
par Mohamed Lamine Kaba
Ce qui se joue aujourd'hui en Afrique de l'Ouest n'est pas une simple adaptation sécuritaire ; c'est une bascule silencieuse de souveraineté stratégique.
Depuis 2020, l'Afrique de l'Ouest est devenue l'un des principaux théâtres mondiaux de recomposition sécuritaire. En effet, retraits militaires occidentaux, coups d'État en chaîne au Sahel et redéploiements géopolitiques multipolaires redessinent en profondeur les lignes de force du continent. Or, dans ce mouvement tellurique, la Mauritanie, le Sénégal et la Côte d'Ivoire apparaissent progressivement comme des pivots discrets mais décisifs, à la fois sanctuaires de stabilité relative et plateformes avancées d'une nouvelle architecture de projection sécuritaire. Dès lors, ces États sont-ils les bénéficiaires lucides d'un repositionnement stratégique maîtrisé ou bien les futurs nœuds d'une conflictualité importée qu'ils ne contrôlent pas encore ? Plus fondamentalement, quelle est la place réelle de l'Afrique dans la reconfiguration globale en cours ?
Dans une approche sociométrique, cet article se propose de répondre à ces questions en évaluant l'Afrique de l'Ouest comme laboratoire d'une nouvelle architecture sécuritaire mondiale (I), en montrant le rôle que pourraient jouer la Mauritanie (II), le Sénégal (III) et la Côte d'Ivoire (IV), en dégageant les implications géostratégiques de la reconnaissance hâtive du Somaliland par Israël (V), en évoquant l'inadaptation de l'architecture africaine de paix et de sécurité aux nouvelles formes de menaces, et la nécessité pour l'Afrique de se doter d'une architecture de défense pour contenir celles-ci (VI).
I. L'Afrique de l'Ouest, laboratoire d'une nouvelle architecture sécuritaire mondiale
D'abord, la séquence ouverte par les coups d'État militaires au Mali (août 2020, mai 2021), en Guinée (forces spéciales, septembre 2021), au Burkina Faso (janvier et septembre 2022) et au Niger (juillet 2023) a marqué l'effondrement brutal du paradigme sécuritaire hérité des années 2000. Ce paradigme, fondé sur l'externalisation de la sécurité - forces françaises (Serval 2013, Barkhane 2014), dispositifs européens (Takuba 2020) - s'est révélé structurellement incapable de produire la stabilité promise.
De plus, d'autres putschs se sont produits sur le continent au cours du dernier trimestre de 2025, notamment à Madagascar en octobre, et en Guinée-Bissau au mois de novembre, ce qui a interrompu le processus électoral et laissé planer une incertitude politique profonde. Dans la même dynamique régionale, la tentative de putsch au Bénin le 7 décembre continue d'alimenter le débat sur la capacité de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) à répondre avec efficacité aux multiples menaces que pose la résurgence du coup d'État dans l'espace régional. En tolérant les coups d'État constitutionnels tout en réprimant sélectivement les putschs militaires, et en se laissant téléguider par des intérêts étrangers - notamment français - la CEDEAO, dans sa gouvernance actuelle, délégitime l'ordre démocratique qu'elle prétend incarner et crée les conditions politiques, morales et symboliques de la résurgence des coups d'État en Afrique de l'Ouest.
Dans le même sillage, le Gabon et Madagascar ont connu chacun un putsch, respectivement en août et en octobre de la même année, donnant l'impression que le coup d'État a tendance à devenir un mode opératoire d'accès au pouvoir - la magistrature suprême, bien sûr - en Afrique. Dans d'autres pays, notamment le Maroc, la Mauritanie, la Tanzanie - pour ne citer que ceux-ci - les mouvements populaires nés de la colère de la génération Z (Gen Z en abrégé) préparèrent les esprits au coup d'État avant d'être relativement maîtrisés. Ce qui donne à penser que le continent devient progressivement un laboratoire d'expérimentation de putsch.
Par conséquent, à partir de 2022, les retraits successifs des forces françaises du Mali, du Burkina Faso, du Niger, et dans une moindre mesure, du Tchad, ont créé un vide stratégique majeur dans certains endroits de la proximité immédiate. En partenariat avec les puissances d'Orient, notamment la Russie et la Chine, les pays du Sahel, à l'exception près du Tchad, comblent progressivement le vide à leur niveau, dans une logique souverainiste. Toutefois, dans la proximité immédiate, ce vide n'a pas été comblé par des mécanismes africains autonomes, mais par une reconfiguration sélective : le déplacement des centres de gravité sécuritaires vers les façades atlantiques stables et politiquement alignées. C'est précisément à ce moment que la Mauritanie, le Sénégal et la Côte d'Ivoire entrent en scène, non comme de simples observateurs, mais comme des pièces maîtresses d'un nouvel échiquier sécuritaire régional et mondial.
Dans ce contexte précis de bascule régionale, certains États apparaissent comme des points d'équilibre provisoires, révélateurs des nouvelles logiques de puissance à l'œuvre.
II. La Mauritanie : sentinelle saharo-atlantique et modèle discret de contre-insurrection
À cet égard, la singularité mauritanienne mérite une attention particulière. Depuis les attaques terroristes de 2008-2011, Nouakchott a opéré une transformation profonde de sa doctrine sécuritaire. Concrètement, à partir de 2011, la Mauritanie adopte une stratégie de contre-insurrection préventive, combinant contrôle territorial, renseignement humain et intégration communautaire - une approche rarement reconnue mais remarquablement efficace.
Ainsi, contrairement à ses voisins sahéliens, la Mauritanie a évité l'implosion sécuritaire. Elle est restée à l'écart des coups d'État post-2020 et s'est progressivement imposée comme un État tampon entre le Sahel instable et l'Atlantique stratégique. En outre, elle a maintenu des coopérations de sécurité avec plusieurs puissances occidentales et moyen-orientales, parfois au prix d'une convergence avec les priorités stratégiques de l'impérialisme américain et des réseaux de la Françafrique, notamment par des accords de formation ou des dialogues militaires alignés sur les doctrines OTAN/USA. Cette posture, tout en assurant des avantages tactiques, l'inscrit mécaniquement dans une dépendance stratégique qui éloigne la perspective d'une véritable souveraineté africaine.
Plus encore, la Mauritanie sert désormais de laboratoire d'observation stratégique : elle incarne la démonstration qu'un État africain peut contenir la menace jihadiste sans occupation militaire étrangère. C'est précisément cette réussite relative qui explique son importance croissante dans les nouvelles cartographies sécuritaires occidentales et extra‑occidentales.
Cependant, cette stabilisation saharo-atlantique ne saurait être comprise sans analyser le rôle des façades maritimes et des hubs politiques qui en structurent la projection.
III. Le Sénégal : hub stratégique, stabilité politique et projection sécuritaire
Dans la continuité de cette recomposition, le Sénégal occupe une position stratégique singulière. Pays historiquement stable, il est devenu, depuis 2022-2024, un nœud logistique, diplomatique et sécuritaire central en Afrique de l'Ouest. De fait, Dakar accueille des infrastructures militaires, de renseignement et de coopération qui se sont renforcées à mesure que le Sahel se fermait aux dispositifs sécuritaires occidentaux.
Par ailleurs, l'année 2024 marque un tournant politique majeur avec l'élection présidentielle ayant porté Bassirou Diomaye Faye au pouvoir, confirmant la résilience institutionnelle sénégalaise malgré de fortes tensions internes entre 2021 et 2023. Cette stabilité relative renforce mécaniquement l'attractivité stratégique du pays, y compris auprès des partenaires occidentaux. Le Sénégal s'impose ainsi comme un point d'appui maritime et aérien majeur sur l'Atlantique, au moment même où les routes du Golfe de Guinée et les flux énergétiques prennent une importance croissante. Mais cette centralité n'est pas exempte de risques. En effet, la transformation du territoire sénégalais en plateforme avancée de projection sécuritaire pourrait, à terme, importer des conflictualités exogènes. Ainsi, la stabilité sénégalaise, loin d'être une garantie absolue, pourrait se muer en vulnérabilité stratégique si elle n'est pas adossée à une doctrine africaine autonome de sécurité.
La posture d'alignement croissant du Sénégal avec l'impérialisme américain et des cadres politico-économiques liés au système du franc CFA a été critiquée par des mouvements panafricanistes comme frein à l'intégration monétaire autocentrée qui pourrait libérer le pays des diktats néocoloniaux.
Cette centralité attire également des investissements et des engagements militaires qui - sans stratégie continentale propre - peuvent, comme indiqué plus haut, transformer Dakar en plateforme d'influence extérieure, en concurrence implicite avec des initiatives souverainistes africaines, notamment avec l'Alliance des États du Sahel (AES), qui rejette les cadres sécuritaires dominés par l'ancien modèle occidental.
Or, lorsque la stabilité politique rencontre une militarisation fonctionnelle accrue, les États côtiers deviennent des verrous stratégiques exposés à des pressions multiples.
IV. La Côte d'Ivoire : pilier militaire régional et verrou du Golfe de Guinée
Dans le même mouvement, la Côte d'Ivoire s'impose depuis 2011 comme l'un des piliers militaires et sécuritaires de l'Afrique de l'Ouest. La modernisation accélérée de ses forces armées après les attaques terroristes de Grand-Bassam en mars 2016 a profondément modifié son statut régional. Désormais, Abidjan constitue un verrou stratégique entre le Sahel en lutte contre l'hydre terroriste et le Golfe de Guinée, espace hautement convoité.
De surcroît, depuis 2022, la Côte d'Ivoire est devenue un point de repli logistique et opérationnel pour des dispositifs sécuritaires occidentaux redéployés hors du Sahel. Cette coopération renforcée, notamment en matière de surveillance maritime et de lutte contre l'expansion djihadiste vers le Sud, la place au cœur de la nouvelle architecture sécuritaire régionale.
Néanmoins, cette militarisation fonctionnelle s'accompagne d'un risque structurel majeur : celui d'une dépendance stratégique durable, où la sécurité nationale devient progressivement indissociable des priorités géopolitiques de puissances extérieures.
Cependant, cette position s'accompagne d'une forte intégration aux cadres de coopération africains mandataires des priorités occidentales, parfois au détriment de la souveraineté régionale. Les critiques portent notamment sur le maintien du franc CFA, décrit par ses opposants comme une forme de «nazisme monétaire» perpétuant une dépendance économique aux anciennes puissances coloniales et aux élites financières internationales, ce qui affaiblit la marge de manœuvre stratégique de pays comme la Côte d'Ivoire. Sans mentionner qu'en 2025, des tensions autour du processus électoral ivoirien ont alimenté des rumeurs de frictions au sein de l'appareil de sécurité, illustrant les fragilités institutionnelles sous-jacentes.
À l'échelle continentale, cette recomposition ouest-africaine s'inscrit dans un mouvement plus vaste, où des acteurs extra-africains déplacent délibérément les lignes de conflictualité, comme en témoigne la reconnaissance précipitée de l'indépendance du Somaliland vis-à-vis de la Somalie par Israël.
V. Le facteur israélien et le cas du Somaliland : une guerre hybride déportée en Afrique
À ce stade, un élément largement sous‑analysé impose une vigilance extrême : le repositionnement stratégique d'Israël sur le continent africain. À cet effet, le Somaliland - et plus particulièrement le port de Berbera - occupe une place centrale dans cette projection. Depuis la fin des années 2010, Berbera est devenu un hub militaire et logistique stratégique, situé à la jonction de la mer Rouge, du golfe d'Aden et des routes énergétiques mondiales.
Dans ce contexte, la reconnaissance officielle par Israël, le 26 décembre 2025, de l'indépendance du Somaliland vis‑à‑vis de la Somalie constitue un tournant géopolitique majeur. Loin d'être un simple geste diplomatique, cette décision s'inscrit dans une logique de contrôle des détroits, en particulier celui de Bab‑el‑Mandeb, artère vitale du commerce mondial et point névralgique des rivalités militaires contemporaines.
Dès lors, l'Afrique apparaît comme un espace de déportation de la guerre hybride de haute intensité : cyber‑opérations, renseignement avancé, drones, surveillance maritime et opérations indirectes. Le continent, dépourvu de dissuasion nucléaire et doté d'une architecture de paix et de sécurité (APSA) «fragmentée» au lieu d'une architecture de défense susceptible de contenir les nouvelles menaces susmentionnées, devient un terrain privilégié pour ces stratégies de contournement.
En réalité, ce déplacement du centre de gravité conflictuel vers l'Afrique n'est nullement neutre. Il s'apparente, dans ses logiques profondes, à une recolonisation sécuritaire, non plus par l'administration directe, mais par l'enchâssement progressif des États africains dans des architectures de guerre qui ne servent pas leurs intérêts fondamentaux.
Or, cette décision d'Israël a été vigoureusement critiquée par de nombreux États africains, qui y voient une manipulation des divisions internes à la Somalie et une instrumentalisation de la souveraineté africaine à des fins d'intérêts stratégiques extérieurs, amplifiant ainsi l'urgence d'une défense collective africaine adaptée aux menaces contemporaines.
Face à ces dynamiques croisées - régionales, continentales et extracontinentales - la question centrale devient celle de l'adéquation des outils africains de défense.
VI. Une architecture africaine de paix et de sécurité inadaptée face aux guerres du XXIe siècle
Face à ces mutations, le constat est sans appel : l'architecture africaine de paix et de sécurité, pensée au début des années 2000, n'est pas calibrée pour répondre aux guerres hybrides contemporaines. Les mécanismes régionaux - CEDEAO et ses analogues, Union africaine - demeurent prisonniers de logiques normatives et réactives, incapables d'anticiper les mutations stratégiques en cours.
Par conséquent, la Mauritanie, le Sénégal et la Côte d'Ivoire se retrouvent aujourd'hui en première ligne de cette contradiction. Leur stabilité relative les rend indispensables dans une certaine mesure, mais aussi dangereusement exposés. Sans une refondation doctrinale africaine intégrant souveraineté technologique, renseignement autonome et coordination continentale réelle, ces États risquent de devenir les avant‑postes de conflits qui les dépassent.
L'Union Africaine, malgré ses mécanismes de sécurité et de paix, traverse une crise de pertinence opérationnelle : ses interventions et sanctions contre les coups d'État successifs restent limitées, souvent inefficaces et dépourvues de moyens coercitifs tangibles pour faire respecter la gouvernance démocratique - non pas selon la logique occidentale, mais au sens stricto sensu - ou contrer l'expansion des violences.
Les récents évènements illustrent ces limites : l'entrée en vigueur de l'Alliance des États du Sahel le 16 septembre 2023, formalisée en confédération le 6 juillet 2024, qui unit le Mali, le Burkina Faso et le Niger pour coordonner leurs efforts militaires face aux menaces, reflète une fracture profonde avec les institutions traditionnelles africaines comme la CEDEAO, qui n'ont pas su prévenir l'instabilité totale.
En conséquence, la Mauritanie, le Sénégal et la Côte d'Ivoire se retrouvent aujourd'hui en première ligne de cette contradiction. Si leur stabilité relative les rend indispensables dans une certaine mesure, elle les rend aussi exposés. Sans refondation doctrinale africaine intégrant souveraineté technologique, renseignement autonome, coordination continentale réelle et une architecture de défense efficace en lieu et place de l'architecture africaine de paix et de sécurité ( APSA), ces États risquent de devenir les avant-postes involontaires de conflits qu'ils ne maîtrisent pas.
On peut dire que l'Afrique de l'Ouest se trouve à un moment de vérité historique. Ce qui se reconfigure aujourd'hui n'est pas seulement une carte militaire, mais la capacité du continent à maîtriser son destin sécuritaire. La reconnaissance hâtive par Israël du Somaliland agit comme un révélateur brutal des vulnérabilités africaines face aux stratégies géostratégiques exogènes et aux chocs à venir, tout comme l'impasse des institutions africaines de sécurité face à une série de coups d'État et de tentatives de déstabilisation qui continuent d'ébranler la région.
Dès lors, aux peuples comme aux dirigeants africains s'impose une exigence de lucidité : scruter, comprendre, anticiper et refuser l'enfermement stratégique imposé par des architectures de sécurité inadaptées, tout en concevant une véritable architecture africaine de défense, capable de faire face aux guerres hybrides et aux nouvelles menaces transcontinentales. Car, dans le silence feutré des accords sécuritaires et des bases discrètes, se joue peut‑être la prochaine grande bataille pour la souveraineté effective du continent.
source : China Beyond the Wall