
Markku Siira
Source: geopolarium.com
Au début des années 1930, aux États-Unis, en pleine crise de la Grande Dépression, naquit le mouvement technocratique, qui remettait en question l'ordre social dominant. Sa vision radicale était de remplacer la politique et l'économie de marché par une planification scientifique et une distribution efficace des ressources — une société dirigée par des ingénieurs et des scientifiques.

Bien que l'ingénieur californien William H. Smyth ait popularisé le terme dès 1919, c'est Howard Scott (photo) qui devint la véritable figure idéologique centrale, qui introduisit cette vision dans les années 1930 et la développa davantage.

La proposition centrale du mouvement technocratique était de créer un "technat" américain: une région géographiquement cohérente, autosuffisante, s'étendant du pôle Nord au canal de Panama, comprenant les États-Unis, le Canada, le Mexique, l'Amérique centrale, ainsi que des parties des Caraïbes et de l'Amérique du Sud. Cette région fut choisie en raison de ses vastes ressources naturelles, ses voies d'eau et ses réserves d'énergie, permettant une quasi-autonomie avec un commerce extérieur minimal.
De nos jours, l'administration Trump a exprimé un vif intérêt à étendre l'influence des États-Unis dans le Nord en annexant le Groenland, qui appartient au Danemark. Trump a justifié cette démarche à plusieurs reprises par des raisons de sécurité nationale, de stratégie arctique et de gestion des terres rares, ce qui correspond à la vision technocratique d'un bloc autosuffisant en ressources.
De même, Trump a proposé d'intégrer le Canada en tant que 51ème État des États-Unis, en insistant sur la sécurité et l'intégration économique de l'ensemble de l'hémisphère occidental — c'est là une répétition de l'idée forgée dans les années 1930, celle d'un continent uni sans frontières politiques.
Le mouvement technocratique des années 1930 souhaitait réaliser cette vision à travers une région aussi vaste et unifiée que possible. Ses ressources, sa production et sa gouvernance devaient être entièrement pilotées par des méthodes techniques et énergétiques, sans recourir aux processus décisionnels politiques traditionnels.
Au cœur de l'idéologie se trouvait la théorie de l'énergie, selon laquelle la valeur et l'activité de la société seraient mesurées en fonction de la consommation d'énergie (en joules ou en ergs). L'ordre économique traditionnel était considéré comme obsolète et à l'origine d'une pénurie artificielle, tandis que la technologie permettrait de créer une abondance.
Chaque citoyen se verrait accorder un droit à vie à une quantité fixe de certificats énergétiques, qui seraient la seule monnaie d'échange dans la société. Ces certificats représenteraient directement la part de l'individu dans la consommation totale d'énergie de la société. Ils expireraient après un an, ne seraient ni échangeables, ni épargnés, ni transférables, afin de maintenir un équilibre entre production et consommation sans l'artificialité de la pénurie.

La semaine de travail serait réduite à quatre heures par jour, quatre jours par semaine, suivis de trois jours de congé. La production fonctionnerait en rotation continue de sept équipes, permettant aux machines et équipements de fonctionner presque sans interruption.
L'administration serait organisée en unités fonctionnelles et en régions basées sur la latitude et la longitude, permettant une distribution efficace et systématique des ressources et de l'énergie. Le dirigeant suprême serait nommé par des experts, tandis que les gouvernements régionaux seraient subdivisés en segments fonctionnels selon les besoins. Politiciens et hommes d'affaires seraient exclus du système, étant perçus comme sources d'inefficacité et de corruption.


Le mouvement technocratique s'appuyait fortement sur les idées de l'économiste norvégien-américain Thorstein Veblen (photo), sur les conseils des ingénieurs, ainsi que sur l'optimisme de l'époque selon lequel des machines à calcul mécanique pouvaient équilibrer la production et la consommation en temps réel. Les technocrates voyaient en IBM et ses systèmes une base pour l'automatisation, qui remplacerait les professions traditionnelles et permettrait une surveillance systématique sans erreur humaine.
Le mouvement technocratique connut une courte période de succès entre 1932 et 1933, attirant des chômeurs, des ingénieurs et d'autres victimes de la crise. Les membres portaient des uniformes gris et utilisaient le symbole de la monade, ce qui attira aussi l'attention des médias. Cependant, des conflits internes conduisirent à des divisions du mouvement technocratique en différentes organisations, comme Technoracy Inc. dirigée par Howard Scott.
Le New Deal de Roosevelt offrit une alternative plus pragmatique à la dépression, et la chute annoncée du système économique ne se produisit pas. Le mouvement fut rapidement marginalisé lors de la Seconde Guerre mondiale, en partie à cause de son pacifisme et de son isolationnisme, et se réduisit finalement à une petite organisation qui a presque disparu de l'histoire.
Les critiques furent sévères à l'époque. On reprocha à ce mouvement son élitisme, son autoritarisme et ses tendances totalitaires. Il fut comparée au fascisme et au stalinisme, car il voulait remplacer la démocratie par une gouvernance d'experts sans participation citoyenne. Les marxistes considéraient la théorie de l'énergie comme arbitraire par rapport à la théorie de la valeur travail, et les libéraux y voyaient des traits de "stalinisme progressif", où la liberté était sacrifiée à l'efficacité.
Bien que le mouvement technocratique d'origine ait disparu, ses idées clés — la domination d'experts, la prise de décisions basée sur les données, la priorité à l'efficacité et le remplacement des processus politiques par une gestion technique — ont été ravivées dans le contexte technologique et géopolitique des années 2020.

La coopération entre Elon Musk et Donald Trump, ainsi que la forte présence des sociétés technologiques comme Palantir lors du second mandat de Trump, reflètent des traits technocratiques. Le projet DOGE (Department of Government Efficiency), visant à rendre l'administration plus efficace et à réduire la bureaucratie par l'intelligence artificielle, rappelle la vision initiale d'une gestion efficace, politiquement neutre. Il est remarquable que le grand-père d'Elon Musk, Joshua Norman Haldeman, ait été un animateur en vue de la branche canadienne du mouvement technocratique dans les années 1930.
Les plateformes d'intelligence artificielle de Palantir, fondées par l'investisseur en capital-risque et transhumaniste Peter Thiel, permettent la gestion massive de données et la création de bases de données intégrées pour la défense, la surveillance de l'immigration et la prise de décision. Cette évolution associe la puissance technologique du secteur privé à l'action de l'État, soulevant des inquiétudes concernant la vie privée, la surveillance et la réduction de la démocratie.
Dans un monde multipolaire où les États-Unis, la Chine et la Russie rivalisent pour la domination de l'intelligence artificielle, la technologie devient un enjeu stratégique majeur. L'idée d'un bloc autosuffisant, comme le serait une technocratie américaine parachevée, reflète la division géopolitique actuelle, où les grandes puissances cherchent à préserver leur souveraineté technologique et à créer leurs propres écosystèmes numériques.
Ce développement soulève le risque de techno-polarisation — la concentration du contrôle de la technologie et des données, créant de nouveaux centres de pouvoir. Ceux-ci modifient l'autorité traditionnelle de l'État et instaurent une gouvernance basée sur des algorithmes et des identités numériques des citoyens. Les critiques mettent en garde contre des tendances techno-fascistes où l'efficacité et la surveillance restreignent les libertés individuelles.
Bien que le mouvement technocratique des années 1930 soit resté une curiosité historique, sa vision d'un pouvoir d'experts et de suprématie technologique a connu un nouvel essor mondial. La numérisation, le dataïsme et la nécessité de contrôler l'intelligence artificielle ont ramené la pensée technocratique à la vie — dans les États, chez les grandes entreprises technologiques et en politique, où la prise de décision se déplace de plus en plus vers des algorithmes et leurs gestionnaires.