Par Marc Vandepitte
Un nouveau « moment Munich » au cercle polaire
À Munich, en septembre 1938, l'Allemagne nazie, la France, le Royaume-Uni et l'Italie étaient assis autour de la table. La Tchécoslovaquie elle-même n'était pas invitée. Celle-ci dut ensuite accepter qu'une partie de son territoire, les Sudètes, soit cédée, soi-disant pour éviter la guerre avec l'Allemagne.
Hitler présenta l'annexion des Sudètes comme la protection nécessaire des Allemands ethniques qui y vivaient, lesquels, selon lui, étaient opprimés par la Tchécoslovaquie et se voyaient refuser leur droit à l'autodétermination. Il présenta cela comme une correction légitime d'une injustice prétendue et assura au monde extérieur qu'il s'agissait de sa « dernière exigence territoriale ».
En réalité, la crise des Sudètes fut délibérément mise en scène pour affaiblir la Tchécoslovaquie et rendre possible une étape suivante dans la guerre d'expansion allemande. La Grande-Bretagne et la France acceptèrent l'annexion en supposant que cela rassasierait l'appétit de Hitler.
Le Premier ministre britannique Chamberlain parla de « peace for our time » (la paix pour notre temps), mais moins d'un an plus tard, Hitler s'empara du reste de la Tchécoslovaquie et envahit la Pologne. La leçon fut dure : céder rend l'agression moins coûteuse, pas moins probable.
(Conférence de Munich avec Chamberlain, Daladier, Hitler, Mussolini et le comte Ciano. Photo : Bundesarchiv / CC-BY-SA 3.0)
Le parallèle avec le Groenland n'est pas identique point par point, mais la logique résonne. Sur Truth Social, Trump a répété qu'il voulait « acquérir » le Groenland. Il menace de sanctions économiques et n'a pas exclu une action militaire.
Pourquoi le Groenland est soudainement jugé « indispensable »
Les États-Unis sont loin d'être de nouveaux venus au Groenland ; ils y sont solidement implantés depuis des décennies. La base américaine Pituffik Space Base constitue un maillon indispensable de leur réseau d'infrastructures radar et spatiales. Même si Washington donne l'impression qu'ils ne cherchent qu'aujourd'hui à y prendre pied, ils sont en réalité au premier rang depuis très longtemps.
Ce qui a changé, c'est l'enjeu. Le Groenland est une mine d'or sur le plan géopolitique : situation stratégique, routes maritimes et, surtout, matières premières. La Commission européenne qualifie des dizaines de matériaux de « critiques » pour l'industrie et la transition énergétique, et le Groenland en possède un nombre remarquablement élevé.
Dans son rapport de sécurité le plus récent, les États-Unis ne mâchent pas leurs mots : sécuriser les minéraux critiques est une priorité absolue. Ces matières premières, les États-Unis en ont besoin pour rompre la dépendance à l'égard de la Chine et se préparer à un futur conflit avec ce pays.
Washington met donc tout en œuvre pour mettre sur pied de nouvelles chaînes d'approvisionnement totalement indépendantes du contrôle chinois. C'est aussi la raison pour laquelle il veut « contrôler » le Venezuela, et pourquoi le canal de Panama et même le Canada sont dans son viseur.
Des droits de douane comme une matraque
La nouveauté dans cette crise, c'est l'arme : le commerce. En réponse à la menace de Trump, un certain nombre de pays européens ont envoyé des militaires au Groenland, ce à quoi Trump a réagi aussitôt par de lourdes sanctions. À partir du 1er février, il introduit pour ces pays des droits de douane à l'importation de 10 % et, si nécessaire, les augmentera à partir du 1er juin jusqu'à 25 %.
La menace de droits de douane à l'importation est jugée « inacceptable » par les dirigeants européens. Le Parti populaire européen (PPE), le plus grand groupe au Parlement européen, a annoncé que l'accord commercial avec les États-Unis ne pourra pas être approuvé dans ces conditions. Deux autres groupes, les sociaux-démocrates et les libéraux, l'avaient déjà décidé auparavant.
Le dimanche 18 janvier, l'UE a réuni les ambassadeurs en session extraordinaire. Il y a été décidé de préparer des contre-mesures d'une valeur de 93 milliards de dollars, mais aussi de laisser d'abord une chance au dialogue avec Trump avant de prendre des mesures de représailles.
Les capitales de l'UE espèrent, cette semaine au Forum économique mondial de Davos, trouver un compromis avec Trump et éviter une rupture au sein de l'alliance militaire occidentale (OTAN).
Au sein de l'UE, des voix s'élèvent aussi pour sortir ce qu'on appelle le « bazooka ». Il s'agit de l'Anti-Coercion Instrument ( ACI), une loi de l'UE qui permet de repousser la pression économique d'un pays tiers par des contre-mesures telles que des droits de douane, des restrictions à l'importation ou l'exclusion des marchés publics.[1]
Il reste toutefois à voir si les pays européens oseront franchir le pas. Lorsque Trump a lancé sa guerre commerciale début 2025, l'UE, contrairement à la Chine, n'a pas osé prendre position. Il en est résulté un accord très défavorable [2], tandis que la Chine a su limiter les dégâts. Cette fois, l'Europe semble toutefois plus déterminée.
Le président du Conseil européen, António Costa, a en tout cas annoncé un sommet extraordinaire de l'UE pour discuter de la crise. L'issue des discussions à Davos sera déterminante pour la suite.
L'Ukraine ou le Groenland ?
Mais pour l'instant, cela ne semble pas faire grande impression à Washington. Le secrétaire américain au Trésor, Scott Bessent, a refusé de faire marche arrière et a déclaré que l'Europe était trop faible pour garantir la sécurité du Groenland.
Outre les mesures économiques, Trump dispose d'un atout bien plus grand : l'Ukraine. Sans soutien militaire et logistique des États-Unis, l'armée ukrainienne ne pourra pas tenir longtemps. Dans une interview, Trump a suggéré que l'OTAN, sans les États-Unis, était impuissante.
Selon le conseiller principal de l'ONU Jeffrey Sachs, l'Europe s'est mise dans une situation délicate. À la suite des États-Unis, elle a, après la chute de l'Union soviétique, négligé de mettre en place une infrastructure de sécurité équilibrée sur le continent européen. Équilibrée au sens où la Russie y aurait également eu une place.
Au lieu de cela, l'OTAN, depuis 1991, a été sans cesse élargie vers la Russie, des traités sur les armes ont été dénoncés et des systèmes de missiles visant la Russie ont été installés. C'est en partie sous l'impulsion des États-Unis qu'il n'y a pas eu d'accord de paix entre la Russie et l'Ukraine au printemps 2022.
Ironiquement, ces derniers mois, Trump s'est pleinement engagé en faveur d'un accord de paix,,, tandis que l'Europe continue de jouer la carte militariste, alors même qu'elle dépend fortement de Washington sur le plan de la défense. Si l'Europe maintient cette ligne, elle risque de se retrouver dans une impasse impossible : soit perdre le Groenland, soit « perdre » la guerre en Ukraine.
Mais une autre voie est possible, à condition que l'Europe rompe avec sa fièvre guerrière pour remettre la diplomatie au centre. Selon Jeffrey Sachs, cela demande notamment des discussions directes avec Moscou dans le but d'aboutir à une paix négociée et à des accords de sécurité européens.
Selon lui, il faut aussi un mandat diplomatique de l'UE plus clair : l'Europe doit moins laisser sa politique étrangère coïncider avec la logique de l'OTAN et organiser sa défense de manière plus réaliste, orientée vers la « défense » et non vers l'intervention.
Éviter une génuflexion fatale
D'une certaine manière, la crise autour du Groenland offre donc à l'Europe la possibilité de rompre avec sa logique de guerre et d'investir dans une architecture de sécurité. Une chose est sûre : si nous devions finalement sacrifier le Groenland pour ne pas « perdre » la guerre en Ukraine, nous nous engagerions sur une voie dangereuse.
L'accord de Munich nous enseigne qu'on ne construit pas la paix en utilisant de petits pays comme monnaie d'échange. On donne ainsi à l'agresseur le signal qu'il a les mains libres.
Nous devons bien comprendre que le cabinet de Trump est rempli de figures bellicistes, qu'il veut augmenter le budget de la défense des États-Unis l'année prochaine de pas moins de 50 %, qu'il a bombardé sept pays [3] ces derniers mois et qu'il vient tout juste d'enlever un président.
Si l'Europe veut sauver ce qui reste des « règles » et du « droit international », elle devra tracer une ligne rouge : déclarer le Groenland inconditionnellement non négociable, répondre au chantage économique par des contre-mesures communes et cesser de faire comme si l'intimidation était de la « diplomatie ».
Une énième génuflexion devant Washington aura, comme en 1938, des conséquences fatales. Les jours et semaines à venir seront décisifs.
Marc Vandepitte
Notes :
[1] Cette loi est née après la pression exercée par la Chine sur la Lituanie il y a quelques années.
[2] Cet accord était très défavorable pour l'Europe. Les exportations européennes ont été frappées d'un tarif de 15 % contre 0 % pour les exportations des États-Unis vers l'Europe. L'accord doit encore être soumis au vote du Parlement européen.
[3] Il s'agit du Venezuela, du Nigeria, de la Somalie, de la Syrie, de l'Iran, du Yémen et de l'Irak.
La source originale de cet article est Mondialisation.ca
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