26/01/2026 legrandsoir.info  8min #302956

Être là-bas - Au Venezuela

Craig MURRAY

Voilà maintenant 48 heures que je suis à Caracas et le contraste entre ce que j'ai vu et ce que j'avais lu dans les médias traditionnels est saisissant.

J'ai traversé Caracas en voiture, de l'aéroport jusqu'au quartier chic de Las Mercedes, en passant par le centre-ville. Le lendemain matin, j'ai parcouru la ville à pied, me frayant un chemin dans le quartier populaire de San Agustín. J'ai participé au festival des Afro-descendants et j'ai passé des heures à discuter avec les habitants. J'ai été extrêmement bien accueilli et invité chez de nombreuses personnes - et ce, dans un quartier réputé très dangereux.

Je dois dire que j'ai adoré cette partie de la ville.

Ensuite, j'ai continué ma marche pendant des kilomètres à travers les quartiers résidentiels et le cœur du centre-ville, notamment la place Bolívar et l'Assemblée nationale.

Durant tout ce trajet, je n'ai vu aucun barrage, ni policier ni militaire. J'ai vu très peu d'armes à feu ; moins que lors d'une visite similaire incluant Whitehall [siège du gouvernement britannique - NdT]. Je n'ai jamais été arrêté, ni à pied ni en voiture. Je n'ai absolument vu aucun signe de « milice chaviste », que ce soit dans les quartiers pauvres, riches ou du centre. J'ai longuement sillonné les bastions de l'opposition que sont Las Mercedes et Altamira et, littéralement, je n'ai croisé ni policier armé, ni milicien, ni soldat. Les gens vaquaient à leurs occupations tranquillement, sans aucune crainte. Je n'ai ressenti aucune répression.

Encore une fois, personne ne m'a arrêté, ni demandé qui j'étais, ni pourquoi je prenais des photos. J'ai demandé aux autorités vénézuéliennes si j'avais besoin d'un permis pour prendre des photos et publier des articles, et leur réponse a été un « pourquoi en auriez-vous besoin ? » perplexe.

Les points de contrôle militaires censés maintenir l'ordre, les bandes armées chavistes qui patrouillent, toutes les descriptions médiatiques de Caracas aujourd'hui ne sont que pure invention de la CIA et de la propagande de Machado, simplement répétées par des médias complices.

Savez-vous ce qui n'existe pas non plus ? Les fameuses « pénuries ». La seule chose qui manque, c'est la pénurie. Il y a une pénurie de pénuries. Au Venezuela, rien ne manque.

Il y a quelques semaines, j'ai vu sur Twitter une photo d'un supermarché de Caracas, publiée pour montrer que les rayons étaient extrêmement bien garnis. Elle a suscité des centaines de réponses, soit pour dire qu'elle était fausse, soit parce qu'il s'agissait d'un supermarché de luxe réservé aux riches, et que les magasins pour la majorité étaient vides.

Alors, je me suis donné pour mission d'aller dans les quartiers populaires, dans les épiceries de quartier où les gens ordinaires font leurs courses. Elles étaient toutes très bien approvisionnées. Pas un seul rayon vide. J'ai aussi fait le tour des marchés, couverts et en plein air, dont un marché incroyablement grand avec plus d'une centaine de stands proposant uniquement des articles pour les fêtes d'anniversaire pour enfants !

Tout le monde me laissait volontiers photographier ce que je voulais. Il n'y a pas que l'alimentation. Quincailleries, opticiens, magasins de vêtements et de chaussures, appareils électroniques, pièces détachées automobiles. Tout est facilement accessible.

Il y a une pénurie de monnaie fiduciaire. Les sanctions ont limité l'accès du gouvernement vénézuélien à l'impression sécurisée de billets. Pour contourner ce problème, tout le monde effectue des paiements sécurisés avec son téléphone via un code QR grâce à l'application ingénieuse de la Banque centrale du Venezuela. Ce système est incroyablement répandu : même les vendeurs ambulants les plus modestes affichent leur code QR et reçoivent leurs paiements de cette façon. (...)

Pour me procurer un téléphone et une carte SIM vénézuéliens pour accéder à Internet, je suis allé dans un centre commercial spécialisé dans la téléphonie. C'était extraordinaire. Quatre étages de petites boutiques de téléphonie et d'informatique, toutes remplies de marchandises, organisées en trois cercles concentriques de balcons étagés. Cette photo ne représente que le cercle intérieur. J'ai acheté un téléphone, une carte SIM, un micro-cravate, une batterie externe, une multiprise et un adaptateur Ethernet vers USB, le tout dans la première petite boutique où je suis entré.

L'enregistrement de la carte SIM a été rapide et simple. La 4G est performante partout où je suis allé à Caracas, et la 5G est présente par endroits.

« Détendus » est un mot que j'utiliserais pour décrire les Vénézuéliens. On pourrait comprendre leur paranoïa, le pays ayant été bombardé par les Américains il y a à peine trois semaines et de nombreuses personnes ayant perdu la vie. On pourrait s'attendre à de l'hostilité envers un vieux gringo un peu étrange, errant et prenant des photos au hasard. Mais je n'ai ressenti aucune hostilité, ni de la part des gens ni de celle des autorités.

Le festival africain fut instructif. Il s'agissait d'un événement communautaire et non d'un rassemblement politique, mais de nombreux cris et chants spontanés en faveur de Maduro ont néanmoins retenti. Le prêtre catholique qui bénissait les festivités a soudainement évoqué le génocide à Gaza et tout le monde a prié pour la Palestine. Les personnalités communautaires et culturelles ont constamment fait référence au socialisme.

Voici l'environnement naturel de cet endroit. Rien n'est forcé. Chavez a donné du pouvoir aux opprimés et a amélioré leurs conditions de vie de façon spectaculaire, un phénomène sans précédent. Il en résulte un véritable enthousiasme populaire et un niveau d'engagement civique de la classe ouvrière incomparable à celui du Royaume-Uni actuel. C'est l'antithèse de la culture vidée de sa substance qui a engendré un parti comme Reform.

Je me méfie beaucoup des journalistes occidentaux qui débarquent dans un pays et se prennent instantanément pour des experts. Pourtant, la contradiction flagrante entre le Caracas réel et le Caracas des médias occidentaux est si extrême que je peux vous la démontrer immédiatement.

Presque tout ce que j'ai lu de journalistes occidentaux et qui peut être vérifié sans hésitation - points de contrôle, bandes politiques armées, climat de peur, pénuries alimentaires et autres biens - s'avère être un pur mensonge. Je l'ignorais avant de venir. Vous aussi, probablement. Maintenant nous le savons tous les deux.

J'ai vécu des années au Nigeria et en Ouzbékistan sous de véritables dictatures et je sais ce que cela représente. Je sais faire la différence entre une soumission passive et un véritable engagement. Je sais distinguer l'expression politique spontanée de l'expression programmée. Ce n'est pas une dictature.

À ma connaissance, je suis actuellement le seul journaliste occidental au Venezuela. L'idée qu'il faille constater par soi-même ce qui se passe, plutôt que de se contenter de répéter ce que les gouvernements occidentaux et leurs agents nous racontent, semble totalement dépassée par nos grands médias. Je suis certain que c'est délibéré.

Il y a un an, lorsque j'étais au Liban, les grands médias étaient complètement absents alors qu'Israël dévastait Dahiya, la vallée de la Bekaa et le Sud-Liban, car c'était un récit qu'ils ne voulaient pas relayer.

Il est honteux que la BBC ne soit entrée au Sud-Liban qu'une seule fois, du côté israélien, intégrée aux forces de Tsahal.

La BBC, le Guardian et le New York Times refusent tout simplement d'envoyer un correspondant à Caracas, car la réalité est bien différente du discours officiel.

L'un des récits que les puissances occidentales s'efforcent désespérément de vous faire croire est que la présidente par intérim Delcy Rodríguez a trahi Maduro et facilité sa capture. Ce n'est pas ce que Maduro croit. Ce n'est pas ce que son parti croit, et je n'ai trouvé aucune indication, même minime, que quiconque y croie au Venezuela.

Le Guardian, journal affilié aux services de renseignement, a publié son  cinquième article reprenant cette allégation, le présentant comme un scoop majeur et faisant la une. Pourtant, toutes les sources de l'article du Guardian sont toujours les mêmes : des sources gouvernementales américaines ou des partisans de Machado issus de la riche communauté de Miami, composée de capitalistes exilés.

Ce qui est intéressant, c'est pourquoi les services de sécurité veulent vous faire croire que Delcy Rodríguez et son frère Jorge, président de l'Assemblée nationale, sont des agents des États-Unis. L'opposition à l'impérialisme américain a marqué toute leur vie depuis que leur père a été torturé à mort sur ordre de la CIA alors qu'ils étaient bébés. Tous deux affichent ouvertement leur soutien à la révolution bolivarienne et, personnellement, à Maduro.

Le motif américain évident est de diviser et d'affaiblir le parti au pouvoir à Caracas et de déstabiliser le gouvernement vénézuélien. C'est du moins mon interprétation. Mais on m'a également suggéré que Trump insiste lourdement sur le fait que Rodríguez est pro-américaine afin de revendiquer la victoire et de justifier son manque de soutien à Machado. Rubio et beaucoup d'autres comme lui souhaitent ardemment voir Machado installé au pouvoir, mais l'évaluation de Trump selon laquelle elle ne dispose pas du soutien nécessaire pour diriger le pays semble, à ce stade, tout à fait juste.

Une autre hypothèse, qui m'a également été suggérée, est que Trump souhaite présenter Rodríguez comme pro-américaine pour rassurer les compagnies pétrolières américaines quant à la sécurité de leurs investissements (bien que ses véritables motivations restent un mystère).

Parallèlement, les États-Unis saisissent, volent et vendent le pétrole vénézuélien sans aucune justification au regard du droit international. Les recettes sont conservées au Qatar sous le contrôle personnel de Trump et alimentent une énorme caisse noire qu'il utilise pour contourner le Congrès. Pour ceux qui ont la mémoire longue, c'est un peu comme l'affaire Iran-Contra, mais à une échelle démesurée.

J'essaie de m'installer au Venezuela pour vous faire des reportages et approfondir ma connaissance de la situation. Malheureusement, cela a un coût. Je cherche à embaucher un cinéaste local afin de pouvoir commencer à produire des vidéos. La première pourrait porter sur les événements de la nuit des attentats meurtriers perpétrés par les États-Unis et de l'enlèvement.

(...)

Craig Murray

Traduction LGS

Note LGS : Craig Murray lance un appel aux dons pour financer ses reportages. Voici 3 moyens pour le faire :

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