
par Mounir Kilani
«Si vous n'êtes pas à la table, vous êtes au menu» : belle formule... prononcée par un homme qui a passé sa vie à dresser la table pour les grands prédateurs de Wall Street et de la City, avant de s'improviser maître d'hôtel d'un banquet plus vert, mais aux mêmes convives, et qui joue désormais les végétariens repentis.
Le décor et les masques
Le 20 janvier 2026, à Davos, Mark Carney, Premier ministre du Canada, a livré un discours qui a fait vibrer les fauteuils en cuir des élites du World Economic Forum. Ovation debout.
Phrases choc :
- «Nous sommes au milieu d'une rupture, pas d'une transition» ;
- «Nostalgia is not a strategy» ;
- et surtout : «If you're not at the table, you're on the menu».
Les commentateurs mainstream y voient un «tournant historique», un appel courageux des «middle powers» contre les grandes puissances coercitives.
Un discours calibré pour frapper les esprits - et surtout pour rassurer ceux qui les dominent.
Ah oui ? Comme si Davos n'était pas justement la plus grande table du monde, réservée aux milliardaires, aux gestionnaires d'actifs et aux banquiers centraux qui décident du menu pour le reste de la planète. Une table où l'on parle de souveraineté et de démocratie entre deux cocktails, pendant que des centaines de jets privés saturent le ciel suisse et que les peuples, eux, restent cloués au sol.
À Davos, on débat de la planète... à 12 000 mètres d'altitude.
Mais grattons un peu sous le vernis ESG. Derrière le réalisme affiché se cache une hypocrisie si abyssale qu'on pourrait y perdre un pipeline entier. Mark Carney n'est pas un prophète surgi du néant. C'est un pur produit du système qu'il prétend maintenant critiquer : treize ans chez Goldman Sachs (où il a appris à emballer les subprimes comme des cadeaux de Noël), gouverneur de la Banque du Canada puis de la Banque d'Angleterre (où il a veillé sur la City comme une mère poule sur ses poussins spéculatifs), envoyé spécial de l'ONU sur le climat (tiens, un poste bénévole pour un multimillionnaire), vice-président de Brookfield Asset Management...
Un CV si parfaitement aligné qu'il en devient une preuve à charge.
Un produit pur du système
Cet homme a passé des décennies à consolider l'hyper-globalisation financière, à verrouiller les chaînes d'approvisionnement, à sacraliser la «confiance des marchés» et à promouvoir une financiarisation verte qui ne remet jamais en cause l'extractivisme, mais se contente de le repeindre en vert. Et aujourd'hui, il joue les rebelles. Touchant.
Touchant, vraiment. On dirait presque un converti de la dernière heure... sauf que ses investissements n'ont jamais vraiment fait pénitence.
La confession est publique, l'absolution privée.
L'architecte qui dénonce l'architecture (et touche sa commission au passage)
Carney dénonce un ordre «rules-based» devenu «partiellement faux», où les grandes puissances s'exemptent des règles qu'elles imposent aux autres. Il a raison... mais il oublie commodément qu'il a été l'un des architectes de ce système asymétrique.
C'est toujours plus facile de critiquer l'immeuble une fois qu'on en a vendu tous les appartements.
À Goldman Sachs, il a participé à la dérégulation financière qui a pavé la voie à la crise de 2008 - vous savez, cette petite crise qui a ruiné des millions de gens pendant que ses collègues touchaient des bonus records, renfloués par l'argent public. À la Banque d'Angleterre, il a supervisé la City pendant le Brexit, défendant bec et ongles l'intégration économique comme source de prospérité universelle... jusqu'à ce que cette même intégration devienne, selon ses propres mots d'aujourd'hui, «une arme de coercition». Quelle surprise.
L'arme n'a changé de main que lorsque le canon s'est retourné.
La finance repeinte en vert
Et chez Brookfield ? Là, on atteint le sommet de l'art du double discours. Vice-président et responsable du «transition investing», Carney a supervisé des milliards investis dans des projets charbonniers, des terminaux portuaires pour le charbon, des pipelines liés aux sables bitumineux - parmi les sources d'énergie les plus polluantes au monde. En 2021, Brookfield a été épinglé par plusieurs ONG et analystes indépendants pour avoir continué à financer des infrastructures fossiles tout en se proclamant «net zero» grâce à des artifices comptables d'«émissions évitées».
La transition, ici, est surtout sémantique.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes : selon des analyses indépendantes, les actifs fossiles de Brookfield représenteraient près de 159 millions de tonnes de CO₂ équivalent par an, soit un volume d'émissions très largement supérieur à ce que le groupe reconnaît dans ses rapports dits «durables». Les experts ont ri jaune, Carney a rectifié timidement la communication, mais la stratégie n'a jamais vraiment changé. Parce que, soyons honnêtes : quand on est vice-président «transition investing» chez Brookfield, on transitionne surtout les bonus vers son compte en banque, pas les actifs vers le renouvelable.
Le climat attendra, le rendement non.
Du conseil d'administration au pouvoir
Aujourd'hui, devenu Premier ministre, il signe un mémorandum avec la très trumpiste Danielle Smith d'Alberta pour accélérer un nouveau pipeline vers la côte Ouest - baptisé pudiquement «partenariat pour la résilience» - tout en levant des contraintes climatiques sur les sables bitumineux. Le Canada, quatrième producteur mondial de pétrole, affiche des émissions par habitant comparables à celles de l'Arabie saoudite. Mais chut : on parle de «diversification stratégique» et d'«accès aux marchés asiatiques», pas de climat.
Priorités, priorités... et actionnaires contents.
La planète peut bien attendre : le marché, lui, est impatient.
Le «réalisme basé sur les valeurs»... version élitiste (avec bonus greenwashing)
Carney appelle les puissances moyennes à s'unir pour ne pas finir «au menu». Belle rhétorique. Mais qui est réellement à la table à Davos ? Les PDG de BlackRock, Goldman Sachs, OpenAI, Lockheed Martin... et les responsables politiques qui leur servent de caution démocratique.
Une démocratie sous badge VIP.
Son discours évite soigneusement de nommer les vrais rapports de force : les États-Unis (menaces tarifaires, pression géopolitique sur l'Arctique et le Groenland), la Chine (dépendances industrielles), mais aussi le Canada lui-même, vassal économique consentant dont près de 75% des exportations dépendent du marché américain. À la place, Carney propose un «nouveau multilatéralisme» pragmatique qui ressemble furieusement à l'ancien : mêmes règles écrites par les mêmes acteurs, mais appliquées plus durement au nom de la sécurité, du climat ou du numérique.
Morale, sanctions et guerres utiles
Changer le vocabulaire pour préserver la hiérarchie.
L'Ukraine en est l'illustration la plus brutale : au nom du droit international et des «valeurs», une guerre est transformée en outil de discipline géoéconomique, où sanctions, alignements forcés et économie de guerre deviennent des instruments de gouvernance occidentale.
Ce «réalisme basé sur les valeurs» sert surtout à légitimer une nouvelle phase de coercition douce : normes vertes, conditionnalités financières, contrôle des chaînes de données et d'IA, surveillance accrue des flux commerciaux.
Un impérialisme sans bottes, mais avec des tableurs.
L'Ukraine n'est pas seulement un champ de bataille, mais un laboratoire : gel des avoirs, dépendances énergétiques reconfigurées, endettement massif et reconstruction déjà promise aux mêmes acteurs privés qui siègent à Davos.
La domination version PowerPoint.
Il invoque les droits humains et la souveraineté. Pourtant, le Canada continue de vendre des armes à des régimes controversés, ferme les yeux sur Gaza malgré des accusations de génocide portées par des instances internationales, et piétine les droits des peuples autochtones en accélérant l'extractivisme sur leurs terres au nom de la «sécurité énergétique».
Voilà le réalisme des élites : critiquer l'hégémonie américaine en public, pour flatter des opinions fatiguées par Trump, tout en maintenant la subordination stratégique en privé.
L'indignation est toujours conditionnelle.
Les échanges révélés entre dirigeants occidentaux - dénonciations publiques, flatteries en coulisses - illustrent ce double langage permanent. On condamne les bullies... à condition de rester dans leur camp.
Davos, temple de l'hypocrisie (et des jets privés)
Le WEF applaudit un discours qui prétend enterrer l'ordre libéral, tout en préparant sa mue. L'ancien monde est déclaré obsolète, mais ses gardiens restent aux commandes. Carney dénonce la nostalgie, mais c'est lui qui est nostalgique : nostalgique d'une époque où les banquiers centraux et les gestionnaires d'actifs gouvernaient sans contrôle démocratique, sous couvert de technicité.
La technocratie n'a jamais aimé la démocratie que lorsqu'elle était décorative.
Son appel à la «résilience» sonne comme un euphémisme pour plus de contrôle et plus d'extraction : diversification des alliances, certes, mais surtout intensification des projets miniers, énergétiques et numériques pour «ne pas dépendre». Les peuples paieront l'addition : hausse des prix de l'énergie, destruction environnementale, aggravation des inégalités.
Les jets privés, eux, continueront d'atterrir à l'heure pour le cocktail... et repartir avec des déclarations «net zero» dans la soute. Émissions compensées, conscience tranquille.
La morale est légère quand elle voyage en classe affaires.
Un replâtrage, pas une rupture (et un beau CV pour la suite)
Le discours de Mark Carney n'est pas une rupture. C'est un replâtrage sophistiqué. Une contre-révolution par le haut, où les élites recyclent le langage de la contestation pour préserver leur pouvoir dans un monde multipolaire instable.
La révolte, oui - mais sous contrôle.
Il n'appelle pas à briser les chaînes. Il appelle à changer de table... en gardant les mêmes convives, les mêmes règles implicites et les mêmes intérêts dominants. Avec, bien sûr, des frais supplémentaires estampillés ESG.
Même domination, nouvelle étiquette.
L'Ukraine n'est pas une exception morale, mais un précédent stratégique : la preuve que l'ordre dit «fondé sur les règles» s'applique avec rigueur aux autres, et avec souplesse à ceux qui en écrivent les clauses.
Les vrais réveils ne viennent pas de Davos. Ils viennent des peuples qui refusent d'être au menu - et qui refusent aussi de s'asseoir à la table des prédateurs.
Carney peut garder ses formules choc et ses ovations debout.
Nous, nous gardons la lucidité : les élites ne se révoltent jamais contre elles-mêmes. Elles adaptent le système pour survivre. Et pour continuer à dîner aux chandelles... pendant que le monde brûle en bas.
source : weforum.org