26/01/2026 dedefensa.org  11min #302942

Rapsit-Usa2026 : Autodestruction ? 'America First'

 Brèves de crise  

Même dans cette folie de communication qu'est MAGA, - sorte de rêve éveillé, - même chez ce personnage à la fois mercantile, hâbleur et voleur, sordide et grandiloquent, affecté d'une pathologie-bouffe de narcissisme au-delà de la stupidité inculte, il y a une sorte de nostalgie des origines. Trump ne la porte pas très haut et ne suscite guère d'émotion à cet égard, mais il en est tout de même - il est habité de cette nostalgie américaine d'avoir créé une histoire en-dehors de l'histoire, ignorant le verdict suprême de Jefferson sur son lit de mort en 1825 : « Tout, tout est perdu... »

Ainsi le programme MAGA vise moins moins à (re)faire l'Amérique "plus grande", mais l'Amérique "plus seule", "plus unique", "plus exceptionnelle" comme le même Jefferson prétendit avoir distingué dans sa Déclaration de l'Indépendance, - c'est-à-dire, au fond de Trump lui-même, MAGA comme l'Amérique plus que jamais comme à l'origine... Donc, isolationniste, donc 'America First' ('and only').

Ci-après, avant de proposer notre propre interprétation historique du destin de l'américanisme,  un texte de Sergey Poletaev, analyste et publiciste, co-fondateur et éditeur de 'Vatfor project'.

« Voici pourquoi la politique "L'Amérique d'abord" nuit d'abord et le plus à l'Amérique.

» Pourquoi l'isolationnisme de MAGA sape les fondements mêmes de la puissance américaine. »

Le texte de Poletaev permet de mieux comprendre l'inéluctabilité de la catastrophe qu'est ce destin de l'américanisme... Et pourtant, si l'Amérique veut rester elle-même selon ce qu'elle croit être, rien d'autre n'est possible... Effectivement : inéluctabilité.

« La 'metropolis' du monde.

« En bref, la doctrine MAGA et le trumpisme peuvent se résumer ainsi : les États-Unis se retirent de leur rôle de leader mondial, abandonnant les responsabilités qui y sont associées et se concentrant sur le développement intérieur.

Ce changement part du principe que l'Amérique est une nation autosuffisante. Mais c'est une idée fausse ; l'Amérique moderne est mieux décrite comme la métropole ('metropolis') du monde. Les États-Unis dépendent du reste du monde autant que le monde dépend des États-Unis. Et une décision de rompre cette interdépendance mutuelle et de se retirer de son rôle de leader frappera l'Amérique de plein fouet. Voyons pourquoi.

La métropole du monde

Il est vrai que les États-Unis possèdent toujours l'une des économies les plus innovantes. Mais qu'est-ce qui alimente cette innovation ? Grâce à l'assouplissement quantitatif (comme le dit le mème, « la planche à billets tourne à plein régime »), l'économie est inondée d'argent facile, ce qui stimule le marché boursier et permet aux entreprises de bénéficier d'investissements quasi illimités. C'est une sorte d'approche tous azimuts : on essaie tout pour voir ce qui fonctionne.

Ce processus ne provoque pas d'inflation car le dollar, grâce à son statut de monnaie de réserve mondiale, maintient une forte demande en dehors des États-Unis. En fait, on pourrait même affirmer que le dollar est la principale exportation américaine, et l'afflux de dollars sur les marchés intérieurs n'entraîne pas de surabondance grâce aux exportations continues.

Certes, les États-Unis attirent les meilleurs cerveaux du monde entier. Mais pourquoi ? Parce que tout le monde gravite autour de la métropole où l'argent et les opportunités abondent.

Les États-Unis restent également le plus grand marché du monde. Mais là encore, cela repose sur deux facteurs : l'argent illimité généré de toutes pièces et le fait que tous les processus mondiaux sont liés à l'Amérique. Tous les chemins mènent à Rome.

Ces dynamiques sous-tendent le statut actuel de l'Amérique, qui ne peut exister que dans un monde unipolaire avec les États-Unis à sa tête. La prospérité de l'Amérique et les défis auxquels elle est confrontée aujourd'hui découlent directement de son rôle de métropole mondiale. Supprimez l'un des facteurs mentionnés ci-dessus, et tout le reste s'effondrera.

À propos des défis, considérer les États-Unis comme une métropole permet d'expliquer de nombreux déséquilibres sociaux actuels. La perte d'emplois industriels ? C'est compréhensible, puisque tout capital délocalise la production vers des régions éloignées où la terre et la main-d'œuvre sont moins chères. La prévalence de la pauvreté et la montée des inégalités ? Encore une fois, c'est typique d'une métropole où les échelons inférieurs sont souvent occupés par des personnes venues de province qui n'ont pas réussi à gravir l'échelle socio-économique. La surabondance d'emplois dans le secteur des services ? C'est également normal pour le centre financier et bureaucratique de la planète.

Je tape ce texte sur un MacBook. Formellement, c'est un produit américain, mais l'est-il vraiment ? Apparemment non : le MacBook ne peut pas être fabriqué aux États-Unis, il ne peut même pas y être développé. Comme de nombreuses entreprises américaines, Apple sous-traite de nombreuses tâches d'ingénierie à l'étranger. Ce produit est le résultat du paysage mondial créé par les États-Unis, tout comme les avions, les fusées, l'industrie pharmaceutique et une grande partie de la production militaire américaine. Dans la métropole, seule la pointe de l'iceberg subsiste : la gestion, le marketing, la finance et, occasionnellement, certains segments de la production.

L'escalier qui monte vers le bas

Alors, que nous réserve l'avenir ? Pour poursuivre l'analogie avec le monde des affaires, imaginez une grande multinationale. Bien qu'elle soit non rentable, elle est aussi gigantesque. Son siège social prospère grâce au chiffre d'affaires, et tant que l'entreprise est opérationnelle, tout semble aller pour le mieux au sommet. On investit des sommes colossales dans de grands projets et on construit de luxueux nouveaux bureaux. Et bien sûr, il y a des salaires généreux et des parachutes dorés pour les dirigeants.

Mais dès que les perturbations commencent à déchirer les chaînes d'approvisionnement, dès que les marchés commencent à s'effondrer, c'est là que la situation se dégrade. Il est impossible de maintenir cette prospérité au siège social, au cœur de l'entreprise. En fait, la perte d'accès aux marchés mondiaux et l'effondrement des liens transnationaux frapperont de plein fouet le centre.

L'isolationnisme touche principalement le siège social - la métropole - car plus on est haut, plus dure est la chute. La Russie a connu une situation similaire. Dans les années 1990, elle est tombée de son piédestal de superpuissance. L'effondrement de l'Union soviétique a frappé la Russie de plein fouet, en tant que métropole du « deuxième monde ».

Récemment, aux États-Unis, un fossé croissant s'est creusé entre les puristes du mouvement MAGA et l'administration Trump. Dès son arrivée au pouvoir, Trump, fort de son expérience dans les affaires, a agi comme un gestionnaire de crise classique : réduction des coûts, optimisation des effectifs, fermeture des entreprises non rentables - le tout soutenu par les partisans du slogan « L'Amérique d'abord ».

Cependant, il semble que dans sa tentative de « perestroïka », Trump ait rencontré non seulement une résistance politique de la part de « l'État profond », mais aussi la dure réalité que des changements importants risquent de déclencher l'effondrement mentionné précédemment.

Imposer des droits de douane sur les produits issus de la coopération internationale ? C'est absurde : une métropole ne peut pas se permettre de perturber les chaînes d'approvisionnement de manière aussi imprudente.

Expulser des migrants en masse ? Impossible : toute métropole a besoin de main-d'œuvre et prospère grâce à l'afflux de nouveaux talents venus des régions périphériques.

Se retirer des affaires internationales ? C'est tout simplement suicidaire : cela conduirait les provinces à se séparer les unes après les autres, créant l'effet domino dont nous avons parlé.

Même les tentatives de réduire l'endettement se sont avérées impossibles, car cela menace de provoquer une dépression économique et pourrait entraîner l'effondrement du modèle économique américain axé sur la consommation.

Essentiellement, Trump revient à l'ancien mode de fonctionnement, basé sur l'inertie - un mode de fonctionnement qui conduit également la Pax Americana à la fragmentation et les États-Unis eux-mêmes au désastre et à un profond déclin. »

L'ambition surpuissante, donc autodestructrice

Très vite après sa fondation et ses premiers établissements, l'Amérique a montré son ambition essentielle qui découlait de sa nature même, - exceptionnelle, a-historique donc destinée à créer en-dehors de l'histoire commune sa propre histoire où elle installerait le monde. Elle fut immédiatement expansionniste, par les armes, par l'économie, par l'influence, non par simple goût de la rapine (qu'elle avait pourtant, cela va de soi) mais surtout et d'abord par mission quasi-divine ('Manifest Destiny'). Elle était née isolationniste, elle resterait isolationniste : elle ne s'intégrerait pas dans le monde, même en le dominant, elle le dominerait certes, l'absorberait, le ferait sien, le digérerait pour en faire sa chose absolument. La signal décisif fut lancé par la victoire d'Appomatox d'avril 1865, concluant entre les généraux  Grant et Lee, le complet malentendu de l'américanisme par la victoire du Nord sur le Sud, tandis que la conjugaison se transformait conformément (l'expression "les Etats-Unis" passa du pluriel au singulier : "The United States are" devint "The United States is").

La suite fut la longue cavalcade triomphante qu'on connaît, qui s'acheva avec les années 1920, jusqu'à  l'abîme terrifiant de la chute dans la Grande Dépression. C'est sans doute dans cette période des années 1920 où l'Amérique parut parvenir à maintenir son isolationnisme (marqué par le rejet de la SDN par le Sénat en 1920) tout en dominant le monde. Cette période nous semble d'ailleurs la plus proche de l'actuelle comme modèle pour la catastrophe finale, bien plus que la période du président McKinley (fin du XIXème siècle) qu'on a souvent évoquée pour Trump.

Nous avons déjà présenté un livre caractéristique de cette période où l'Europe continentale ni l'URSS n'existaient plus dans l'esprit américaniste, où ne subsistait que l'affrontement anglo-saxon, où la seule guerre concevable pour les USA était celle qui anéantirait l'empire britannique, le dernier concurrent à éliminer. Nous donnions de nombreux extraits de ce livre d'un incertain Ludwell Denny, qui avait publié notamment 'We fight for oil', présentant un programme d'investissement et de rapine des richesses pétrolières par les USA. Son livre 'L'Amérique conquiert l'Angleterre', fut publié en 1930, chez Knopf en version originale en anglo-américain, et en 1933 en version française, - ces dates donnant la mesure de l'extraordinaire distance entre le simulacre fol des 'Roaring Twenties' et la chute ontologique dans la monstrueuse Grande Dépression. Nous en publions ci-dessous un court extrait du texte qu'on peut retrouver le  5 avril 2003 sur notre site.

« L'Angleterre contre l'Amérique. Une pauvre petite île sans défense, contre un continent gardé par deux océans. Une île incapable de se vêtir et de se nourrir elle-même. L'Angleterre est surpeuplée. L'Amérique a une population équilibrée. L'Angleterre n'a pas assez de nourriture. L'Amérique en a trop. L'Angleterre a l'agitation sociale. L'Amérique a la paix industrielle. L'Angleterre a des réserves de charbon qui s'épuisent. L'Amérique a du charbon en abondance, et les deux sources d'énergie de l'avenir, le pétrole et la houille blanche. L'Angleterre n'a pas de matières premières. L'Amérique en a un grand nombre. L'Angleterre a un outillage et une technique désuets. La technique américaine est la première du monde. L'Angleterre perd les marchés mondiaux. L'Amérique les conquiert. La puissance maritime de l'Angleterre décline ; celle de l'Amérique augmente. L'Angleterre est sur la défensive. L'Amérique attaque.

L'Amérique a aussi des avantages moraux. Elle a le sentiment de la victoire. Elle sent "son heure" arrivée. Les autres pays le croient aussi.

L'américanisation de l'Europe et du monde avance. Les nations sont fascinées par l'éclat du vainqueur, parfois tout en le détestant.

Les Américains ne doutent de rien. Ils sont sûrs d'être le peuple élu. Nous appelons notre pays "God's country", le pays de Dieu. Les affaires sont pour nous comme une religion dont nos dirigeants sont les prêtres. »

Bascule surpuissance-autodestruction

Ce chant triomphant à la gloire d''America First' et d''America Only' est effectivement, selon notre perception, le chant du cygne du véritable isolationnisme-expansionnisme de "the God's country" ; une sorte de confirmation du terrible diagnostic de Jefferson en 1825. En 1945, certes, la puissance de l'Amérique échappant complètement aux destructions qu'elle-même avait généreusement distribuées sur le monde depuis 1942, écrasa le reste du monde et le soumit à ses volontés. Mais en même temps elle s'y pervertit irrémédiablement et entama en chantant son triomphe une pente d'abord imperceptible, puis s'accélérant de plus en plus sous la pluie des dollars imprimés et des gaspillages monstrueux du Pentagone, jusqu'à la situation actuelle.

Nous sommes donc là, contemplant d'un œil ironique et tout de même préoccupé puisqu'il s'agit de notre humanité pour ne pas dire "notre civilisation", le désordre sans cesse ni arrêt qui s'y est installé, qui prospère abondamment depuis dix ans, prend ses aises, casse tout ce qui est à sa portée... Auront-ils le temps d'ajouter un cinquième visage sur le Mont Rushmore, celui de Trump évidemment, et de 25 mètres de dimension pour faire mieux que les quatre autres (chacun, 18 mètres) ?

Poletaev explique bien comment l'Amérique, conquérant effectivement le monde, en est devenue complètement prisonnière, d'une façon aveugler et absurde en construisant elle-même sa prison comme un Gulliver se prêtant avec confiance aux liens de millions et de millions de Lilliputiens. Elle est arrivée au bout de son simulacre et l'on peut être assurée qu'elle n'en démordra pas : le simulacre, c'est elle et rien d'autre. Si ce simulacre meurt, elle meurt elle-même : «  Lincoln, toujours Lincoln », disions-nous (« nous devons éternellement survivre, ou mourir en nous suicidant »). Il n'y a pas d'exemple plus lumineux, plus évident, plus significatif d'une montée au sommet grondant de la surpuissance entraînant en même temps et irrésistiblement une bascule dans le trou noir et sans fond de l'autodestruction.

Mis en ligne le 26 janvier 2026 à 15H15

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