28/01/2026 reseauinternational.net  3min #303112

La matraque ou la colère

par Amal Djebbar

On ne peut plus parler de réalité sans que la matraque nous fracasse la tête. On ne peut plus crier sa colère sans qu'elle ne s'abatte. On ne peut plus marcher, s'assembler, lever une pancarte, lever la voix, lever les yeux, sans que la matraque nous rappelle à l'ordre. Un ordre sourd, un ordre brutal, un ordre qui ne répond pas, mais qui frappe.

Parler devient un risque. Se taire devient une survie. La colère, elle, devient un délit.

On en est arrivé à ce point absurde et tragique où l'on se demande s'il faut encore être en colère. Non pas parce que la colère serait injustifiée, mais parce qu'elle coûte trop cher. Car qui dit colère dit matraque sur la tête. Qui dit colère dit gaz dans les poumons, genou au sol, œil crevé, main arrachée, corps traîné sur l'asphalte. La colère se paie en blessures, en cicatrices, en vies abîmées.

Alors on hésite.
Colère ou pas colère.
Dignité ou intégrité physique.

Et pourtant, il existe une colère qui ne se laisse pas étouffer. Une colère lucide, profonde, qui ne se limite pas à la rage instinctive ou à l'invective facile. Une colère qui tient aux tripes, qui brûle dans le ventre et résonne jusque dans la gorge. Une colère qui sait nommer l'injustice, qui ne se laisse pas anesthésier par le bruit des sirènes, le fracas des boucliers, ou le parfum âcre du gaz lacrymogène. Une colère qui ne se tait pas parce qu'on l'a frappée, ni parce qu'on a voulu la briser.

Cette colère-là ne cherche pas la vengeance immédiate, elle exige seulement la vérité. Elle n'est pas aveugle, elle voit. Elle ne se contente pas de hurler, elle observe, elle analyse, elle garde mémoire de chaque coup porté, de chaque humiliation, de chaque mensonge officiel. Elle est patience et feu en même temps. Elle est l'énergie lucide qui tient debout quand tout autour de soi semble vouloir plier.

C'est cette colère-là qui rassemble, qui transforme la peur en détermination. Elle est celle qui ne se laisse pas intimider par les forces de l'ordre quand elles prétendent imposer le silence à coups de matraque. Elle est celle qui sait que la colère n'est pas un défaut moral, mais un signal vital. La colère qui vit au creux du corps rappelle qu'un peuple qui ne crie plus est déjà abattu.

Et quand la colère est lucide, elle devient une arme invisible. Elle forge l'esprit, elle aiguise la raison, elle prépare la parole qui ne se brisera pas, même sous le poids des gaz et du fer. Elle est à la fois l'écho des injustices passées et la lumière des combats à venir. Elle ne détruit pas par impulsion, elle construit par conscience. Elle est colère et intelligence, rage et clarté.

Alors, face à la matraque, cette colère-là ne disparaît jamais. Elle ne se rend pas. Elle tient au ventre, aux tripes, et elle attend le moment où la justice pourra enfin prendre le relais de la peur.

 Amal Djebbar

Illustration : John Martin, The Great Day of His Wrath, 1851-1853.

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