26/03/2025 ssofidelis.substack.com  14min #272939

La soumission à l'autoritarisme

Par Chris Hedges pour ScheerPost, le 24 mars 2025

Je n'ai pas été surpris lorsque la présidente par intérim de l'université Columbia, Katrina Armstrong, a  cédée auxdemandes de l'administration Trump. Elle a accepté d'interdire les masques ou autres protections faciales, d'interdire les manifestations dans les bâtiments universitaires et de créer une force de sécurité interne composée de 36 policiers de la ville de New York habilités à "expulser des individus du campus et/ou à les arrêter, le cas échéant". Elle a également renoncé à l'autonomie des départements universitaires, comme l'exigeait l'administration Trump, en nommant un nouveau vice-recteur principal chargé de "réexaminer" le département d'études sur le Moyen-Orient, l'Asie du Sud et l'Afrique de l'université ainsi que le Centre d'études palestiniennes.

Les universités d'élite telles que Harvard, Princeton, Columbia ou Yale ont été créées pour former et perpétuer la ploutocratie. Elles ne sont pas et n'ont jamais été des centres de pensée intellectuelle d'avant-garde ou favorables aux dissidents et aux radicaux. Elles se parent d'une apparence de probité morale et d'intellectualisme, mais servent lâchement le pouvoir politique et économique. Telle est leur nature. Ne vous attendez pas à ce que cela change, même si nous nous précipitons tête baissée vers l'autoritarisme.

Mme Armstrong, comme la plupart des dirigeants de nos universités, continue de s'humilier en vain. Elle serait, je suppose, ravie de faire de la place sur le mur de son bureau pour accrocher un portrait surdimensionné du président. Mais ce qu'elle ignore, et ce que l'histoire nous a appris, c'est qu'avec les autocrates, aucune complaisance ne suffit. Elle, et le reste des élites libérales, qui s'aplatissent servilement pour tenter de s'accommoder de leurs nouveaux maîtres, seront progressivement remplacés ou dominés par des idiots grotesques tels que ceux qui pullulent dans l'administration Trump.

Le ministère de l'Éducation a  averti 60 collèges et universités qu'ils pourraient faire l'objet de "mesures coercitives potentielles" s'ils ne se conforment pas à la loi fédérale sur les droits civiques qui protège les étudiants contre la discrimination fondée sur la race ou la nationalité, y compris l'antisémitisme. Columbia,  privée de 400 millions de dollars de subventions fédérales, tente désespérément de rétablir le financement. Je doute que cela fonctionne. Ceux qui mènent ces attaques contre les universités ont l'intention d'en faire des machines à endoctriner. La soi-disant campagne contre l'antisémitisme n'est en réalité qu'un outil cynique utilisé à cette fin.

L'avertissement fait suite à une lettre ouverte signée par 200 membres du corps professoral le 3 février, exhortant l'Université Columbia à mettre en œuvre des mesures pour "protéger les étudiants juifs". Parmi leurs revendications figurent le renvoi du professeur Joseph Massad, qui enseigne la politique arabe moderne et l'histoire des idées à l'université, et l'ouverture d'une enquête en vertu de l'article VI à son encontre, l'adoption par l'université de la définition du terme antisémitisme de l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA), qui assimile la critique d'Israël au racisme anti-juif, et le recrutement par l'université de professeurs pro-Israël titulaires.

Ces institutions d'élite - j'ai étudié à Harvard et j'ai enseigné à Columbia et à Princeton - ont toujours été complices des crimes de leur époque. Elles n'ont pas dénoncé, jusqu'à ce que les temps changent, le massacre des Amérindiens, l'esclavage des Africains, la répression des organisations ouvrières et socialistes au début du XXe siècle et la purge des institutions, y compris universitaires, durant la  "peur rouge" dans les années 1920 et 1930, puis la  chasse aux sorcières sous le maccarthysme. Ils  se sont retournés contre leurs étudiants qui protestaient contre la guerre du Vietnam dans les années 1960 avec autant de virulence qu'ils le font aujourd'hui.

La lie de l'administration Trump est en grande partie issue de ces institutions universitaires d'élite. Je peux vous assurer que leurs enfants fréquenteront également ces écoles malgré leurs condamnations publiques. La représentante Elise Stefanik, qui a  humilié les présidents du Massachusetts Institute of Technology, de Harvard et de l'Université de Pennsylvanie lors d'auditions au Congrès, est diplômée de Harvard. Le vice-président JD Vance est diplômé de la faculté de droit de Yale. Trump est diplômé de l'université de Pennsylvanie. Le secrétaire à la Défense, Peter Hegseth, a étudié à l'université de Princeton et à la Kennedy School of Government de Harvard. Le secrétaire à la Santé et aux Services sociaux, Robert F. Kennedy Jr. - qui a fait  réexaminer les subventions accordées par son agence aux universités à la suite d'allégations d'antisémitisme - est diplômé de Harvard.

Katherine Franke, qui a enseigné à la faculté de droit de l'université Columbia pendant 25 ans, a  récemment perdu son poste pour avoir défendu le droit des étudiants de Columbia à manifester en faveur d'un cessez-le-feu dans le massacre israélien à Gaza, et pour que l'université se désinvestisse d'Israël. Elle a également condamné la pulvérisation d'un produit chimique toxique sur les manifestants pro-palestiniens sur le campus, provoquant l'hospitalisation de plusieurs étudiants.

"L'une des raisons pour lesquelles l'université de Columbia a été une cible si facile (et je ne parle pas seulement de Columbia, je pense que cela vaut aussi pour Harvard, Yale et les autres universités d'élite) est que les conseils d'administration ne sont plus composés de personnalités impliquées dans l'éducation, engagées dans la mission éducative, d'une manière ou d'une autre, professionnellement ou non, et qui se perçoivent comme les garants du rôle spécifique que l'université joue dans une démocratie", m'a-t-elle confié.

"Ce sont plutôt des gestionnaires de fonds spéculatifs, des investisseurs en capital-risque, des avocats d'entreprise et, dans notre cas, des fabricants d'armes".

Elle poursuit :

"Et ils considèrent que leur unique responsabilité est de protéger la dotation. Je décris souvent Columbia, qui est le plus grand bailleur résidentiel de New York, comme une société foncière qui se contente d'enseigner en parallèle. Au fil du temps, elle est devenue une simple entreprise à but non lucratif. Et donc, lorsque la pression a commencé à monter, aucun membre du conseil d'administration n'a dit : 'Attendez une minute, nous devons faire partie de la Résistance, ou, au minimum, nous devons défendre notre mission académique'. Lorsque j'ai regardé l'[ancienne] présidente Minouche Shafik témoigner devant cette commission de la Chambre depuis mon salon... j'ai été choquée d'une part d'avoir été citée, mais surtout parce que la présidente Shafik n'a rien fait pour défendre Columbia, son corps professoral, ses étudiants, notre projet, notre histoire de première université mondiale. Bien au contraire, elle s'est mise à plat ventre devant un tyran. Et nous savons tous que lorsqu'on s'incline devant un tyran, il en est encouragé. Et c'est exactement ce qui se passe ici aujourd'hui, alors qu'ils négocient toujours avec l'administration Trump selon les conditions de cette dernière. Et cette université, si elle survit, ne sera plus jamais la même, selon moi".

Vous pouvez consulter  mon entretien avec le professeur Franke.

Les universités et les collèges de tout le pays ont muselé la liberté d'expression et bafoué leur intégrité académique. Ils ont brutalisé, arrêté, suspendu et expulsé des professeurs, des administrateurs et des étudiants qui dénoncent le génocide. Ils ont fait intervenir  la police sur leurs campus - dans le cas de Columbia, à trois reprises - pour arrêter des étudiants, souvent en les accusant de violation de propriété privée. Emboîtant le pas à leurs patrons autoritaires, ils ont soumis les étudiants à la  surveillance interne. L'université de Columbia, en première ligne de la  répression contre ses étudiants, a  interdit les organisations Students for Justice in Palestine et Jewish Voice for Peace un mois après le début du génocide d'Israël à Gaza en novembre 2023, alors que les deux organisations avaient appelé à un cessez-le-feu bien avant le début des manifestations et des campements.

La violente répression des manifestations par l'université de Columbia et sa décision de boucler son campus, désormais cerné de checkpoints de sécurité, ont pavé la voie à  l'arrestation de Mahmoud Khalil, étudiant diplômé à l'École des affaires publiques internationales. Il est  résident permanent légal. Il n'a commis aucun crime. Mais l'administration de l'université avait déjà diabolisé et criminalisé M. Khalil et les autres étudiants, dont beaucoup sont juifs, pour avoir osé protester contre le massacre de masse à Gaza.

La ARREST VIDEO: Mahmoud Khalil kidnapped by ICE agents. Filmed by his pregnant wife Noor Abdalla. par sa femme le 8 mars, montrant M. Khalil emmené par des agents fédéraux en civil de l'ICE (Immigration and Customs Enforcement) non identifiés, m'a rappelé de manière effrayante les enlèvements par la police secrète dont j'ai été témoin dans les rues de Santiago durant la dictature d'Augusto Pinochet.

Dans les États autoritaires, la loi protège la criminalité des puissants. Elle révoque la procédure régulière, les libertés fondamentales et les droits de citoyenneté. C'est un instrument de répression. Il n'y a qu'un pas entre la  privation de droits d'un résident légal titulaire d'une carte verte et la privation des droits de n'importe quel citoyen. C'est ce qui nous attend.

M. Khalil a été arrêté en vertu de la  loi sur l'immigration et la nationalité de 1952, également connue sous le nom de  loi McCarran-Walter. Elle confère  au secrétaire d'État le pouvoir d'expulser des ressortissants étrangers s'il a des "motifs raisonnables de croire" que leur présence ou leurs activités aux États-Unis "pourraient avoir de graves conséquences néfastes en matière de politique étrangère". Elle a été utilisée pour refuser l'entrée au poète chilien  Pablo Neruda, à l'écrivain colombien  Gabriel Garcia Márquez et à l'auteure britannique  Doris Lessing. Elle a également été utilisée pour expulser la poète et essayiste  Margaret Randall et la militante des droits civiques et journaliste  Claudia Jones. Le sénateur Patrick McCarran,  ouvertement admirateur du dictateur espagnol Francisco Franco et  antisémite enragé, a formulé la loi pour cibler non seulement les dissidents et les communistes, mais aussi les Juifs. Lorsque la loi a été promulguée, elle a été  utilisée pour interdire l'entrée aux États-Unis aux Juifs d'Europe de l'Est rescapés de l'Holocauste en raison de leurs prétendues sympathies pour l'Union soviétique.

"L'ironie de la chose n'échappe à aucun d'entre nous, à savoir que ces lois sont profondément antisémites et qu'elles sont maintenant déployées au nom de la protection des citoyens juifs ou de nos objectifs de politique étrangère avec l'État d'Israël", a déclaré Mme Franke. "Et c'est là que réside le cynisme de cette administration. Ils se fichent éperdument de cette histoire. Ils cherchent à obtenir le plus de pouvoir possible, à faire adopter toutes les lois, aussi horribles soient-elles. Même les lois qui ont  interné les Japonais durant la Seconde Guerre mondiale. Je suis certaine qu'ils se feront un plaisir de les utiliser un jour".

James Luther Adams, mon mentor à la Harvard Divinity School, était en Allemagne en 1935 et 1936 jusqu'à ce qu'il soit arrêté et déporté par la Gestapo. Il a travaillé avec l'église clandestine antinazie, connue sous le nom d'Église de la Confession, dirigée par des ecclésiastiques dissidents tels que Dietrich Bonhoeffer. Adams a vu avec quelle rapidité et quelle lâcheté les universités allemandes, qui, comme la nôtre, étaient considérées comme faisant partie des meilleures au monde, se sont rendues aux diktats du fascisme et se sont autodétruites.

Le théologien et philosophe Paul Tillich, un ami proche d'Adams, a été renvoyé de son poste d'enseignant et mis sur liste noire dix semaines après l'arrivée des nazis au pouvoir en janvier 1933. Le livre de Tillich, "The Socialist Decision" ( La décision socialiste), a été immédiatement  interdit par les nazis. Tillich, pasteur luthérien, ainsi que le sociologue  Karl Mannheim et le philosophe  Max Horkheimer, auteur de " Eclipse of Reason" qui examine la montée de l'autoritarisme, ont été qualifiés d'"ennemis du Reich", mis sur liste noire et contraints à l'exil. La "loi pour la restauration de la fonction publique" de 1933 a vu tous les professeurs juifs licenciés. La grande majorité des universitaires ont cédé à la peur ou, comme le philosophe Martin Heidegger, ont rejoint le parti nazi, qui l'a nommé recteur de l'université de Fribourg.

Adams voyait dans la droite chrétienne des similitudes troublantes avec l'Église chrétienne allemande, qui était pro-nazie. Il a été la première personne à qualifier la droite chrétienne de  "fascistes chrétiens". Il nous a également mis en garde contre les universités et les universitaires qui, si le pays sombre dans l'autoritarisme, ne reculeraient devant rien pour protéger leur statut et leurs privilèges. Rares seraient ceux qui oseraient s'exprimer ou défier l'autorité.

"Si les nazis prenaient le pouvoir aux États-Unis, 60 % des professeurs de Harvard commenceraient volontiers leurs cours par le salut nazi", a-t-il plaisanté.

Nous en sommes là. Aucune des institutions progressistes, y compris les universités, les médias privés et le Parti démocrate, ne nous défendra. Elles  resteront les bras croisés, trahiront avec hypocrisie leurs prétendus principes et leur engagement envers la démocratie, ou se transformeront de leur plein gré en apologistes du régime. Les purges et campagnes de bâillonnement de nos intellectuels, écrivains, artistes et journalistes les plus courageux et les plus accomplis, qui ont commencé avant le retour de Trump à la Maison Blanche, prennent de l'ampleur.

Il ne nous restera que la Résistance. Celle des ennemis de l'État.

* Chris Hedges est un journaliste lauréat du prix Pulitzer, ancien correspondant à l'étranger pendant quinze ans pour The New York Times, où il a occupé les postes de chef du bureau du Moyen-Orient et de chef du bureau des Balkans pour le journal. Il a auparavant travaillé à l'étranger pour The Dallas Morning News, The Christian Science Monitor et NPR. Il est l'animateur de l'émission The Chris Hedges Report.

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