
Par Larry Johnson, le 23 janvier 2026
Pour revenir sur la réunion qui vient de se terminer au Kremlin, avec Vladimir Poutine et son équipe d'un côté, et Steve Witkoff et Jared Kushner de l'autre, force est de constater que le résultat le plus significatif de la rencontre est la nomination du chef du GRU, les services de renseignement militaire russes, à la tête de la délégation russe qui rencontrera, vendredi 23 janvier à Abu Dhabi les représentants de l'Ukraine et des États-Unis. Permettez-moi de vous expliquer pourquoi cette décision mérite qu'on s'y attarde et ce qu'elle révèle sur l'état actuel des négociations.
Tout d'abord, penchons-nous sur le compte-rendu de la réunion publié par Sputnik et rapporté par M. Ouchakov :
"Les négociations entre Poutine, Witkoff, Kushner et Grunbaum ont été constructives et extrêmement franches", a déclaré Ouchakov.
Voici ce qu'a déclaré le conseil présidentiel à l'issue de la réunion :
▪️ Sans résolution de la question territoriale, un règlement à long terme ne peut être envisagé.
▪️ La première réunion du groupe de travail trilatéral sur les questions de sécurité, réunissant des représentants de la Russie, des États-Unis et de l'Ukraine, aura lieu vendredi à Abu Dhabi.
▪️ Le 23 janvier, c'est le chef du GRU, Kostyukov, qui dirigera l'équipe de négociation russe.
▪️ La délégation russe d'Abu Dhabi a reçu des instructions spécifiques de Poutine.
▪️ Les responsables du groupe de travail économique bilatéral, Dmitriev et Witkoff, se réuniront à Abu Dhabi.
▪️La réunion a principalement porté sur la collecte d'informations concernant les résultats des contacts entre les États-Unis, Kiev et l'Europe.
▪️ Witkoff et Kushner ont fait part de leurs impressions sur les contacts établis à Davos, notamment la rencontre Trump-Zelensky.
▪️ La Russie poursuivra sans hésiter ses objectifs dans le cadre de l'opération militaire spéciale jusqu'à ce qu'un règlement puisse être trouvé par des moyens politiques et diplomatiques.
Les termes clé sont "constructives et extrêmement franches". Ils signifient que les échanges ont été animés et les discussions ardues. Pourtant, après environ quatre heures, un accord a été trouvé pour la poursuite des négociations. Poutine n'a pas reculé d'un pouce sur les conditions de négociation nécessaires pour mettre fin à la guerre déjà présentées aux hauts responsables du ministère russe des Affaires étrangères le 14 juin 2024.
La réunion qui se tient aujourd'hui (vendredi) à Abu Dhabi entre le groupe de travail trilatéral Russie-États-Unis-Ukraine sur les questions de sécurité ne portera pas sur les questions diplomatiques conventionnelles qui pourraient mener à un accord de paix. Cette réunion sera strictement consacrée aux questions de sécurité et de renseignement. Le choix de Poutine de nommer le chef du GRU, Kostyukov, à la tête de la délégation russe envoie un message clair à l'Ukraine et aux États-Unis.
L'amiral Igor Olegovich Kostyukov, né le 21 février 1961, est l'actuel patron de la Direction principale de l'état-major général des forces armées de la Fédération de Russie, plus communément appelée GRU ou GU, la principale agence du renseignement militaire russe. Il occupe ce poste depuis décembre 2018, faisant de lui le chef du GRU ayant exercé le plus longtemps au cours des dernières décennies. Il est le premier officier de marine (grade de vice-amiral ou d'amiral) à diriger le GRU, une agence traditionnellement contrôlée par l'armée.
En tant que directeur du GRU, il supervise la collecte de renseignements militaires étrangers, les opérations secrètes, le renseignement d'origine électromagnétique, les forces spéciales (Spetsnaz GRU) ainsi que les activités cybernétiques. Début janvier 2026, il était présent dans les médias d'État russes lors d'une rencontre avec le représentant de l'attaché militaire américain à l'ambassade des États-Unis à Moscou. Il lui a remis des documents, notamment un contrôleur de drone et des données décodées, qui, selon la Russie, prouvent qu'une attaque de drone ukrainienne a visé la résidence du président Poutine dans la région de Novgorod le 29 décembre 2025. Ces documents ont été présentés comme la preuve permettant d'"établir la vérité" et de résoudre les questions relatives à cet incident. Cette rencontre a été officialisée par le ministère russe de la Défense, soulignant ainsi son rôle dans les échanges diplomatiques et du renseignement, dans un contexte de tensions persistantes.
En règle générale, le chef du GRU ne supervise pas d'initiative diplomatique, mais il est arrivé dans l'histoire russe (et soviétique) que des représentants du renseignement militaire, en particulier du GRU, dirigent ou jouent un rôle clé dans des négociations. Ce type de mission est toutefois relativement rare, car le GRU se concentre principalement sur l'espionnage militaire, les opérations secrètes et la collecte de renseignements, plutôt que sur la diplomatie classique, gérée par le ministère des Affaires étrangères ou des agences civiles comme le SVR. Cependant, le GRU a parfois été impliqué dans des négociations secrètes à haut risque, notamment pendant la guerre froide, marquée par des tensions militaires intenses.
L'exemple le plus emblématique et le mieux documenté remonte à la crise des missiles de Cuba, en octobre 1962. Ce bras de fer de 13 jours entre l'Union soviétique et les États-Unis a failli plonger le monde dans un conflit nucléaire. Le GRU a joué un rôle direct dans les négociations secrètes qui ont permis de désamorcer la crise. Le colonel Aleksandr Feklisov (opérant sous le pseudonyme "Aleksandr Fomin"), officier supérieur du GRU en poste à Washington, D.C., était le rezident (chef) des services du renseignement de l'ambassade soviétique. Feklisov était un agent expérimenté avec une solide expérience dans le domaine de l'espionnage (il a notamment supervisé l'affaire des Rosenberg aux États-Unis dans les années 1940). Le 26 octobre 1962, il a pris contact avec John Scali, correspondant d'ABC News ayant des liens avec des responsables américains. Agissant sur instruction de Moscou (probablement par l'intermédiaire du GRU), Feklisov a proposé un accord : l'Union soviétique retirerait ses missiles de Cuba si les États-Unis s'engageaient à ne pas envahir l'île et à retirer leurs missiles Jupiter de Turquie. Scali a transmis cette information au secrétaire d'État américain, Dean Rusk, et au président John F. Kennedy, jouant ainsi le rôle de relais informel.
En désignant l'amiral Kostyukov pour diriger la délégation russe aux pourparlers tripartites sur la sécurité, Poutine montre clairement que les questions de sécurité sont la priorité absolue de la Russie. Kostyukov connaît bien le soutien et l'aide apportés par la CIA aux services du renseignement ukrainiens et aux terroristes dans leurs opérations contre la Russie. Selon moi, parvenir à un accord entre les États-Unis et l'Ukraine pour mettre fin à toute attaque contre les civils russes sera un objectif prioritaire dans les négociations.
Voici la conclusion de l'assistant de Poutine, Yuri Ushakov :
"La Russie ne relâchera pas ses actions militaires tant qu'un règlement ne pourra être obtenu par des moyens politiques et diplomatiques".
C'est le message crucial que Witkoff et Kushner transmettront au président Trump vendredi. La Russie ne compte pas interrompre son opération militaire actuelle et continuera d'infliger d'importants revers aux infrastructures et à l'armée ukrainiennes jusqu'à ce que l'Ukraine et l'OTAN acceptent de mettre fin à la guerre par la voie des négociations.
Les deux podcasts clés d'aujourd'hui sont d'abord celui avec Danny Haiphong et Stas Krapivnik, puis avec Garland Nixon.
Traduit par Spirit of Free Speech