27/01/2026 ismfrance.org  15min #302999

 Témoignages de Gazaouis : La survie qui s'organise au jour le jour dans l'enfer de Gaza

Témoignages de Gazaouis : La survie qui s'organise au jour le jour dans l'enfer de Gaza - partie 637 / 26.01 - Quand la vie devient un combat quotidien pour la dignité

Brigitte Challande, 27 janvier 2026.- Compte rendu hebdomadaire des actions UJFP à Gaza : une lutte pour la survie, tentative permanente de préserver le sens au milieu de l'effondrement. 26/01.

« Dans la bande de Gaza, le temps ne se mesure plus en heures ni en jours, mais à travers ce que l'on parvient à assurer comme besoins essentiels de la vie. Là-bas, obtenir un repas chaud devient un exploit quotidien, trouver un abri temporaire une petite victoire contre le froid et la peur, et offrir aux enfants un instant de sécurité un accomplissement humain qui dépasse tous les calculs. Cette crise n'est pas un événement passager, mais une structure cumulative d'effondrements économiques, sociaux et psychologiques. Gaza aujourd'hui ne fait pas face uniquement à la destruction des infrastructures, mais à l'érosion de l'ensemble du système de vie, où la capacité de travailler s'effrite, la sécurité alimentaire recule, les services essentiels s'effondrent, et la société est poussée de force vers le bord de l'extrême vulnérabilité.

Une économie en chute libre

Avant la guerre, l'économie locale, malgré sa fragilité, constituait un filet de sécurité relatif pour des dizaines de milliers de familles. L'agriculture, la pêche, les petits ateliers et les marchés locaux représentaient des sources de revenus essentielles. Mais avec l'élargissement des bombardements, la destruction des terres agricoles, la paralysie des ports et l'effondrement des chaînes d'approvisionnement, la roue de la production s'est presque complètement arrêtée. Cet effondrement n'a pas seulement créé un chômage massif, mais a engendré un sentiment d'impuissance collective. Les gens ne sont plus exclus du marché du travail par manque de compétences ou de volonté, mais parce que le marché lui-même n'existe plus. Avec la hausse des prix et la baisse du pouvoir d'achat, des milliers de familles sont entrées dans le cercle de l'extrême pauvreté, contraintes de réduire leur consommation alimentaire, de dépendre de l'aide humanitaire et d'épuiser leurs maigres économies, ce qui les rend encore plus vulnérables face à toute nouvelle évolution.

Les files d'attente pour la nourriture : une mémoire quotidienne de la crise

Dans les rues de Gaza, les files d'attente pour l'aide sont devenues une image constante du paysage. Elles ne sont pas de simples rassemblements humains passagers, mais une expression silencieuse de la profondeur de la tragédie. Des enfants qui attendent sans bruit, des femmes portant des récipients vides dans l'espoir de les remplir, et des personnes âgées patientant avec une lourde endurance. Ces files ne représentent pas seulement une crise alimentaire, mais une crise de dignité humaine. Lorsque le repas devient un événement quotidien incertain, la sécurité alimentaire se transforme en rêve différé. Et lorsque la mère retourne à sa tente avec ce qu'elle a obtenu, elle ne transporte pas seulement de la nourriture, mais la continuité de la vie pour un jour supplémentaire.

L'aide humanitaire sous pression : la vie des civils en jeu

Dans ce contexte de dépendance quasi totale à l'aide humanitaire, toute restriction imposée au travail des organisations de secours constitue une menace directe pour la vie des habitants. La fermeture d'un centre alimentaire ou la réduction d'une activité médicale ne signifie pas seulement l'arrêt d'un service, mais la coupure d'une artère vitale pour des milliers de familles. L'absence d'aide ne laisse pas un vide qui peut être comblé localement, car la société elle-même est épuisée. Avec la poursuite des restrictions, le besoin d'une intervention internationale efficace devient une question de vie ou de mort. L'ouverture des points de passage, la garantie du flux des aides et la protection du travail des organisations humanitaires sont devenues des conditions essentielles pour prévenir un effondrement humanitaire plus large.

L'espoir comme pratique quotidienne, et non comme discours émotionnel

Malgré ce tableau sombre, Gaza continue de produire différentes formes de résistance civile silencieuse. Une résistance qui ne repose pas sur les armes, mais sur la préservation de la vie elle-même. Des initiatives communautaires, des cuisines solidaires, des séances de soutien psychologique, des espaces éducatifs alternatifs : autant de tentatives pour créer de petits filets de sécurité au cœur d'un grand effondrement. Cet espoir est pas une pratique quotidienne difficile, c'est un acte accompli lorsque les gens décident de continuer à s'entraider, lorsqu'ils refusent de se rendre complètement, et lorsqu'ils tentent de reconstruire, de l'intérieur, ce qui peut encore être sauvé.

UJFP : une intervention multidimensionnelle au cœur de la crise

Dans ce contexte complexe, les équipes de l'UJFP poursuivent leur travail de terrain selon les moyens disponibles, en s'appuyant sur une vision globale qui considère que l'aide humanitaire n'est pas seulement une distribution de secours, mais un système d'intervention intégré visant l'être humain dans ses besoins essentiels, psychologiques et éducatifs. Cette approche multidimensionnelle reflète une compréhension profonde de la nature de la crise à Gaza, où il ne suffit pas de nourrir les affamés sans soutien psychologique, ni d'assurer l'éducation sans stabilité sociale et émotionnelle, et où la survie physique ne peut être dissociée de la dignité humaine.

La nourriture : la première ligne de défense de l'enfance

À travers des centres de distribution alimentaire s'étendant d'Al-Mawasi à Khan Younès jusqu'à Deir al-Balah, les équipes de l'UJFP travaillent à fournir des repas quotidiens aux familles les plus vulnérables. Ici, le repas n'est pas seulement de la nourriture, mais une protection de la santé, un soutien à la croissance de l'enfant et une tentative de préserver un minimum d'équilibre physique dans un environnement soumis à un épuisement constant.

Le soutien psychologique : soigner les blessures invisibles

Au-delà de la faim, la guerre apporte avec elle de profondes blessures psychologiques. Les traumatismes du déplacement, la perte des proches, la peur permanente et l'instabilité ont laissé des traces évidentes, en particulier chez les femmes et les enfants. C'est pourquoi les équipes de soutien psychologique organisent des séances destinées aux femmes dans plusieurs zones: ces séances ne guérissent pas complètement la douleur, mais empêchent son accumulation, rétablissent un certain équilibre au sein de la famille et créent un environnement psychologique plus sûr pour les enfants, directement influencés par l'état émotionnel des mères.

L'éducation : résister au vide et construire l'avenir

Malgré la destruction des écoles et la transformation de nombreuses d'entre elles en centres d'hébergement, les habitants de Gaza persistent à maintenir l'éducation en vie. C'est ainsi qu'ont émergé des initiatives éducatives dans les camps et des espaces d'apprentissage alternatifs, redonnant aux enfants un sentiment de régularité et de stabilité. L'UJFP a contribué à la création de centres éducatifs dans plusieurs zones de déplacement afin d'assurer l'enseignement de base et le soutien pédagogique, et d'éviter qu'une génération entière ne soit privée de son droit à l'éducation.

Dans le camp Al-Fajr, une salle de classe modeste se transforme en un espace de résistance douce, où les enfants tiennent leurs cahiers face à la peur. À l'ouest de Nuseirat, l'école « La Première Étape » offre un modèle plus intégré, combinant enseignement académique, soutien psychologique et accompagnement social. Ces modèles confirment que l'éducation en temps de guerre ne peut être dissociée de l'accompagnement psychologique, ni du lien avec les familles, ni de la compréhension de la réalité complexe vécue par les élèves.

L'art comme fenêtre de sauvetage psychologique

Parmi les outils les plus efficaces pour soutenir les enfants, les activités artistiques et l'art-thérapie par le dessin se sont imposées. À travers leurs dessins, les enfants expriment leurs peurs, leurs souvenirs et leurs petits rêves, et trouvent un espace sûr pour se libérer émotionnellement. Ces séances ne suppriment pas la douleur, mais la transforment d'un fardeau silencieux en une histoire compréhensible et gérable, et offrent aux enfants une meilleure capacité d'adaptation à leur réalité difficile.

Gaza : quand la vie naît des cendres

Le travail humanitaire à Gaza est une nécessité existentielle pour sauver des vies et préserver la dignité humaine: la capacité à reconstruire l'espoir au sein d'une réalité dépourvue des conditions les plus élémentaires de stabilité. Lorsque la nourriture, l'éducation et le soutien psychologique se combinent dans un système unifié, la survie se transforme d'un état d'urgence en un acte de vie. Ces espaces d'espoir n'auraient pas existé sans des partenaires qui ont choisi de se tenir aux côtés de Gaza par des actes et non par des mots. Chaque enfant retourné sur les bancs de l'école, chaque famille ayant reçu un repas pour tenir la journée, chaque mère ayant trouvé un espace pour respirer au milieu de la pression, est le fruit d'une solidarité humaine convaincue que le don peut créer une différence concrète. Ce partenariat demeure plus important que jamais, car les défis grandissent plus vite que les capacités, et la continuité de cet impact dépend de la continuité de ce soutien. »

Photos et vidéos de la distribution de repas *  aux familles du camp des agriculteurs *  aux familles du camp d'Al-Hilal  Photos et vidéos des programmes éducatifs



Rapport de l'atelier de soutien psychosocial - Camp Al-Asdiqa / Ouest de Deir al-Balah.

Titre de la séance : « Confession de l'âme : compétences d'expression des émotions en temps de crise ». 26 janvier 2026.

« Dans les tentes de déplacement, où les voix des enfants se mêlent à l'écho de l'angoisse, et où les larmes s'entrelacent avec les tentatives quotidiennes de résilience, les femmes vivent une réalité psychologique extrêmement difficile.
La femme déplacée ne porte pas seulement le poids de la perte et du déracinement, mais assume également la responsabilité de protéger sa famille sur le plan psychologique et moral. Elle est souvent contrainte de cacher sa douleur afin d'apparaître forte devant ses enfants.

Dans cette réalité pleine de défis, les émotions refoulées deviennent un fardeau lourd qui épuise l'âme et vide l'énergie psychique. La tente se transforme ainsi, d'un simple abri temporaire, en un espace étroit qui abrite la tristesse, la peur, l'anxiété et la nostalgie des maisons détruites et des souvenirs dispersés. C'est dans ce contexte que l'importance des interventions de soutien psychosocial apparaît clairement, visant à réparer ce qui s'est brisé à l'intérieur et à rétablir l'équilibre chez les femmes qui se retrouvent en première ligne face aux conséquences de la guerre et du déplacement.

Dans ce cadre, l'équipe de la fondation UJFP a mis en œuvre une séance spécialisée de soutien psychosocial au camp Al-Asdiqa, à l'ouest de Deir al-Balah, dans la région centrale de la bande de Gaza. Vingt femmes déplacées, résidentes du camp, ont participé à cette séance. Elles vivent des conditions humanitaires et psychologiques difficiles en raison de la perte de leurs maisons, de la dispersion des familles et des pressions de la vie quotidienne dans un environnement de déplacement.

La séance a débuté par une présentation initiale entre l'équipe de l'UJFP et les participantes, au cours de laquelle la fondation, sa mission humanitaire et sociale, ainsi que son rôle dans le soutien aux groupes affectés, en particulier les femmes et les enfants dans les zones de déplacement, ont été présentés. Les participantes ont également fait connaissance entre elles dans une atmosphère conviviale visant à briser les barrières psychologiques et à instaurer un sentiment de sécurité et de confiance mutuelle au sein du groupe. Cette interaction initiale a contribué à créer un environnement de soutien encourageant les femmes à s'ouvrir et à participer sans peur ni hésitation.

La séance portait le titre « Confession de l'âme : compétences d'expression des émotions en temps de crise », un titre qui reflète l'essence de l'activité et ses principaux objectifs. Elle s'est concentrée sur l'aide aux femmes pour transformer le silence intérieur et la pression psychologique en paroles et en émotions exprimées, au lieu de les accumuler intérieurement de manière nuisible pour le corps et l'esprit. Elle visait également à renforcer la conscience de l'importance de l'expression saine des émotions comme élément essentiel du processus de rétablissement psychologique.

Le contexte de la séance est issu de la réalité vécue par la plupart des femmes déplacées, où la femme est contrainte de réprimer ses émotions pour paraître forte devant ses enfants et sa famille. Cette répression continue conduit souvent à un isolement émotionnel étouffant, ainsi qu'à des symptômes psychologiques et physiques résultant de la pression interne.
Ainsi, cette séance est venue réhabiliter la valeur des émotions humaines et affirmer que la tristesse, la peur et l'anxiété ne sont pas des signes de faiblesse, mais des réactions naturelles à une réalité anormale. Accorder à ces émotions un espace sûr pour apparaître et s'exprimer constitue une étape fondamentale vers la guérison et la stabilité psychologique.

La séance visait à atteindre plusieurs objectifs psychologiques et sociaux, parmi lesquels :

  • Sensibiliser les participantes à l'importance de l'expression verbale et non verbale des émotions.
  • Fournir aux femmes des compétences de « nomination des émotions » comme moyen de réduire la tension intérieure.
  • Offrir un environnement sûr pour le partage émotionnel sans jugement ni critique.
  • Renforcer l'esprit de soutien collectif et le sentiment de ne pas être seules face à la douleur.

Le contenu de la séance comprenait plusieurs axes interactifs et pratiques, conçus en adéquation avec la réalité des femmes et leurs conditions psychologiques.

Dans le premier axe, l'exercice du « dictionnaire des émotions » a été réalisé, au cours duquel les participantes ont été invitées à identifier précisément leurs émotions et à distinguer entre la peur, la tristesse, la colère, la déception et l'anxiété. Il a été expliqué que le simple fait de nommer une émotion aide à en réduire l'intensité et donne à la personne une plus grande capacité à contrôler sa réponse psychologique.

Le deuxième axe s'est concentré sur le « langage du corps et le dessin », en utilisant des techniques non verbales pour exprimer des émotions que les mots peinent parfois à décrire. Les participantes ont dessiné ce qu'elles ressentaient, identifié les zones de douleur dans leur corps et exprimé les pressions psychologiques par des moyens créatifs. Cette activité a aidé les femmes à libérer les charges émotionnelles refoulées et à ouvrir un espace de réflexion personnelle et de connexion avec leurs émotions intérieures.

Dans le troisième axe, l'activité « Une lettre à moi-même » a été mise en œuvre. Il s'agit d'un exercice d'écriture visant à renforcer la réconciliation avec soi-même. Les participantes ont écrit des lettres à elles-mêmes, dans lesquelles elles ont exprimé la douleur, l'espoir, la peur et le désir de continuer malgré les difficultés. Cette activité a constitué un moment émotionnel fort, aidant de nombreuses femmes à renouer positivement avec leur monde intérieur.

Au cours de la séance, plusieurs témoignages humains poignants ont émergé, reflétant à la fois la profondeur de la souffrance et la force de la volonté. Une mère a partagé, les larmes retenues, en disant : « Pendant des mois, j'ai gardé ma boule dans la gorge pour que mes enfants ne voient pas ma faiblesse. Je pensais que le silence était une force. Aujourd'hui, j'ai senti que les mots que j'ai exprimés ont allégé un poids énorme de ma poitrine. J'ai appris que pour être forte pour mes enfants, je dois d'abord me permettre de ressentir la tristesse et d'exprimer ce qu'il y a en moi. »

Une autre participante a déclaré : « Je ne savais pas que je portais autant de peur en moi. Quand j'ai dessiné ce que je ressentais et que je l'ai partagé avec les autres femmes, j'ai senti que je n'étais pas étrangère et que mes émotions étaient tout à fait normales au vu de ce que nous vivons. Je suis sortie aujourd'hui avec une paix intérieure que je n'avais pas ressentie depuis le début du déplacement. »

Ces témoignages ont reflété le besoin urgent de ce type de séances psychosociales, qui offrent aux femmes un espace d'expression, de soutien et d'allègement des lourds fardeaux psychologiques.

La séance s'est conclue par l'affirmation de l'équipe de l'UJFP quant à l'importance de poursuivre ces activités et d'élargir la portée du soutien psychosocial afin d'atteindre le plus grand nombre possible de femmes dans les camps de déplacement. Les participantes ont également été encouragées à appliquer les compétences acquises dans leur vie quotidienne, que ce soit par la parole, l'écriture, le dessin ou même en partageant leurs émotions avec des personnes de confiance.

En conclusion, on peut dire que cette séance n'était pas un simple atelier de formation, mais un espace humain pour la confession, la respiration et la récupération d'une partie de l'équilibre psychologique perdu. Elle a constitué une étape importante vers la réparation des âmes épuisées et le renforcement de la résilience des femmes face à la dure réalité du déplacement.
Cette expérience a également confirmé que le soutien psychologique des femmes est un investissement dans la stabilité de la famille et de la société dans son ensemble, et que la prise en charge de la santé mentale n'est pas moins importante que la satisfaction des autres besoins essentiels.

L'espoir demeure que de telles initiatives se poursuivent, afin d'être une petite lumière dans l'obscurité du déplacement et une fenêtre d'espoir vers la guérison et la résilience. »

Photos et vidéos  ICI.



Retrouvez l'ensemble des témoignages d'Abu Amir et Marsel :

*Abu Amir Mutasem Eleïwa est coordinateur des Projets paysans depuis 2016 au sud de la bande de Gaza et correspondant de l'Union Juive Française pour la Paix. *Marsel Alledawi est responsable du Centre Ibn Sina du nord de la bande de Gaza, centre qui se consacre au suivi éducatif et psychologique de l'enfance. Tous les deux sont soutenus par l'UJFP en France.

 ismfrance.org