
par Laurent Guyénot
«Vous détruirez tous les lieux où les peuples que vous dépossédez auront servi leurs dieux, sur les hautes montagnes, sur les collines, sous tout arbre verdoyant. Vous démolirez leurs autels, briserez leurs stèles ; leurs pieux sacrés, vous les brûlerez, les images sculptées de leurs dieux, vous les abattrez, et vous effacerez leur nom en ce lieu»
Ainsi parla Yahvé aux Israélites, au sujet des peuples qu'ils devaient déposséder dans le pays de Canaan (Deutéronome 12:2-3). S'il y avait le moindre doute avant Constantin le Grand, lorsque les Chrétiens plaidaient la tolérance, il devint rapidement évident par la suite que le dieu du christianisme était bien le même dieu jaloux Yahvé. Les peuples vivant sous l'Empire romain au IVe siècle firent en effet l'expérience que christianiser signifiait détruire, démolir, briser, brûler, abattre et effacer tout ce qui était consacré à une autre divinité, masculine ou féminine, grande ou petite, urbaine ou rustique. Comme toutes les divinités étaient considérées comme des démons, la christianisation était essentiellement une vaste campagne d'exorcisme ; et comme les chrétiens croyaient, à l'instar des païens primitifs qu'ils méprisaient, que les dieux habitaient leurs temples et même leurs statues, exorciser signifiait démolir.
La démolition est une chose que l'archéologie a du mal à documenter. Une statue qui a été mise en pièces est difficile à retrouver et ne finira pas dans un musée à moins que la plupart des morceaux puissent être joliment recollés. L'«archéologie de la destruction» est donc une entreprise frustrante, mais c'est le type d'archéologie le plus instructif pour la christianisation de l'Empire romain. Et selon Eberhard Sauer, auteur de The Archaeology of Religious Hatred in the Roman and Early Medieval World, «il ne fait aucun doute, sur la base des témoignages écrits et des preuves archéologiques, que la christianisation de l'Empire romain et de l'Europe au début du Moyen Âge a entraîné la destruction d'œuvres d'art à une échelle jamais vue auparavant dans l'histoire de l'humanité». (1)
La destruction des temples fut une des missions confiées aux gouverneurs et préfets sous Théodose le Grand (379-395). L'évêque saint Martin de Tours, est l'un des destructeurs de temples les plus célèbres de cette période. Dans la Vita Martini écrite par son disciple Sulpicius Severus, chaque destruction est une démonstration de pouvoir surnaturel. Lorsque Martin met le feu à un temple et que le feu se propage à une maison voisine, par exemple, Martin s'interpose et repousse les flammes par le signe de la croix. Dans un autre épisode, des anges armés protègent son équipe de démolition contre la colère des rustici. Après avoir été chassé par les villageois et beaucoup prié,
«Soudain, deux anges se tinrent devant lui, ressemblant à des guerriers célestes, avec des lances et des boucliers. Ils dirent que le Seigneur les avait envoyés pour mettre en déroute la foule des villageois et protéger Martin, afin que personne n'empêche la destruction du temple. Il devait donc retourner sur place et accomplir fidèlement la tâche qu'il avait entreprise. Il retourna donc au village et, tandis que des foules de païens observaient en silence, le sanctuaire païen fut rasé jusqu'à ses fondations et tous ses autels et images réduits en poussière ?» (2)
Dans le monde merveilleux de l'hagiographie, la démolition est un miracle qui produit une conversion instantanée : «Cette vue convainquit les rustres que c'était par décret divin qu'ils avaient été stupéfaits et submergés par la terreur, de sorte qu'ils n'opposèrent aucune résistance à l'évêque ; et presque tous professèrent leur foi dans le Seigneur Jésus, proclamant à haute voix devant tous que le Dieu de Martin devait être adoré et que les idoles devaient être ignorées, car elles ne pouvaient ni se sauver elles-mêmes ni sauver qui que ce soit d'autre.»
Le temple d'Artémis
Peu après l'an 400, sous le règne des fils de Théodose, le temple d'Artémis à Éphèse fut rasé. Éphèse était une ancienne ville grecque située sur la côte ionienne, que les Romains avaient faite capitale de leur province d'Asie. Elle possédait une magnifique bibliothèque. Artémis, la principale divinité de la ville, était identifiée à la Diane italienne. Elle était une déesse vierge, mais elle était aussi une mère. Son temple (l'Artémision), composé d'une centaine d'énormes colonnes, était classé parmi les sept merveilles du monde par le poète Antipater de Sidon vers 100 avant J.-C. Le complexe du temple comprenait un gymnase, un théâtre et une salle de banquet, et attirait des pèlerins de tout l'Empire. Selon Guy MacLean Rogers, auteur de The Mysteries of Artemis of Ephesos, «le culte de la déesse d'Éphèse est attesté dans la quasi-totalité des quelque deux mille villes de l'Empire romain». (3)
Éphèse abritait une importante population juive et fut l'un des premiers épicentres de la propagation du christianisme. Paul y aurait vécu pendant trois ans. Nous lisons dans les Actes des Apôtres comment certains de ses convertis «rassemblèrent leurs livres et les brûlèrent en public. Leur valeur fut estimée à cinquante mille pièces d'argent» (Actes 19:19). Nous ne saurons jamais quels textes ont été perdus à jamais à cette occasion. Les Actes mentionnent également une «grave agitation» qui s'est produite lorsqu'«un orfèvre nommé Démétrius» se plaignit de la prédication de Paul qui menaçait de «faire perdre son prestige à une déesse vénérée dans toute l'Asie, et même dans le monde entier» (Actes 19:23-28).
Le texte apocryphe des Actes de Jean contient une histoire sur le fils de Zébédée prêchant aux fidèles d'Artémis à Éphèse. Alors qu'il prie pour que la divinité cède la place au vrai Dieu, l'autel d'Artémis se fend en deux, la moitié du temple s'effondre et le prêtre d'Artémis est tué dans l'effondrement. Naturellement, les païens se convertissent sur-le-champ à la suite de ce miracle et se précipitent pour détruire ce qui reste du temple, en s'écriant : «Nous savons que le Dieu de Jean est le seul, et désormais nous l'adorons, car nous avons obtenu sa miséricorde. Nous avons vu que nos dieux ont été érigés en vain.» (4)
La destruction effective du temple d'Artémis eut lieu au début du Ve siècle et est attribuée à l'évêque de Constantinople Jean Chrysostome. Il ne reste pratiquement rien de cet impressionnant édifice, dont les pierres ont été réutilisées dans d'autres bâtiments, comme la basilique Saint-Jean voisine. D'autres temples d'Artémis furent détruits à la même époque, notamment celui de Gerasa (aujourd'hui Jerash, en Jordanie). Selon des sources citées par Peter Brown, «les fragments pillés ont été délibérément disposés dans l'église voisine de Saint-Théodore, comme dans un parc à thème. Les fidèles chrétiens qui entraient dans l'église pouvaient voir de leurs propres yeux les "représentations d'un passé défiguré" mises en place afin de renforcer le succès d'un "présent sanctifié".» (5)
La déesse christianisée
Moins de trente ans après la destruction du temple d'Artémis à Éphèse, c'est également à Éphèse que le culte de la Vierge Marie fut officiellement érigé en dogme de la foi chrétienne : malgré les protestations de l'évêque de Constantinople Nestorius, qui fut alors destitué et exilé, Marie fut déclarée Theotokos (mère ou «porteuse» de Dieu) lors d'un concile convoqué par Théodose II, petit-fils de Théodose le Grand, en 431. Comme pour souligner le remplacement d'Artémis par Marie, une tradition s'est développée plus tard selon laquelle Marie se serait retirée à Éphèse dans ses dernières années, avec l'apôtre Jean, et serait montée au ciel à partir de là. (6) La célébration de l'ascension de Marie au ciel (Assomption) fut fixée pour coïncider avec les Nemoralia, la fête de trois jours célébrée par les Romains aux Ides d'août (du 13 au 15 août) en l'honneur de Diane, le nom romain d'Artémis.
Il n'y a bien sûr aucune mention explicite dans la littérature chrétienne que le culte de Marie ait été promu en remplacement du culte d'Artémis-Diane, ou afin de faciliter la christianisation d'une population qui réclamait qu'on leur rende la déesse. Pourtant, l'historien des religions ne peut éviter l'hypothèse d'un lien de causalité entre la chute d'Artémis et l'ascension de Marie. Le culte de Marie semble résulter du même processus que l'invention de Noël par le pape Jules (337-52), pour remplacer le Dies Natalis Solis Invictile 25 décembre.
En effet, iI n'y a quasiment aucune trace de dévotion mariale avant le début de la christianisation sous Constantin. Et à la fin du IVe siècle, elle était encore mal vue par la hiérarchie ecclésiastique. «Que le Père, le Fils et le Saint-Esprit soient adorés, mais que personne n'adore Marie», écrivait saint Épiphane, évêque de Salamine (Chypre). De même, saint Ambroise de Milan avertissait que «Marie est le temple de Dieu et non le Dieu du temple». (7) Ce que ces sources semblent indiquer, c'est qu'avant le concile d'Éphèse en 431, le culte de Marie s'est développé par demande populaire plutôt que par décret ecclésiastique.
Cela met en évidence le paradoxe du christianisme : issu du culte ethnique du Dieu jaloux, il a détruit tous les autres cultes dès qu'il en a eu le pouvoir, mais il ne pouvait, dans sa forme pure, satisfaire la diversité des aspirations religieuses que ces autres cultes avaient comblées. Pendant les trois premiers siècles, le christianisme n'avait aucun rapport avec le divin féminin. Mais dès que la déesse eut disparu, le peuple fraîchement christianisé commença à la regretter.
Cela nous rappelle une situation rapportée dans le Livre de Jérémie, chapitre 44, lorsque, après la réforme du roi Josias (que Jan Assmann décrit comme «un coup d'État monothéiste») (8), certains Israélites ont insisté pour continuer à vénérer la «Reine du Ciel». Yahvé, à travers son porte-parole autoproclamé Jérémie, les menace d'extermination s'ils persistent : «Pourquoi vous attirer un malheur complet en provoquant ma colère par vos actions ?» (44:7-8). Imperturbables, les Israélites «idolâtres» répondent à Jérémie :
«En ce qui concerne la parole que tu nous as adressée au nom de Yahvé, nous ne voulons pas t'écouter ; mais nous continuerons à faire tout ce que nous avons promis : offrir de l'encens à la Reine du Ciel et lui verser des libations, comme nous le faisions, nous et nos pères, nos rois et nos princes, dans les villes de Juda et les rues de Jérusalem : alors nous avions du pain et nous ne voyions point de malheur. Mais depuis que nous avons cessé d'offrir de l'encens à la Reine du Ciel et de lui verser des libations, nous avons manqué de tout et avons péri par l'épée et la famine.» (44:16-18)
On ne sait pas exactement qui était cette «Reine du Ciel», car ce titre était attribué à diverses déesses. À partir du troisième millénaire avant notre ère, les Sumériens vénéraient Inanna, dont le nom signifie probablement «dame du ciel». Elle était connue sous le nom d'Ishtar chez les Assyriens, d'Astarté chez les Phéniciens, et était identifiée à la déesse syrienne Ashéra, souvent mentionnée dans la Bible hébraïque. La déesse égyptienne Isis, dont le culte s'est répandu dans toutes les provinces de l'Empire romain, est également appelée «Reine du Ciel» dans le roman d'Apulée L'Âne d'or (IIe siècle de notre ère), où elle est identifiée à Cybèle, Artémis, Minerve, Vénus, Proserpine, Cérès, Junon et Hécate, soit pratiquement toutes les principales déesses du monde connu (9).
La croyance répandue parmi les Romains selon laquelle tous les peuples vénèrent la même Grande Déesse sous des noms différents illustre leur penchant pour une forme inclusive de monothéisme, par opposition au monothéisme exclusif des Juifs. Pour les esprits philosophiques, la Reine du Ciel était plutôt une idée platonicienne universelle, ce que nous appellerions aujourd'hui un archétype. Carl Jung comparait un archétype à «un ancien cours d'eau qui a coulé pendant des siècles, creusant un profond canal. Plus il a coulé longtemps dans ce canal, plus il est probable que tôt ou tard, l'eau retournera dans son ancien lit.» (10) De ce point de vue, il était presque inévitable que le christianisme finisse par adopter l'archétype de la Reine du Ciel. En raison des récits de la Nativité de Matthieu et Luc, et malgré les paroles dédaigneuses de Jésus à propos de sa mère (Marc 3:33-35, Jean 2:4), Marie était le choix naturel pour recadrer et superposer les traditions païennes du culte des déesses.
Marie a donc pris les attributs d'Artémis. Elle a également fusionné avec Isis : la lamentation de Marie au pied de la croix (le thème lyrique du Stabat Mater) fait écho aux lamentations d'Isis qui ont ramené son mari Osiris à la vie. (11) Les représentations visuelles d'Isis avec l'enfant Horus (Harpocrate) sur ses genoux semble avoir influencé l'art chrétien.
Le titre «Mère de Dieu» officiellement donné à Marie la relie également à la déesse Cybèle, appelée «Mère des dieux» ainsi que «Grande Mère» (Magna Mater). Le culte de Cybèle est originaire d'Asie Mineure et fut été introduit à Rome en 204 avant J.-C., en tant que protectrice contre les Carthaginois (Tite-Live, Histoire de Rome XXIX,10). Elle avait de nombreux sanctuaires à Rome, dont un temple important sur le Palatin. Dans l'Énéide de Virgile, Énée, l'ancêtre des Romains, est sous sa protection spéciale, et elle était également chère à l'empereur Julien («l'Apostat»), qui, quelque 70 ans avant le concile d'Éphèse, écrivit un Hymne à la Mère des dieux. (12)
Le culte de Marie prit de l'importance et occupa une place centrale dans la chrétienté occidentale au XIIe siècle, sous l'influence de Bernard de Clairvaux, qui fut le premier à appeler Marie «Notre Dame». Tous les monastères cisterciens fondés sous sa tutelle étaient dédiés à Notre Dame, et toutes les cathédrales furent dès lors consacrées à elle. Compte tenu de l'aversion de Yahvé pour la Reine du Ciel, la dévotion à la Vierge Marie représente une rupture profonde avec le judaïsme. Mais cela constituait également, selon les protestants, une trahison de l'orthodoxie primitive (Saint Paul ignore totalement Marie) et un retour au paganisme.
La déesse non christianisée
Cependant, malgré la position élevée accordée à la Vierge Marie, la dévotion à la déesse archétypale n'a jamais pu être totalement christianisée. Ce n'est pas tant que la biographie juive de Marie l'empêchait d'être considérée comme véritablement universelle et éternelle (en tant que Logos, le Christ existait avant la création, mais pas Marie). Ce qui rendait Marie déficiente, c'était plutôt l'incompatibilité radicale entre la piété mariale et l'élément érotique qui est à l'essence même de l'éternel féminin. Il est intéressant de noter que certains gnostiques des premiers temps avaient jeté leur dévolu sur Marie-Madeleine comme contrepartie féminine, certains la considérant même comme la «concubine» (platonique, peut-être) du Christ. (13)
Dans son essai mémorable L'Amour et l'Occident, (14) l'écrivain français Denis de Rougemont a attiré l'attention sur le fait que l'essor du culte de «Notre-Dame» au XIIe siècle coïncidait avec un genre poétique originaire d'Aquitaine et du Languedoc, consacré à ce que nous appelons aujourd'hui «l'amour courtois». De Rougemont a souligné le ton mystique des poèmes qui nous sont parvenus, adressés à une dame idéale et intangible. Le nom de la dame est généralement tenu secret, et lorsqu'il ne l'est pas, il suggère une fiction allégorique plutôt qu'une personne réelle. La forme stéréotypée de la poésie des troubadours donne l'impression qu'ils aiment tous la même dame. À partir de ces observations, De Rougemont a émis l'hypothèse que cette poésie était cryptiquement religieuse et influencée par certaines des idées hétérodoxes qui circulaient en Occitanie avant que la croisade albigeoise ne mette fin à la tolérance religieuse qui y régnait. C'est en réponse à cette survie ou à ce renouveau païen, selon l'hypothèse de De Rougemont, que l'Église a promu le culte chrétien de «Notre-Dame».
Cette théorie est renforcée par la poésie amoureuse des successeurs immédiats des troubadours, à savoir Dante (1265-1321) et ses disciples, Pétrarque (1304-1374) et Boccace (1313-1375), tous originaires de Florence, ville où de nombreux Occitans se réfugièrent pour fuir les croisés et l'Inquisition. (15) Les critiques littéraires se sont demandé si les dames qu'ils adoraient (respectivement Béatrice, Laura et Fiametta) étaient des femmes réelles ou archétypales. Chacune d'entre elles a été rencontrée pendant la Semaine Sainte et serait morte peu après, de sorte que le poète s'adresse à elle comme à une créature désincarnée transformée en Lumière Divine. L'amant mortel, transformé en pèlerin, entreprend un voyage spirituel pour la rejoindre au Paradis.
De son propre aveu, le poème de Dante est énigmatique : «Ô ! Vous qui avez les intellects sains / Voyez la doctrine qui se cache / Sous le voile de ces vers étranges» (Enfer IX, 61-63). (16) La clé de l'identité mystérieuse de Béatrice dans la Divine Comédie a été fournie par Dante dans un ouvrage antérieur intitulé Vita Nuova (La Vie nouvelle). C'est là que Dante présente pour la première fois «glorieuse dame de mes pensées, que beaucoup nommèrent Béatrice, ne sachant comment la nommer» (le nom Béatrice signifie «celle qui confère la bénédiction»). Béatrice lui est apparue neuf fois au cours de sa vie. Son «salut (saluto, quasi-homonyme de salut, salut) remplit les hommes de repentir, d'humilité, de pardon et de charité, qualités qui ne sont guère celles d'un amoureux ordinaire. Béatrice est l'essence même de la grâce et des vertus féminines, qui se manifestent à des degrés divers chez toutes les femmes. Dans plusieurs passages, Dante indique que lorsqu'il est sensible au charme des femmes réelles, c'est Béatrice qu'il voit à travers elles : «Celui qui voit ma Dame au milieu des autres femmes, Voit parfaitement toute beauté et toute vertu »
Il faut reconnaître que cette interprétation de l'amour de Dante pour Béatrice comme étant secrètement dirigé vers une déesse est spéculative. Cependant, les artistes qui ont propulsé la Renaissance dans la Florence des Médicis un siècle après Pétrarque et Boccace étaient moins discrets quant à leur nostalgie païenne. Dans The Mother Goddess in Italian Renaissance Art (Carnegie Melon UP, 2002), Edith Balas documente «l'importance de la déesse mère et de son culte dans l'art de la fin du Quattrocento et du début du Cinquecento [fin du XVe et début du XVIe siècle]». La Joconde de Léonard de Vinci en est un exemple typique. Tout comme pour Béatrice de Dante, les érudits prétendent connaître son identité : Dame Lisa (Mona est un diminutif de Madonna) était l'épouse d'un riche marchand qui avait commandé son portrait, mais ne l'avait jamais obtenu. Cependant, le tableau ne respecte aucun des codes du portrait de l'époque (absence de bijoux, par exemple). Léonard y a travaillé sans interruption pendant dix ans, superposant religieusement des milliers de couches de peinture et de vernis d'une extrême finesse. Il ne s'en est jamais séparé jusqu'à sa mort à la cour de François Ier. Beaucoup ont supposé, à juste titre je pense, que ce tableau n'est pas le portrait d'une dame, mais l'icône de la Dame, Donna l'Isa (Isa étant une variante d'Isis). Le voile noir que l'on voit rejeté sur son épaule gauche est une référence au célèbre voile d'Isis que «nul mortel n'a jamais soulevé», comme le mentionne Plutarque.
La théorie selon laquelle une vénération consciente de l'ancienne déesse aurait été secrètement transmise à travers le Moyen Âge et aurait fourni l'une des étincelles spirituelles de la Renaissance ne peut être prouvée. Il est donc peut-être plus raisonnable de se contenter de la théorie jungienne d'un archétype inconscient irrépressible et invaincu par le dogme, théorie qui n'est pas très différente d'une croyance en l'existence réelle de la déesse, quel que soit son nom.
On peut affirmer que tous les mystiques, et pas seulement les poètes, sont en réalité tombés amoureux du divin féminin. Les philosophes aussi, dans la mesure où l'objet de leur amour, Sophia, peut être considéré comme un autre avatar de la déesse. Le philosophe, mystique et poète russe Vladimir Solovyov (1853-1900) croyait avoir fait l'expérience de la divine Sophia sous la forme d'un être féminin céleste qui lui donnait le sentiment que «tout était un, une seule image de la beauté féminine» ( Trois rencontres). À partir de cette expérience, il a développé sa «sophiologie», une théorie théologique de la Sagesse en tant que principe féminin du monde.
La «révolution romantique» qui a enflammé le monde littéraire allemand au milieu du XVIIIe siècle était également imprégnée d'une mystique de l'éternel féminin. (17) Dans ses Hymnes à la nuit, le poète Novalis (1772-1801), qui a inventé le terme romantisme», évoque sa jeune fiancée Sophie, dont la mort a déclenché son don poétique, exactement comme Béatrice l'a fait pour Dante. «J'ai pour Sophie une religion, pas un amour», écrit-il. Alors qu'il versait des larmes sur la tombe de Sophie, celle-ci lui apparut, «et depuis j'ai senti dans mon cœur une foi constante et inaltérable au ciel de nuit, et à ma bien-aimée, qui en est la lumière». Gérard de Nerval (1808-1855), le poète romantique français par excellence, a donné la meilleure expression que je connaisse de ce thème dans sa dernière nouvelle, Aurélia, lorsque la femme qu'il aimait lui apparaît en rêve, comme embrassant tout le cosmos : « Je suis la même que Marie, la même que ta mère, la même aussi que sous toutes les formes tu as toujours aimée. » Ainsi, conclut le narrateur :
«Je reportai ma pensée à l'éternelle Isis, la mère et l'épouse sacrée ; toutes mes aspirations, toutes mes prières se confondaient dans ce nom magique, je me sentais revivre en elle, et parfois elle m'apparaissait sous la figure de la Vénus antique, parfois aussi sous les traits de la Vierge des chrétiens.»