
Le Groenland devient une proie du chérif Trump
par Faouzi Oki
Le Groenland, vaste île arctique du royaume du Danemark, n'est plus une terre gelée et reculée aux yeux de Washington, mais est devenue un trésor stratégique d'une grande importance. Sa position géographique en fait un nœud central dans le nouveau conflit international, car il surplombe les voies maritimes polaires ouvertes par la fonte de la glace, si bien que le changement climatique et la fonte de la glace ont poussé la Russie à augmenter la fabrication de brise-glaces à propulsion nucléaire pour profiter de ce corridor, ce qui permet d'économiser 40% des coûts de la ligne maritime commerciale entre l'Asie et les Amériques.
Le Groenland est une ancre militaire avancée contre la Russie et la Chine, ainsi qu'une rare richesse minérale au cœur des futures industries technologiques et militaires. Or, «La France demande un exercice de l'OTAN au Groenland et est prête à y contribuer», a fait savoir la présidence française.
Plusieurs pays européens, dont la France, l'Allemagne ou le Royaume-Uni, ont déjà envoyé du personnel militaire sur ce territoire pour une mission de reconnaissance en vue d'un exercice danois organisé avec des alliés de l'OTAN, mais en dehors du cadre de l'alliance atlantique et donc sans l'implication des États-Unis. Cela avait provoqué la colère de Donald Trump, qui avait menacé ses alliés participant à ces manœuvres d'imposer de nouveaux droits de douane allant jusqu'à 25%.
Le dirigeant martèle que le Groenland, par ailleurs riche en minéraux, est vital pour la sécurité des États-Unis et de l'OTAN face à la Russie et à la Chine. Un exercice de l'OTAN permettrait d'impliquer Washington et d'afficher le fait que la sécurité en Arctique est prise au sérieux par les Européens, selon Paris. Donald Trump, à qui des journalistes demandaient mardi jusqu'où il serait prêt à aller pour acquérir le Groenland, a répondu : «vous le découvrirez. Je pense qu'il va se passer quelque chose qui sera très positif pour tout le monde», a-t-il estimé.
Le discours américain se cache derrière les rubriques sécurité nationale et stabilité mondiale, mais le cœur du problème est plus simple et plus grossier : celui qui contrôle le Groenland détient la clé de l'Arctique, et celui qui possède l'Arctique impose ses conditions sur le commerce mondial, l'énergie et les minéraux dans les décennies à venir. C'est ainsi que pensent les empires, et c'est ainsi qu'ils se comportent lorsqu'ils estiment que l'équilibre mondial des pouvoirs n'est plus uniquement penché en leur faveur.
Au lieu de respecter la souveraineté des États, le droit international et le droit des peuples à l'autodétermination, Washington revient à la logique de l'achat, du chantage et de la pression politique, comme si le monde vivait encore au XIXe siècle. Des déclarations sur l'achat du Groenland, la pression sur Copenhague, et les menaces indirectes d'outils militaires et économiques Tout cela reflète un mépris flagrant du droit international et des alliés supposés plutôt que des affiliés.
Le Danemark se trouve dans une position très sensible : un pays relativement petit, membre de l'OTAN, mais en même temps légalement et moralement responsable d'un territoire à statut et autonomie particuliers. Céder à la pression américaine ouvrirait effectivement la porte à un précédent dangereux : si un pays européen peut être soumis à des pressions et à faire chanter de cette manière, qu'est-ce qui empêche ce modèle d'être répété ailleurs ? La défense du Groenland n'est pas seulement la défense d'un terrain, mais aussi le principe de souveraineté de l'État et le rejet de la logique de la force.
Le silence européen sur cette question n'est pas moins dangereux que l'arrogance américaine. L'Union européenne, qui parle souvent d'un ordre international fondé sur des règles, est désormais appelée à prouver que ces règles ne sont pas des slogans éclectiques invoqués uniquement lorsqu'elles servent ses intérêts. Soutenir le Danemark politiquement et légalement, et rejeter toute tentative d'imposer un fait accompli par la force ou la pression, est un véritable test de l'indépendance de la décision européenne. Les forts imposent, les faibles se soumettent, et la loi est interprétée selon la mesure de qui détient le pouvoir militaire et économique.
La question du Groenland n'est pas un détail géographique, mais plutôt l'indication d'un profond changement dans les relations internationales. Dans un tel monde, le Groenland ne serait pas la dernière victime.