18/01/2026 arretsurinfo.ch  7min #302203

L'Europe devrait renouer avec l'Afrique sans discuter

Affiche, créée en 1961, dédiée au défilé des souverainetés sur le continent africain. L'inscription sur l'affiche dit : « Le vent de la liberté souffle sur l'Afrique !

Par  Guy Mettan

Depuis 2011, rien ne va plus entre l'Europe et l'Afrique. Après une décolonisation calamiteuse, les relations entre les deux continents avaient retrouvé une certaine stabilité à la fin du XXe siècle, malgré un endettement massif auprès des banques occidentales et le maintien de rapports de sujétion avec les anciennes métropoles. En 2008, le projet d'Union pour la Méditerranée lancé en grande pompe par le président français Nicolas Sarkozy espérait donner le signal d'un nouveau départ. Mais les doutes allemands et la chute de Kadhafi orchestrée par le même Sarkozy, suivi de l'extension du chaos libyen à l'ensemble des pays du Sahel, ont fait capoter ces ambitions. Les opérations militaires françaises en Afrique de l'Ouest ont rapidement tourné au fiasco et, dès 2022, les pays du Sahel se rebellaient contre Paris tandis que l'Union européenne, obsédée par la guerre en Ukraine et gênée par les massacres israéliens à Gaza, se désintéressait de son flanc sud.

Ce reflux est-il irréversible ? Y a-t-il des espoirs de relance des échanges ? Depuis quelques mois, les signes d'un possible réchauffement des relations euro-africaines semblent repartir à la hausse. En Italie, la nouvelle présidente du Conseil des ministres Giorgia Meloni a multiplié les visites à ses voisins méditerranéens - une douzaine en deux ans entre l'Egypte, la Libye, la Tunisie et l'Algérie.

En janvier dernier, Rome a su éviter le piège de l'affaire Almasri, du nom du chef de la police judiciaire libyenne arrêté à Turin à la suite d'un mandat d'arrêt inopiné du Tribunal pénal international, alors qu'il revenait d'un voyage sans encombre dans plusieurs autres pays européens. Relâché peu après par la justice en raison d'une « erreur de procédure », il a été renvoyé en Libye, ce qui a déclenché les foudres du Tribunal et des ONG, qui ont furieusement dénoncé l'attitude italienne pour non-respect du mandat pénal et des droits de l'Homme.

Cette affaire est emblématique de l'attitude ambiguë des pays européens envers l'Afrique et les droits humains. D'un côté, l'Europe ne cesse de faire la morale aux Africains et de leur reprocher leur manque de respect des principes démocratiques et des droits de l'Homme. De l'autre, elle les applique elle-même à la carte, selon ses intérêts, comme le montre son attitude laxiste vis-à-vis des crimes commis par le gouvernement israélien en Palestine. Dans le cas Almasri, l'Italie a certes agi de façon cynique. Elle a sans doute subi un dégât d'image en Europe, mais pas en Afrique où l'on est fatigué de voir les Tribunaux internationaux juger des Africains tout en ménageant les Occidentaux.

De son côté, après une série de maladresses qui ont choqué les Africains, la France semble s'être reprise. On se souvient qu'en 2017 au Burkina Faso, Macron avait déclaré que le président « était parti pour réparer la climatisation » et qu'en 2022 et 2023 au Mali, au Niger et en RDC, la France avait humilié ses hôtes à force d'arrogance déplacée. Ces derniers jours, elle semble aussi être revenue à de meilleurs sentiments avec l'Algérie, après des années de tensions. La libération de l'écrivain Boualem Sensal par le président Tebboune grâce à la médiation allemande est venue sanctionner cette posture plus conciliante.

Enfin, de nombreux diplomates et élus européens commencent à s'alarmer du tropisme balte manifesté par la très russophobe Haute représentante de l'Union pour les affaires étrangères Kaja Kallas, qui semble exclusivement se consacrer à la lutte contre la Russie au détriment du développement des relations avec ses voisins et partenaires, Chine, Turquie, Palestine et Afrique bien sûr.

Il est encore trop tôt pour savoir si ces changements de comportement témoignent d'une simple embellie passagère ou d'une réorientation stratégique à long terme. En effet, l'élection de Donald Trump a rebattu les cartes tant en matière de sécurité que d'échanges commerciaux. La nouvelle guerre des tarifs douaniers imposée par les Etats-Unis fait que Bruxelles ne peut plus se concentrer exclusivement sur l'Ukraine et son commerce avec Washington.

Dans tous les cas, s'ils veulent renouer avec l'Afrique, les Européens devront tenir compte des changements intervenus ces dernières années.

Sur le plan sécuritaire et politique, l'Afrique ne se porte pas très bien. La situation sécuritaire reste préoccupante un peu partout. Les combats, les massacres et la famine font rage au Soudan. L'Ethiopie se remet avec peine de sa guerre civile. Au Sahel, les changements de pouvoir et le soutien des Russes depuis les échecs avérés des opérations françaises Sangaris, Serval et Barkhane n'ont pas vraiment amélioré les choses même si l'encerclement de Bamako par les forces djihadistes semble s'être desserré. Dans l'est du Congo, le pillage des ressources et les massacres organisés par les milices soutenues par le régime rwandais continuent, au prix de millions de personnes déplacées, de victimes tuées et de femmes violées.

Le contexte politique reste tout aussi précaire. Les élections récentes en Côte d'Ivoire et au Cameroun ont maintenu au pouvoir des potentats âgés de 83 et 93 ans grâce à des changements constitutionnels frauduleux et au bannissement des opposants. Au Rwanda, l'inamovible Paul Kagame règne sans partage sur le pays depuis 25 ans tout en continuant à semer la terreur dans le Congo voisin. La présidente tanzanienne Samia Suluhu Hassan s'est fait réélire début novembre avec 98% des voix au prix d'émeutes qui ont fait des centaines de morts.

De leurs côtés, les nouveaux régimes qui se sont installés au Sahel, en Guinée, au Gabon, après des débuts flamboyants, peinent à répondre aux attentes populaires et à mettre en place des institutions stables et démocratiques. Enfin, à Madagascar, la génération Z a chassé du pouvoir le président Rajoelina avec l'aide des militaires. Tout cela pour ne citer que les événements les plus récents. Le Sénégal semblait sauver l'honneur avec sa transition politique réussie, mais il est embourbé par l'immense dette cachée laissée par l'ancien régime de Macky Sall.

Cette instabilité jointe au discrédit européen a naturellement favorisé l'essor des concurrents. L'Europe dans son ensemble reste le premier partenaire commercial de l'Afrique avec un volume d'échanges cumulé de quelque 600 milliards de dollars par an. Mais la Chine est en train de la rattraper. Partie de rien, elle pesait déjà 300 milliards de dollars en 2024. Fait peu connu, elle est suivie par l'Inde tandis que les Etats-Unis n'arrivent qu'en quatrième position. En matière de sécurité, c'est la Russie qui a délogé la France, tant dans le Sahel qu'en Centrafrique et en Libye. Après des débuts spectaculaires, la Russie semble aujourd'hui marquer le pas mais son influence ne disparaîtra pas.

Quant aux Etats-Unis, déjà en froid avec l'Afrique du Sud depuis l'arrivée de Trump, ils viennent de se mettre à dos le Nigeria en le menaçant d'une intervention militaire s'il ne mettait pas fin aux persécutions contre les chrétiens. Or le Nigeria, qui est déjà le pays le plus peuplé d'Afrique avec plus de 240 millions d'habitants, ne tardera pas à dépasser l'Afrique du Sud et l'Egypte en matière de puissance économique.

De son côté, la Turquie a profité de la chute de Khadafi pour s'introduire en Libye et, de là, étendre son réseau sur l'ensemble du continent notamment grâce à l'expansion de Turkish Airlines, devenue la première compagnie aérienne africaine. Les Emirats ont fait de même en soutenant les forces anti-gouvernementales au Soudan et en investissant massivement dans le continent. Le Brésil ne cesse de développer les échanges sud-sud à travers l'Atlantique sud tandis que le Maroc étend son influence en Afrique de l'Ouest.

Les échanges intra-africains sont d'ailleurs en pleine expansion, note Dominique Flaux, fondateur de l'Agence d'information économique Ecofin. Après des années de stagnation, en 2018, les Etats africains ont mis en place la ZECLA, une zone de libre-échange qui commence lentement à déployer ses effets. De nouvelles infrastructures routières, ferroviaires et portuaires, des réseaux de fibres optiques, de nouveaux corridors d'échange comme la liaison Abidjan-Lagos qui doit relier sept pays, sont en train d'être mis en place.

Après avoir perdu leur influence politique, les Européens devraient au moins essayer de conserver leur force de frappe économique. Le continent est demandeur d'investissements, de développement et de sécurité. Pas de leçons de morale ni de cours de wokisme. Un participant atterré m'a raconté la visite surréaliste d'une délégation de parlementaires européens venus vérifier le bon usage des aides financières européennes au Mozambique : toutes les questions ont porté sur le respect des critères de genre et aucune sur les effets sociaux, sanitaires ou économiques. Dans un pays où des millions de gens souffrent de la faim, on imagine la tête des dirigeants locaux !

Si elle ne veut pas - à nouveau ! - perdre l'Afrique, l'Europe devrait se souvenir qu'un peu de pragmatisme et de modestie ne lui nuirait pas.

 Guy Mettan, journaliste indépendant

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