21/01/2026 euro-synergies.hautetfort.com  8min #302486

De la souveraineté comme état d'urgence: la géopolitique à l'ère de Trump - Commentaire métaphysique sur les événements de 2025-2026

De la souveraineté comme état d'urgence: la géopolitique à l'ère de Trump

Commentaire métaphysique sur les événements de 2025-2026

Alexander Douguine

La mort du droit international et la triomphe de la « Power Politics »

Question : Alexandre Geliévič, tournons-nous vers les turbulences qui ont surgi au passage de l'année 2025 à l'année 2026. Nous assistons à une escalade synchrone: Venezuela, Groenland, la nouvelle rhétorique de Trump, instabilité autour de l'Iran. Pourquoi ce «projectile» géopolitique à têtes multiples est-il tombé de manière si rapidement à intervalles réduits?

A.D. : Nous sommes témoins d'un moment de vérité — la réalisation des plans que Donald Trump a déjà formulés lors de la campagne électorale de 2024-2025. Ce qui était alors perçu comme de l'extravagance, du vandalisme diplomatique ou du grotesque irréalisable — je veux parler des idées d'annexion du Groenland, de absorption du Canada ou d'invasion directe du Venezuela — prend aujourd'hui forme concrète. Trump n'a pas seulement déclaré la transition vers la Power Politics (politique de puissance), il a commencé à la mettre en œuvre de manière implacable.

Sa maxime récente — « international law doesn't exist » (le droit international n'existe pas), et la seule source de légitimité étant le soi de l'acteur — n'est rien d'autre qu'une définition pure et distillée de la souveraineté. Car selon Carl Schmitt, le souverain est celui qui prend une décision en situation d'exception (Ausnahmezustand). Toute guerre, toute rupture de l'équilibre mondial, constitue une situation d'exception par excellence. Et celui qui impose sa volonté dans ce chaos — est le souverain, peu importe s'il correspond ou non aux normes juridiques.

Il faut s'en rendre compte: le droit international n'est toujours que le produit du consensus des vainqueurs. Lorsque l'architecture juridique existante cesse de satisfaire la voracité des grandes puissances — comme ce fut le cas en Angleterre aux 16ème-17ème siècles, lorsqu'elle s'est arrogée le monopole des mers, provoquant un conflit avec le monde ibérique — la guerre commence. Trump a déclaré: ce moment est arrivé.

Le système a commencé à pourrir dès la dislocation de l'URSS, lorsque des traîtres dans notre direction ont commis un crime allant au-delà de la catastrophe — ils ont remis à l'ennemi les clés du «Grad» (armes et missiles) sur un plateau d'argent. Avec la disparition du camp socialiste, la structure du droit international s'est affaissée et a commencé à s'éroder. Et alors que les libéraux rêvaient d'un monde global, Trump a brutalement interrompu ces rêves: d'abord, renforcer l'hégémonie américaine et l'État-nation, promouvoir le mondialisme est dès lors remis à plus tard. Nous sommes au cœur de la Troisième Guerre mondiale, dans le processus de redéfinition de la carte du monde.

Néo-Monroïsme et fin des petites souverainetés

Trump a actualisé la fameuse «doctrine du dollar de Monroe». Si James Monroe, au 19ème siècle, postulait la libération de l'Amérique de toute influence européenne, Trump a inversé cette thèse: cela signifie désormais la gestion directe et totale de Washington sur tout l'hémisphère occidental. Comme Tucker Carlson l'a justement noté, il s'agit du passage de la République à l'Empire.

Dans cette situation, la Russie n'a pas d'autre choix ontologique que de se proclamer "Empire" à son tour et d'affirmer la Doctrine de Monroe eurasienne: « L'Eurasie — pour les Eurasiens. »

- Trump déclare: "L'hémisphère occidental appartient aux États-Unis".

- Nous devons répondre: "L'hémisphère oriental est la sphère de domination de la Russie et de la Chine (ainsi que de l'Inde)".

Nous entrons dans l'ère d'un monde tripolaire. Le destin de l'Europe dans cette configuration est désastreux et imprévisible — elle risque de devenir la victime de la prochaine guerre pour le Groenland entre les États-Unis et l'OTAN, et les élites bruxelloises, déjà totalement désemparées, sont prêtes à collecter des fonds pour la «défense du Danemark».

Pour nous, l'impératif est clair: devenir un pôle souverain de puissance. Dans cette nouvelle topologie mondiale dure, les petits États-nations appartiennent au passé. La notion de souveraineté pour les pays sans bouclier nucléaire est forcément annulée.

- L'Arménie, par exemple, n'a pas les moyens d'être souveraine.

- La Géorgie ou l'Azerbaïdjan, de la même façon, ne peuvent pas davantage être souverains.

- Le Kazakhstan, l'Ouzbékistan, le Tadjikistan ou le Kirghizistan ne peuvent pas être souverains.

Soit ils deviennent partie intégrante de notre Union, de notre "Grand Espace" (Grossraum), soit ils deviennent une plateforme du Front Occidental (ou de la Chine). Il n'y a pas d'autre alternative. L'époque des «Confédérations neutres» est terminée.

L'Étranglement Énergétique et la « Pensée après Gaza »

Question : Ne se met-il pas en place, contre nous, une stratégie d'étranglement énergétique par la chute des prix, compte tenu des réserves disponibles au Venezuela, en Iran et des ambitions arctiques des États-Unis?

A.D. : Les risques sont colossaux, de fait. Trump, en attaquant notre flotte fantôme et en imposant des sanctions, cherche à nous priver du «droit de respirer». L'énergie est une arme. L'attaque contre Maduro, la pression sur l'Iran, les revendications sur le Groenland — tous ces éléments forment une chaîne de blocages de nos perspectives arctiques, des perspectives arctiques qui nous ont été données par Dieu.

Mais répondre en « exprimant une préoccupation » ou faire appel au vieux droit international — c'est montrer une faiblesse que Washington et Bruxelles ne cessent de railler. Nous sommes déjà dans un monde où le «chant du prophète Jérémie» est inapproprié.

De plus, je suis convaincu: une prochaine opération de changement de régime se prépare contre la Russie.

- D'abord, ils ont, par le truchement d'Israël et des États-Unis, éliminé la direction du Hamas et du Hezbollah.

- Ensuite, ils ont tué des officiers de la Garde révolutionnaire iranienne (IRGC) et des scientifiques nucléaires iraniens.

- Maintenant — une attaque de drones contre la résidence de notre président et une attaque contre la triade nucléaire.

C'est une «marque noire». Il n'y a plus de lignes rouges. Notre réponse doit être un régime dans lequel chaque jour devient la «Journée de l'Orechnik». Les attaques doivent viser les centres de décision, la direction politique du régime terroriste ukrainien.

Nous devons maîtriser la philosophie terrifiante qui s'est instaurée — cette philosophie, c'est la pensée de l'après-Gaza. Comme Adorno a questionné la possibilité de la poésie après Auschwitz, nous devons comprendre: en 2026, la référence, qu'on le veuille ou non, c'est Gaza.

- Soit tu transformes l'ennemi en Gaza.

- Soit tu deviens toi-même Gaza.

C'est une conclusion anti-humaniste, véritablement immorale, mais nous n'avons pas d'autre choix, vu les circonstances. Les vainqueurs — Netanyahu, Trump, Zelensky — ne sont pas jugés. Nous, par humanité, ne considérions pas les Ukrainiens comme des ennemis, car nous croyions qu'ils faisaient partie de notre propre peuple. Mais en regardant Zelensky, Boudanov, Malyuk — je ne vois pas en eux des expressions de notre peuple. Ils relèvent d'une ontologie différente, qui nous est étrangère. Et si nous continuons à jouer à l'humanisme et à basculer dans des mièvreries à la «Tchebourachka», à célébrer des mariages au milieu de l'apocalypse — il n'y aura plus ni mariages ni Tchebourachka ni Russie.

Trump: Ennemi honnête et chance de victoire

Question: Il y a un an, vous avez qualifié Trump de «chance», car il n'est pas un maniaque du même type que les mondialistes fous. Votre opinion a-t-elle changé après un an de son mandat?

A.D.: Trump est à la fois un ennemi et une chance. Le fou, c'était Biden avec son mondialisme hypocrite, qui a déclenché la guerre en Ukraine. Trump, lui, incarne la volonté de puissance; il a abandonné «le langage du mensonge» parce qu'il n'en a plus besoin. Son monde — c'est celui de la formule «Je peux le faire et je le ferai».

Au cours de cette année, Trump a évidemment évolué — au départ de l'intéressant programme MAGA, il s'est malheureusement rapproché des néoconservateurs. En politique intérieure, il n'a rien fait — ni arrestations de corrompus, ni purges promises (où en est l'affaire Epstein?). Mais en politique étrangère, il s'est montré bien plus interventionniste que prévu.

Mais c'est cela, sa «sincérité». On ne peut pas jouer avec lui à la diplomatie truquée — car, dans ce cas, il sort simplement une arme. Il ne comprend que le langage de la force. Et c'est notre chance. Nous devons agir en miroir: ne pas expliquer, ne pas justifier, mais prendre ce qui nous revient. Trump ne respecte que ceux qui sont capables de réduire l'ennemi en ruines — comme Israël avec Gaza (que Trump, il faut le noter, a tacitement approuvé).

Phénoménologie du cynisme

Question : Mais qu'en est-il de ses tweets sur «l'esprit d'Anchorage» et de son amitié avec Poutine?

A.D.: C'est un cynisme absolu, cristallin. Trump loue avec le même pathos la «grande boisson diététique» qu'il boit à flots, et les négociations avec le leader d'un pays insulaire comme Vanuatu. Il ne tente même pas de mentir — il retransmet simplement le flot qui jaillit de sa conscience, où tout est «great».

Sa tentative de «sauver l'Ukraine» par une trêve a été pour nous un piège mortel, et, heureusement, son arrogance impériale a rapidement ramené tout à l'ordre — aux ultimatums que nous avons rejetés. Trump est transparent. Quand il ne dit pas directement «Je vais vous tuer», il le sous-entend. Nous avons appris à lire ces pensées. Il n'y a plus de place pour les illusions et les négociations. Il ne reste que la Volonté de la Victoire — la volonté de triomphe, laquelle sera exclusivement appuyée sur ses propres forces.

 euro-synergies.hautetfort.com