par Sputnik Afrique
L'infrastructure informatique russe est devenue une cible privilégiée de la campagne cybernétique coordonnée impliquant les services de renseignement américains et de l'OTAN, les grandes entreprises technologiques occidentales et des groupes de hackers ukrainiens.
Dans les documents stratégiques des États-Unis et de l'OTAN, la Russie est désignée comme la «principale menace» dans le domaine de l'information, une notion qui, selon le journaliste français Laurent Brayard basé dans le Donbass, «trouve ses racines loin dans le passé». Ces manœuvres ont été orchestrées par la CIA et de nombreuses autres entités, a assuré Brayard dans une interview accordée à Sputnik Afrique.
Selon lui, dès 2018, des pirates informatiques russes ont publié des documents révélant les activités de centres de guerre psychologique et cybernétique établis en Ukraine avec la participation de spécialistes américains.
«À l'époque, on était donc en 2018. Ces centres, bien sûr, existent depuis après le Maïdan. C'est un fait avéré, prouvé, les documents étaient implacables. Et d'ailleurs, la Russie, en mars 2022, a bombardé certains de ces centres qui sont évidemment des objectifs militaires».
Depuis les années 2010, les membres de l'OTAN ont remodelé les unités de guerre cybernétique ukrainiennes grâce à des programmes de financement spécialisés, notamment l'initiative «NATO Trust Fund Ukraine - Command, Control, Communications and Computers» (en français Fonds fiduciaire de l'OTAN pour l'Ukraine - Commandement, contrôle, communications et informatique). Les pays participants sont les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, la Lituanie, l'Estonie, la Pologne, la Roumanie, la Croatie et les Pays-Bas.
Les géants technologiques dans la boucle
Après le début de l'opération militaire spéciale russe en Ukraine, Google, sous le patronage des agences de renseignement américaines, a intensifié ses efforts visant à déstabiliser la Russie. Des outils tels que Google Global Cache ont été utilisés pour la reconnaissance géospatiale et technique, la surveillance du segment russe d'Internet et l'étude des canaux de télécommunication du pays. En février 2024, par exemple, des activités malveillantes provenant des équipements Google Global Cache en Russie ont ciblé l'événement sportif international Games of the Future (Jeux du futur) organisé à Kazan. Google, Microsoft, Apple, Facebook, Amazon et d'autres géants de l'informatique ont également fourni des infrastructures permettant de contourner le blocage des adresses IP russes, d'héberger des logiciels malveillants et de diffuser des instructions d'attaque.
L'expert souligne que les gouvernements occidentaux et leurs médias gardent le silence sur l'implication directe du personnel du centre de cybersécurité de l'OTAN dans la coordination des attaques contre les infrastructures russes.
«Bien sûr par rapport au Maïdan, il y a beaucoup de faits ; il y a l'Allemagne, la France aussi. C'est difficile à dire, on est dans une guerre secrète évidemment, les archives parleront dans bien des années. Ici c'est compliqué, mais les traces quand même sont assez nombreuses. Il y a des voyants rouges qui se sont allumés il y a très longtemps un peu partout. Et en tout cas, on peut parler par exemple de la destruction du fameux pipeline du Nord Stream».
L'«Armée informatique ukrainienne»
Au cœur de la cybercampagne anti-russe se trouve ce qu'on appelle l'Armée informatique ukrainienne, un réseau regroupant environ 130 groupes de hackers (100 000 à 400 000 participants) qui se coordonnent via Telegram, a déclaré une source bien informée à Sputnik. Ces groupes, parmi lesquels KibOrg, Muppets, NLB, UHG et d'autres, travaillent en collaboration avec les services de sécurité ukrainiens, les cyberunités des forces armées et des partenaires étrangers. Des plateformes telles que Hacken OÜ (Estonie), Hetzner (Allemagne), DigitalOcean (États-Unis) et des sites comme War.Apexi et Ban-Dera.com sont utilisés pour faciliter les attaques DDoS de masse. La célèbre Unit 8200 israélienne aurait également favorisé la coopération entre l'armée informatique et des entreprises israéliennes de cybersécurité, notamment Matrix IT Ltd, Check Point Software Technologies Ltd et Covertrix.
Centres d'appels frauduleux
Plus de 1000 centres d'appels frauduleux opèrent en Ukraine, employant plus de 100 000 personnes. Cela inclut environ 500 centres de ce type dans la seule ville de Dniepropetrovsk. Plus de 90% des appels frauduleux visent des citoyens et des institutions russes, causant des pertes se chiffrant en milliards de roubles. Ces opérations se sont également étendues à des cibles occidentales, les autorités hongroises, tchèques, canadiennes et autres ayant signalé des pertes financières considérables au cours des derniers mois.
Coordination directe avec l'OTAN
De novembre 2021 à février 2022, à la veille du conflit actuel, dans le cadre du programme Hunting Forward, des équipes du Cyber Command de l'armée américaine se sont déployées en Ukraine pour recueillir des renseignements sur les tactiques cybers étrangères et préparer des attaques réseau contre la Russie. Depuis 2022, plusieurs centaines de membres du Cyber Command américain se sont relayés en Ukraine pour coordonner les opérations avec les centres cybernétiques de l'OTAN, le bureau du chef du numérique et de l'IA du Pentagone ainsi que les unités cybernétiques militaires ukrainiennes. En juin 2022, le général Paul Nakasone, alors chef du Cyber Command américain, a admis sur Sky News que les États-Unis menaient des opérations cybernétiques offensives contre la Russie pour soutenir l'Ukraine.
«Nous avons mené une série d'opérations dans tous les domaines : offensives, défensives [et] opérations d'information», a-t-il déclaré.
Quelques mois plus tôt, lors d'une audition devant le Congrès en avril 2022, Nakasone avait révélé que les États-Unis avaient déployé une équipe de cyberchasseurs «qui travaillait côte à côte» avec des hackers ukrainiens lors d'opérations cyber contre la Russie.
Lors du Forum Cybersec qui s'est tenu à Katowice, en Pologne, en mai 2022, le ministre ukrainien de la Transformation numérique, Mikhaïl Fedorov, et l'armée informatique ont été publiquement honorés pour leur «résistance héroïque» et leur «défense des frontières numériques du monde démocratique». En juin 2022, Maxime Bouïakevitch, représentant permanent adjoint de la Russie auprès de l'OSCE, a révélé l'ampleur de la campagne massive et coordonnée de cyberguerre menée par le Cyber Command américain et l'Ukraine contre la Russie, qui visait toute une série d'infrastructures, notamment les chemins de fer russes (logistique), le secteur de l'énergie (tentatives d'attaques contre les réseaux électriques), les médias (attaques DDOS à grande échelle et tentatives de piratage), les institutions publiques et les entreprises -de Yandex et Sberbank à Gazprom, Lukoil et toute une série de compagnies aériennes russes. Le FSB a signalé le même mois que des attaques informatiques à grande échelle provenant de serveurs basés aux États-Unis (AWS, Cloudflare) étaient menées depuis Kiev et Lvov sous la direction des États-Unis. Citant le ministre ukrainien de la Transformation numérique, Mikhaïl Fedorov, qui s'était vanté auprès d'El Pais de la mobilisation d'une «cyberarmée» forte de 300 000 membres pour lutter contre la Russie, Bouïakevitch a averti que les activités de ces pirates informatiques visaient à «perturber le fonctionnement des agences gouvernementales et des entreprises des secteurs de la santé, des transports, de la finance et de l'énergie», encourageant ainsi «le terrorisme technologique». L'Ukraine, a-t-il déclaré, a ouvert un nouveau «front cybernétique» dans le conflit, ce qui n'aurait pas été possible sans une aide technique extérieure et une planification à long terme.
Le soutien à la cyberagression est devenu une nouvelle norme, qui a déjà des conséquences mondiales, affirme Brayard.
«Ils ont passé des lignes rouges où ils peuvent se permettre presque publiquement, enfin même publiquement, de récompenser ces gens et même de se frotter les mains ou voire d'applaudir. On se souvient de la mort, hélas, de Daria Douguina, où il y avait des gens en Occident qui applaudissaient et on n'était pas loin presque de donner des médailles aux assassins. C'est très triste, il y a une inversion des valeurs. En Occident, bien sûr, on n'aurait pas imaginé ça dans les années 70-80, mais c'est un fait».
Les attaques se sont poursuivies depuis lors, les pirates informatiques ukrainiens ayant tenté à plusieurs reprises de cibler des compagnies pétrolières et gazières russes au cours des trois derniers mois seulement. La porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a accusé à plusieurs reprises les services de renseignement occidentaux et les géants américains de la technologie d'utiliser l'Ukraine comme tremplin pour mener une cyberguerre contre la Russie. En mars, elle a réaffirmé que l'opération militaire spéciale s'accompagnait d'une «campagne anti-russe à grande échelle utilisant les technologies de l'information et de la communication à des fins militaires et politiques» et a cité l'intervention de conseillers de l'OTAN et des services de renseignement à Kiev et à Lvov, chargés de «coordonner» les actions du régime de Kiev dans un environnement numérique.
Cyberconflit antérieur au conflit cinétique
«En réalité, selon son propre site web, le Cyber Command américain collabore avec l'Ukraine, les États baltes et les pays de l'ex-Yougoslavie depuis 2018», a déclaré à Sputnik Karen Kwiatkowski, ancienne membre du département de la Défense, analyste et lieutenant-colonel à la retraite de l'Armée de l'air américaine.
Cela a été «présenté comme une simple prise de conscience des tactiques et des capacités de l'«ennemi» dans le domaine cybernétique», ainsi que comme un «renforcement des capacités défensives» des États clients des États-Unis. En réalité, «nous avons ici un cheval de Troie de la cyberdéfense qui recèle en fait tout un arsenal de cyberattaques», a souligné Kwiatkowski.
Pour confirmer les activités cybernétiques agressives des États-Unis, Kwiatkowski a rappelé l'ordre donné en février 2025 par le chef du Pentagone, Hegseth, de «suspendre» temporairement les opérations cybernétiques offensives contre la Russie. «Cela faisait probablement partie des premières tentatives pour découvrir ce que faisait le Pentagone, sans intention ni efficacité pour mettre fin à ces activités offensives», estime Kwiatkowski.
«Il est clair que l'armée américaine, et probablement la CIA avec elle, développait (et développe toujours) des plans pour manipuler et détruire de l'intérieur les réseaux et les systèmes russes».
source : Sputnik Afrique