09/09/2025 elucid.media  13min #289891

Fiasco commercial, soumission géopolitique : le crépuscule de l'Union européenne

publié le 09/09/2025 Par  Éric Juillot

Alors que le récent accord commercial conclu entre Bruxelles et les États-Unis relève de la défaite en rase campagne, l'Union européenne expose par ailleurs au grand jour sa tragique impotence géopolitique, tout en échafaudant un projet de budget qui ne satisfait personne. Dernières nouvelles de Bruxelles.

Comment le dire ? L'accord commercial conclu entre les États-Unis et l'Union européenne en juillet dernier est un tel désastre pour cette dernière que les mots manquent pour en exprimer la portée. Donald Trump ne s'est pas contenté d'imposer à Ursula von der Leyen sa volonté, il a écrasé l'UE en ne lui offrant aucune contrepartie aux droits de douane de 15 % qu'elle se voit imposer, et en ajoutant à cet « accord » des clauses comminatoires - l'engagement à acheter 750 milliards de dollars de produits énergétiques américains et à investir outre-Atlantique 600 milliards d'euros - qui n'auront pas besoin d'être réalisées pour produire leur principal effet : celui d'une complète sujétion de l'Union européenne vis-à-vis des États-Unis.

Quand l'union fait la faiblesse

Sommée de s'aligner sur les intérêts américains au point de les défendre, « l'Europe » s'est platement exécutée, bradant son honneur - si ce terme peut avoir du sens au sujet de Bruxelles -, piétinant ses propres intérêts, annihilant au grand jour sa chimérique ambition de peser dans la marche du monde. L'histoire contemporaine fournit peu d'exemples comparables d'un tel abaissement. Peut-être faut-il évoquer ici les « traités inégaux » imposés à la Chine au milieu du XIXe siècle par le Royaume-Uni et par la France. Mais ces traités ont été imposés au terme de guerres qui avaient vu la défaite de l'armée impériale chinoise. En 2025, face à l'Union européenne, il n'est pas nécessaire de recourir aux armes pour la soumettre. Elle le fait pour ainsi dire volontairement, en parfaite conformité avec sa nature profonde.

Il faut d'abord, pour en rendre compte, évoquer, à titre superficiel, la personnalité d'Ursula Von der Leyen, dont le tropisme atlantiste est une donnée essentielle. Il lui était sans doute impossible d'assumer un conflit frontal au long cours avec les États-Unis dans le domaine commercial - ce qui supposait de riposter aux droits américains par des droits européens - car le risque était grand, alors, d'entraîner une rupture globale avec Washington aux conséquences géopolitiques incalculables. En ce sens, la présidente de la Commission européenne a agi comme le souhaitaient les élites politiques de la plupart des 27.

« L'autonomie stratégique » de l'Union européenne, défendue par la France, bute ici sur un blocage insurmontable : le lien congénital et de dépendance volontaire de l'UE vis-à-vis des États-Unis, que rien ne doit remettre en cause sérieusement, même s'il doit prendre la forme d'une soumission. La brutalité de l'offensive commerciale américaine a au moins le mérite de mettre à nu une relation inégalitaire ordinairement dissimulée, par la honte de ce côté-ci de l'Atlantique, et par les formes diplomatiques de l'autre côté.

L'Union européenne est également victime de son dogme libre-échangiste. Pour elle, le libre-échange est un fait de nature, l'état souhaitable du commerce international en tout temps et en tout lieu, à rebours de ce que démontre l'histoire économique des deux derniers siècles. Ce rapport idéologique au libre-échange la rend concrètement inapte à défendre ses intérêts face à une puissance ascendante comme la Chine, ou face à une puissance dominante, les États-Unis, qui choisissent de mettre un terme à la phase libre-échangiste ouverte il y a près de cinquante ans, dès lors que les effets négatifs de cette politique commerciale l'emportent pour eux sur ses effets positifs.

L'Union européenne, de son côté, reste viscéralement attachée à un régime de croyance qui la condamne à subir la marche du monde impulsée par d'autres. Son incapacité est d'autant plus spectaculaire que les États ont, par les traités fondateurs de l'UE, fait de la politique commerciale une compétence exclusive de Bruxelles ; ils se sont dessaisis de leur souveraineté dans ce domaine dans l'espoir que cela permettrait à l'UE de devenir, bien plus qu'un vaste marché de 450 millions de consommateurs, une véritable puissance commerciale. Chacun peut constater aujourd'hui qu'il n'en est rien. L'UE pourrait faire un pas dans cette direction si elle monnayait beaucoup plus qu'elle ne le fait l'accès à son marché en recourant au protectionnisme tarifaire. Faute de cela, elle est condamnée à manquer de crédit lorsqu'elle en brandit la menace, et à subir en conséquence le rapport de force imposé par ses concurrents.

Mais il y a plus grave : c'est en effet la nature même de l'Union européenne qui la prédispose à ce type d'abaissement. La négociation opposait, dans un rapport exclusif, deux personnes, Donald Trump et Ursula von der Leyen. D'un côté, le président des États-Unis, fort de la légitimité que confère l'élection au suffrage universel dans un cadre national ; de l'autre, la cheffe de la bureaucratie communautaire, nommée à ce poste au terme d'une négociation opaque entre les chefs d'État et de gouvernement des 27. À la légitimité du chef d'un État souverain s'opposait donc l'illégitimité d'une représentante d'un regroupement d'États aux intérêts divers. Au-delà des personnes impliquées, la nature de leur fonction respective était trop dissemblable, trop défavorable à l'UE pour que celle-ci puisse s'imposer.

L'organisation institutionnelle propre à l'Union européenne la voue ainsi à la défaite, et cette organisation ne doit rien au hasard, elle est une conséquence inévitable de deux réalités : l'UE n'est pas un État-nation comme les sont les États-Unis, et la sorte de souveraineté qu'il lui est permis d'exercer dans le domaine commercial ne pèse pas d'un grand poids, car elle est partielle, déléguée par les États membres, non adossée aux autres dimensions qui font un État souverain, et, car elle doit représenter la synthèse impossible entre les intérêts économiques contradictoires de 27 pays différents. Grevé d'autant de handicaps, il lui est impossible de s'imposer.

En France, l'immense majorité de la classe politique a condamné l'accord commercial comme une capitulation ; Emmanuel Macron a regretté que l'Union européenne n'ait pas été davantage « crainte », prouvant au passage qu'il n'en comprend pas la nature. Il est peu probable cependant que Paris prenne le risque de faire capoter l'accord en s'y opposant. Comme à l'accoutumée, la crainte d'indisposer nos partenaires européens, ajoutée à celle d'affaiblir le projet européiste en ouvrant une crise dont pourrait tirer profit les forces « populistes », suffira amplement à paralyser toute tentative sérieuse de gripper la mécanique communautaire.

Le gouvernement français a essayé d'obtenir en août de la commission qu'elle lutte pied à pied pour arracher une exemption des droits américains sur les vins et spiritueux, et il a échoué. Une France soumise à l'Union européenne demande donc à cette dernière, soumise aux États-Unis, de quémander une exemption. Que personne ne s'attarde sur l'indignité d'une telle démarche qui en dit long sur l'avachissement des esprits auxquels des décennies de construction européenne ont conduit.

Misère de l'Europe-puissance

L'été 2025 n'a pas seulement été celui de l'alignement de l'Union européenne sur les intérêts économiques américains ; il a vu les 27 faire étalage de leur impuissance collective dans la crise qui, pourtant, les mobilise et les réunit le plus, la guerre russo-ukrainienne. La soumission servile aux États-Unis, dont le dernier sommet de l'OTAN avait été le théâtre désolant, a eu pour suite une tentative désespérée de peser sur l'issue du conflit, que le président américain se fait fort de régler seul avec les deux États impliqués. Une telle issue, si elle survenait, porterait un coup mortel au projet européiste, dont l'insignifiance, cruellement démontrée, menacerait la pérennité. Là est le véritable danger pour « l'Europe », plus encore que celui qu'incarne la « menace russe ». Il fallait donc agir, ou au moins s'agiter, pour donner l'illusion qu'un rôle était échu à « l'Europe » dans la séquence finale du conflit.

Cette agitation a pris la forme d'une rencontre impromptue entre quelques chefs de l'État issus des 27 et le président américain à Washington le 18 août dernier, suite à la rencontre avec Vladimir Poutine survenue quelques jours plus tôt en Alaska. Réunis à la manière d'une classe d'écoliers devant leur maître, les Européens ont exprimé leurs doléances, insistant principalement sur la nécessité d'obtenir pour l'Ukraine des garanties de sécurité substantielles. Si ce dernier point revêt à l'évidence une importance cruciale, la démarche des Européens révèle en creux leur faiblesse, parce qu'ils interviennent en délégation non pas auprès de leur adversaire pour en obtenir des concessions, mais auprès d'un allié, plus puissant qu'eux tous réunis, et dont ils craignent que ses vues diffèrent trop des leurs.

Le secrétaire général de l'OTAN Mark Rutte, le Premier ministre britannique Keir Starmer, le président ukrainien Volodymyr Zelensky, le président français Emmanuel Macron, le président américain Donald Trump, le président finlandais Alexander Stubb, la Première ministre italienne Giorgia Meloni, le chancelier allemand Friedrich Merz et la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen participent à une réunion dans la salle Est de la Maison Blanche à Washington, DC, le 18 août 2025. (Photo par ANDREW CABALLERO-REYNOLDS / AFP)

Ils pensent pouvoir peser grâce à la « coalition de volontaires » qu'ils tentent de mettre sur pied, regroupant des États prêts à déployer des troupes en Ukraine une fois la paix revenue pour contribuer à sa sécurité. Mais cette intention demeure très hypothétique : les États concernés sont nombreux (la Pologne a refusé d'en faire partie) et le volume de forces qu'ils peuvent mobiliser est faible. Beaucoup mettent comme condition préalable à leur engagement un soutien logistique et une garantie d'intervention de Washington (la seconde n'ayant aucune chance d'être obtenue). Il faudrait, enfin, imposer la présence de ces troupes au dirigeant russe dans le cadre des négociations en cours.

Cette coalition a donc de fortes chances de rester dans les limbes. Si, de surcroît, elle devait effectivement se déployer sur le terrain, elle n'aurait qu'une signification symbolique : « l'Europe-puissance » se manifesterait après le conflit, dans une mission de garde sur le Dniepr à l'importance secondaire ; un rôle de figurant apte à contenter ceux qui préfèrent les simulacres à la réalité.

Plus significativement encore, la démarche empressée des Européens à Washington traduit  leur renoncement à une victoire de l'Ukraine, qui était au cœur de tous leurs éléments de langage jusqu'à il y a peu. Pris au piège depuis 2022 de leur perception manichéenne du conflit, ils campaient sur une position maximaliste quant à son issue : il était inconcevable que le Bien ne l'emporte pas de manière éclatante sur le Mal. Si l'admirable capacité de résistance de l'armée ukrainienne a pu longtemps alimenter leur espoir, la réalité géostratégique a fini par les rattraper.

Ils étaient maximalistes dans la guerre - d'autant plus aisément qu'ils la faisaient par procuration -, ils tentent aujourd'hui de l'être à propos de la paix qui peut-être s'annonce (cela n'a rien d'évident), en adoptant une posture de vigilance et d'intransigeance au nom des grands principes censés fonder l'ordre international, face à un dirigeant américain suspect de complaisance vis-à-vis de la Russie. Or, dans les relations internationales, on brandit fièrement sa pureté morale dans deux cas fort dissemblables : lorsque l'on commet des crimes d'ampleur (cette pureté dont on se saurait se départir légitime le recours à la violence), ou lorsque l'on n'est pas en mesure de peser sur les événements, et qu'il n'y a plus qu'à se contenter d'effets de posture aussi rassérénants qu'ils sont trompeurs : les Européens en sont donc là...

Un budget de l'UE anti-européiste ?

Le projet de budget européen pour la période 2028-2034 proposé par la Commission à la mi-juillet a suscité une levée de boucliers générale pour de nombreuses raisons. L'Allemagne s'est immédiatement  déclarée opposée à toute augmentation dudit budget, à rebours de l'ambition bruxelloise, pour de strictes raisons comptables.

La France, de son côté,  a dénoncé tout aussi promptement l'une des principales dispositions du projet, un changement d'ampleur qui affecterait la Politique Agricole Commune (PAC). Il est d'abord prévu que son budget soit en baisse, à 300 milliards d'euros contre 387 pour la période précédente. Si, pour la Commission, cela correspond - compte tenu d'autres dispositions de détail - à une baisse de l'ordre de 20 %, celle-ci pourrait en fait dépasser les 30 % en termes réels (inflation incluse). Une baisse d'une telle ampleur a de quoi inquiéter la France, première bénéficiaire de la PAC.

Autre changement d'importance : cette politique commune, la plus aboutie de l'UE, disparaîtrait en tant que telle dans le nouveau budget, car elle serait intégrée à un vaste fonds aux côtés d'autres programmes tels que la politique de cohésion. Pour couronner la réforme, ce pilier budgétaire se déclinerait en 27 « plans de partenariat nationaux », soit une enveloppe budgétaire allouée à chaque État membre, dont il disposerait librement.

Paris s'oppose en bloc à un tel changement. Contributrice nette depuis toujours au budget de l'Union européenne, la France craint de voir s'accroître davantage l'écart de 7 à 8 milliards d'euros qui sépare chaque année sa contribution au financement communautaire et ce qu'elle en reçoit en retour, notamment au titre de la PAC, dont elle est la première bénéficiaire avec environ 9 milliards d'euros par an. Ensuite, la relégation de la PAC dans un ensemble plus vaste lui fait perdre le caractère central qu'elle possède depuis le Traité de Rome qui, en 1957, institua la CEE. S'il est un pays attaché à la PAC, c'est la France, qui fit de la mise en œuvre de cette politique une condition initiale de son engagement en faveur de la construction européenne, quand la RFA insistait sur le Marché commun nécessaire à son expansion industrielle. Le nouveau budget marquerait donc la fin d'une époque et un recul à Bruxelles de la vision française de l'UE.

Dernier point, et non des moindres, Paris s'oppose catégoriquement à ce qui s'apparente concrètement à une renationalisation de la politique agricole, quand l'existence de politiques communes constitue évidemment une fin en soi dans la perspective européiste. Plus prosaïquement, le gouvernement français craint sans doute une aggravation des distorsions de concurrences entre agricultures européennes, alors que l'excédent commercial agroalimentaire de la France fond comme neige au soleil depuis de nombreuses années, victime entre autres de la concurrence intracommunautaire avivée par le libre échange.

Que la France puisse librement disposer du choix de subventionner tel ou tel secteur de son agriculture ne devrait pas a priori poser de problème de principe, bien au contraire ; mais les ravages de l'idéologie sont tels au sein des élites politiques françaises que l'idée d'exercer davantage de pouvoir souverain suffit à les accabler... La séquence a donc quelque chose d'étrange, puisqu'elle voit un État lutter contre l'augmentation de ses prérogatives face à une technocratie supranationale qui aimerait s'en débarrasser. Une telle opposition, à front renversé, est tout à fait caractéristique de la confusion idéologique propre aux fins d'époque.

Si la proposition de la Commission européenne semble difficile à comprendre, c'est parce qu'elle lâche la proie pour l'ombre. Le recul de la PAC a pour contrepartie dans le budget un nouveau fonds pour la Défense et pour l'Espace, dont Bruxelles espère abonder à hauteur de 200 milliards d'euros. C'est donc parce qu'elle croit pouvoir opérer une mue géopolitique que l'Union européenne abandonne l'agriculture au profit de l'armement. Or, s'il est un domaine où les États ne renonceront jamais à quoi que ce soit d'essentiel, c'est bien celui de la Défense, cœur de leur souveraineté nationale. La Commission européenne prend donc le risque de perdre le contrôle de la principale politique communautaire pour gagner en retour quelques miettes de pouvoir en matière géopolitique, un pari qu'elle a toute chance de perdre.

Faut-il y voir une preuve de la nullité tactique de la technocratie bruxelloise ou du crépuscule de l'idéologie européiste ? Les deux ne s'excluent pas. Quoi qu'il en soit, l'été 2025 aura été pour l'Union européenne un été politiquement meurtrier.

 elucid.media