
Par Ramzy Baroud, le 15 janvier 2026
La campagne de choc et de terreur que mène Israël en Cisjordanie.
Une politique "choc et terreur". Cette expression décrit exactement ce qu'Israël pratique en Cisjordanie occupée depuis le 7 octobre 2023 et le début du génocide à Gaza.
Dans son livre La Stratégie du choc, Naomi Klein définit cette notion de "choc et de terreur" non seulement comme une stratégie militaire, mais surtout comme une stratégie politique et économique exploitant les traumas collectifs, qu'ils résultent de la guerre, d'une catastrophe naturelle ou d'un krach économique, pour imposer des politiques radicales qu'on rejetterait en temps normal. Selon l'auteure, les sociétés en état de choc sont déstabilisées et vulnérables, permettant ainsi aux détenteurs du pouvoir de procéder à des transformations radicales alors que l'opposition est divisée ou totalement dépassée.
Si cette pratique fait souvent parler d'elle dans le contexte de la politique étrangère américaine, de l'Irak à Haïti, Israël en use plus fréquemment dans une plus grande cohérence et avec plus de ruse. Contrairement aux États-Unis, qui appliquent cette approche de manière épisodique dans des zones de conflit lointaines, Israël y a recours sans relâche contre un peuple prisonnier sous son contrôle militaire direct.
Cette stratégie "choc et terreur" israélienne est depuis longtemps la politique par défaut pour réprimer les Palestiniens. Elle est mise en œuvre depuis des décennies dans les territoires palestiniens occupés, et s'étend aux pays arabes voisins chaque fois que les objectifs stratégiques d'Israël l'exigent.
Au Liban, ce concept a été baptisé " doctrine Dahiya", en référence au quartier du même nom à Beyrouth, systématiquement détruit par Israël lors de la guerre de 2006. Cette stratégie préconise le recours à une violence disproportionnée contre les quartiers résidentiels, le bombardement délibéré des infrastructures et la destruction de quartiers entiers pour dissuader toute forme de résistance en recourant à des punitions collectives.
Gaza a été l'épicentre de sa mise en œuvre par Israël. Dans les années précédant le génocide, les autorités israéliennes ont progressivement présenté leurs attaques contre Gaza comme des guerres "maîtrisées" et localisées, destinées à contenir ponctuellement la résistance palestinienne.
Ces opérations ont été présentées comme le concept de la "tonte de l'herbe" par les stratèges militaires israéliens, une expression désignant le recours régulier à une brutalité écrasante pour "rétablir la dissuasion". Selon cette logique, la situation à Gaza ne peut être résolue politiquement, sauf par des destructions récurrentes.
Ce qui se déroule en Cisjordanie depuis le début du génocide à Gaza suit un schéma étonnamment similaire.
De nombreux bâtiments et routes ont été détruits, ainsi que des canalisations d'eau souterraines, lors de l'attaque menée par l'armée israélienne contre Tulkarem en juillet 2024. Crédit photo © Jaafar Ashtiyeh
Dès octobre 2023, Israël a orchestré une série d'attaques sans précédent à travers la Cisjordanie. Ces opérations ont inclus des raids militaires à grande échelle dans les villes et camps de réfugiés, des frappes aériennes systématiques (rares en Cisjordanie), le déploiement massif de véhicules blindés, ainsi qu'une recrudescence de la violence des colons, avec le soutien ou la collaboration directe de l'armée israélienne.
Le nombre de morts est monté en flèche, avec des centaines de Palestiniens tués en quelques mois, dont de nombreux enfants. Des camps de réfugiés entiers, comme à Jénine, Nur Shams et Tulkarem, ont été systématiquement détruits : les routes ont été défoncées, les maisons rasées, les réseaux d'eau et d'électricité détruits et l'accès aux soins médicaux sévèrement restreint. L'armée israélienne a assiégé à plusieurs reprises diverses communautés, bloquant l'accès aux ambulances, aux journalistes et aux organisations humanitaires.
Simultanément, Israël a accéléré le nettoyage ethnique des communautés palestiniennes, notamment dans la zone C. Des dizaines de villages bédouins et ruraux ont été vidés de leur population par la force, grâce à une combinaison d'ordres militaires, d'attaques de colons, de démolitions de maisons et de restriction d'accès aux terres et à l'eau. Les familles ont été expulsées, victimes d'une terreur systématique, rendant leur vie quotidienne insoutenable.
Pourtant, la période la plus sanglante de l'agression israélienne en Cisjordanie depuis la deuxième Intifada (2000-2005) a été largement ignorée, car l'attention internationale était focalisée sur le génocide perpétré par Israël à Gaza. L' anéantissement de Gaza a relégué la violence en Cisjordanie au second plan dans l'imaginaire mondial, alors que ses conséquences à long terme pourraient s'avérer tout aussi dévastatrices.
Parallèlement, le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, et sa coalition extrémiste se sont montrés sous un jour peu reluisant, sans aucune retenue et motivés par l'idéologie, prêts et capables d'étendre le cycle de destruction bien au-delà de Gaza, en Cisjordanie et au-delà des frontières d'Israël, dans les pays arabes voisins. Cet extrémisme constitue désormais leur stratégie politique.
Les conséquences sont désormais irréfutables. De vastes zones de Cisjordanie ont été dévastées. Des communautés entières ont été rayées de la carte, leur cohésion sociale et physique ayant été délibérément démantelée. Selon l'UNRWA, plus de 12 000 enfants palestiniens sont toujours déplacés, un chiffre suggérant clairement que ces déplacements pourraient être permanents plutôt que temporaires.
L'histoire nous offre pourtant un enseignement essentiel. La lutte des Palestiniens contre le colonialisme israélien a démontré à maintes reprises leur capacité à ne pas accepter passivement l'oppression. Malgré la paralysie et la division de ses dirigeants politiques, la société palestinienne a toujours su renouveler sa résilience.
Israël le sait aussi. Il sait que le traumatisme ne dure pas éternellement, que la peur finit par faire place à la révolte et qu'une fois le choc initial estompé, les Palestiniens se réorganisent et ripostent contre les conditions de domination imposées par l'État hébreu.
C'est donc une course contre la montre qui se joue actuellement. Israël cherche à ancrer ce qu'il espère voir devenir une nouvelle réalité irréversible sur le terrain, une réalité propice à l'annexion officielle, à la normalisation du régime militaire permanent et à parachever le nettoyage ethnique d'une grande partie de la population palestinienne.
C'est pourquoi il est essentiel de mieux comprendre et analyser les événements actuels en Cisjordanie. Si cette réalité n'est pas prise en compte, les plans israéliens se poursuivront sans opposition. Dénoncer, résister et finalement vaincre ces agissements ne relève pas seulement de l'analyse politique, mais constitue un impératif moral indissociable du soutien au peuple palestinien dans sa quête de dignité et de liberté.
Traduit par Spirit of Free Speech