuvre, cette loi interdirait aux entreprises et aux banques de Hong Kong d'appliquer des sanctions étrangères contre la Chine.

Cependant, le comité permanent de l'Assemblée populaire nationale (APN) n'a finalement pas discuté de la suggestion après avoir estimé qu'elle mettrait les banques et les institutions financières de Hong Kong dans une position difficile dans la lutte entre la Chine et les États-Unis et déclencherait une fuite des capitaux de Hong Kong.

Certains observateurs ont  déclaré que Pékin pouvait utiliser la loi existante sur la sécurité nationale et la mise en œuvre potentielle de la loi anti-sanctions à Hong Kong pour traiter avec Li. Mais Ronny Tong, un expert juridique et membre du Conseil exécutif, a déclaré qu'il était peu probable que Pékin intervienne dans l'affaire de la loi sur la sécurité nationale.

«Le Royaume-Uni a adopté la loi sur l'investissement dans la sécurité nationale en 2021 pour examiner les investissements sortants et entrants, tandis que les États-Unis ont également récemment interdit aux entreprises américaines d'investir en Chine et aux entreprises chinoises d'investir aux États-Unis»,  a déclaré Tong dans un message sur les réseaux sociaux.

«Les médias et la communauté internationale n'ont pas critiqué ces restrictions. Mais si le gouvernement de la RAS intervient dans une affaire pour des raisons de sécurité nationale, il s'attirera certainement des critiques et des dénigrements écrasants», dit-il. «Nous avons toujours traité les choses de manière équitable et conformément à la loi. C'est la différence entre la Chine et le Royaume-Uni-États-Unis».

Il a déclaré que Li devait se demander si la vente de ses ports était dans l'intérêt national.

Il n'est pas clair si Pékin bloquera l'accord portuaire de Li avec la loi anti-sanctions. Pour que cela se produise, le Comité permanent de l'APN doit tenir une réunion avant que CK Hutchison et le consortium BlackRock-Til ne signent la documentation définitive de la transaction le 2 avril.

source :  Asia Times via  Histoire et Société

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