28/01/2026 legrandsoir.info  39min #303156

Une autre histoire de la Résistance (Réflexions de Fidel Castro)

Jacques-François BONALDI

Ayant évoqué  dans mon écrit précédent, à l'occasion de la mort au combat de trente-deux Cubains du dernier cordon de défense de Nicolás Maduro, le tragique épisode de la Grenade envahie en novembre 1983 par les troupes de Reagan, j'ai pensé qu'il serait intéressant d'en évoquer un autre où les combattants cubains se sont retrouvés une fois de plus dans une situation de désavantage et d'inégalité militaire totale : celui de Cangamba (Angola), en août de cette même année, quelques mois avant, donc. Cette fois-là, l'ennemi direct n'était pas les rambos étasuniens, mais l'armée sud-africaine et l'UNITA, auxquelles les Cubains et les Angolais résistèrent du 2 au 12 août sans laisser l'ennemi aboutir à ses fins. On ne parle plus guère de nos jours de cet exemple étonnant d'internationalisme militant. Alors, en ces temps sinistres que nous vivons, pourquoi ne pas rappeler que si, l'apartheid s'est effondré en Afrique du Sud, si Nelson Mandela a pu sortir de sa tombe de Robben Island, si la Namibie a accédé à l'indépendance, etc., c'est en grande partie, contrairement au discours « officiel », non grâce aux prétendues sanctions contre Pretoria ou aux pressions de la « communauté internationale », voire des USA, mais bel et bien parce que, quinze longues années durant et au prix de plus de 2 000 tués, des internationalistes cubains ont versé leur sang en Angola et fait pièce, aux côtés des combattants angolais et namibiens, aux plans et projets de l'Afrique du Sud, soutenue par l'Occident.

Une fois retiré pour cause de maladie de la vie publique, Fidel écrit à partir du 28 mars 2007 des « réflexions » sur des faits de toutes sortes. Il en rédigera 424 jusqu'au 8 octobre 2016, à peine un mois et demi avant sa mort, la dernière étant intitulé : « L'incertaine destinée de l'espèce humaine » (que dirait-il aujourd'hui !). Ce fut un bonheur de les traduire pendant toutes ces années. (Pour les intéressés, elles apparaissent toutes en huit langues sur l'excellent site que je recommande : « Fidel, soldat des idées »,  fidelcastro.cu les Réflexions apparaissant sous la rubrique : « Articles ».)

Les quatre qui apparaissent ci-dessous sont d'octobre 2008. On y trouvera aussi le message de Fidel aux combattants de Cangamba en pleine action, qui a été, en fait, le point de départ de mon envie de le faire connaître (c'est la même attitude qu'en janvier 2026 : se battre jusqu'au bout) et les « réflexions » de Raúl Castro après avoir lu le livre cité ci-après. Le message confirme la hauteur de vue de Fidel (et de la Révolution cubaine) ; le second texte offre l'image d'un dirigeant révolutionnaire trop caricaturé par ses ennemis, et dont on trouvera ici un témoignage fort différent, tout empreint de sensibilité humaine et de profondeur. Au total, 18 Cubains perdirent la vie durant les opérations de Cangamba.

Alors que, selon des fonctionnaires anonymes consultés par le Wall Street Journal, le fou furieux (car, quand on a vu son piteux spectacle de Davos, écouté jusqu'au bout sans broncher - ce qui est encore plus piteux - par le richissime parterre à ses pieds, c'est bien ce qu'il est) pense refaire le coup de Maduro et liquider le communisme à Cuba d'ici la fin de l'année, il serait bon que son âme damnée (à supposer qu'il en ait une !) de Narco Rubio se replonge dans l'histoire de la Révolution cubaine avant de se lancer dans cette équipée.

Face à l'odeur de ranci que dégageait le parterre dont je viens de parler (malgré les vêtements homme et femme haut de gamme, les lunettes dernier cri, les parfums parmi les plus cotés de la planète, etc.), je vous invite à vous éloigner de ces miasmes morbides, comme disait l'autre, et prendre de l'envol vers des hauteurs plus respirables...

Jacques-François Bonaldi



RÉFLEXIONS DU COMPAÑERO FIDEL
Kangamba

Kangamba est l'un des films les plus sérieux et les plus dramatiques que j'aie jamais vus*. En DVD, sur le petit écran d'un téléviseur. Il se peut que mon jugement soit influencé par des souvenirs indélébiles. Des centaines de milliers de compatriotes auront le privilège de le voir sur grand écran.

*Film cubain de 2008, réalisé par Rogelio París, produit par l'Institut cubain de l'art et de l'industrie cinématographiques (ICAIC). Basé sur les faits réels de la bataille de Cangamba (1983, Angola).

Les artistes ont fait un travail exceptionnel. J'ai cru un instant que la production du film avait exigé la participation des dizaines d'Angolais. Du point de vue humain, on assiste à des scènes qui se démarquent radicalement de la façon méprisante et raciste dont l'impérialisme aborde traditionnellement les us et coutumes et les mœurs africaines. Les images de maisons incendiées par les projectiles que les dirigeants sud-africains fournirent à une ethnie africaine pour la lancer contre ses frères angolais sont impossibles à oublier.

Ce qui s'est passé sur ce champ de bataille où nos compatriotes aux côtés des Angolais ont réalisé cet exploit est vraiment bouleversant. Ils seraient tous morts sans leur résistance héroïque.

Ceux qui sont tombés ne sont pas tombés en vain. L'armée sud-africaine avait été vaincue en 1976 après que Cuba eut dépêché jusqu'à 42 000 combattants pour éviter que l'indépendance pour laquelle le peuple frère angolais avait lutté si longtemps ne soit escamotée par l'invasion traîtresse du régime de l'apartheid dont les soldats furent contraints de battre en retraite jusqu'à la frontière d'où ils étaient partis : leur colonie de Namibie.

Peu après la fin de cette guerre et alors que Cuba avait entrepris de retirer graduellement ses combattants sur pression des dirigeants soviétiques, les Sud-Africains recommencèrent leurs incursions contre l'Angola.

La bataille de Cuito Cuanavale, quatre ans après celle de Cangamba - dont c'est la vraie orthographe - et le drame qui se déroula à cet endroit furent la conséquence de la stratégie erronée des Soviétiques qui conseillaient le haut commandement angolais. Nous avions toujours été partisans d'interdire à l'armée de l'apartheid d'intervenir en Angola, de même que nous l'avions été, après la victoire de 1976, d'exiger en échange l'indépendance de la Namibie.

L'URSS fournissait les armes ; nous, nous entraînions les combattants angolais et conseillions leurs brigades quasiment oubliées qui se battaient contre les bandits de l'UNITA, telle la 32e qui opérait à Cuanza, presque à la limite centrale de l'Est du pays.

Nous refusions systématiquement de participer à l'offensive lancée presque tous les ans contre le poste de commandement hypothétique ou réel de Jonas Savimbi, chef de cette organisation contre-révolutionnaire, dans la lointaine pointe sud-est de l'Angola, à plus de mille kilomètres de la capitale, par des brigades dotées d'équipements soviétiques dernier cri - armes, chars et transports blindés. Les soldats et officiers angolais étaient sacrifiés inutilement à peine avaient-ils pénétré dans la profondeur du territoire ennemi, car c'est alors qu'intervenaient les forces de l'air, l'artillerie à long portée et les troupes sud-africaines.

Cette fois-là, ayant essuyé de lourdes pertes, les brigades angolaises avaient reculé jusqu'à vingt kilomètres de Cuito Cuanavale, une ancienne base aérienne de l'OTAN. C'est alors que nous ordonnâmes pour notre compte à nos troupes de dépêcher une brigade de chars afin d'en finir une fois pour toutes avec les interventions des forces sud-africaines. Nous renforçâmes nos troupes en Angola depuis Cuba : des unités complètes, les armes et les moyens nécessaires au succès de cette mission. Le chiffre de combattants dépassa cette fois-là 55 000.

La bataille de Cuito Cuanavale, engagée en novembre 1987, se mena en combinaison avec les unités qui se déplaçaient déjà vers la frontière namibienne où se déroula la troisième action importante.

Quand on tournera un autre film sur cette bataille, le cinéma recueillera des épisodes encore plus dramatiques et impressionnants que Kangamba, durant lesquels Cubains et Angolais firent preuve d'un héroïsme massif jusqu'à la défaite humiliante de l'apartheid.

C'est à la fin de ces dernières batailles que les combattants cubains furent sur le point d'être frappés, cette fois-ci aux côtés de leurs frères angolais, par les armes nucléaires que l'administration étasunienne avait livrées au régime ignominieux de l'apartheid.

Il serait bon de produire au moment opportun un troisième film de la catégorie de Kangamba que notre peuple peut voir maintenant dans les cinémas du pays.

En attendant, l'Empire s'enlise dans une crise économique sans précédent dans son histoire décadente, et Bush s'égosille dans des discours sans queue ni tête. C'est de cela dont on parle le plus ces jours-ci.

Fidel Castro Ruz
Le 30 septembre 2008
19 h 40

***** LA VÉRITÉ EN BATAILLE ET L'OUVRAGE DE MARTÍN BLANDINO Première partie

Toute la presse internationale parle de l'ouragan économique qui s'abat sur le monde. Beaucoup le présentent comme un phénomène nouveau. Pas pour nous : c'était prévisible. Je préfère donc aborder aujourd'hui une autre question actuelle très intéressante aussi pour notre peuple.

Quand j'ai écrit mes Réflexions sur Cangamba, je n'avais pas lu le magnifique ouvrage du journaliste et chercheur dont je donne le nom dans le titre**, je n'avais vu que le film Kangamba qui a soulevé en moi tant de souvenirs émouvants. Je ne cessais d'évoquer la phrase : Ceux qui sont tombés à Cangamba ne sont pas morts en vain !

**Jorge Martín Blandino, Cangamba, La Havane, 2006, Casa Editorial Verde Olivo, 350 p.

C'était exactement le même propos qui inspirait le message que j'avais adressé le 12 août 1983 au chef de notre mission militaire en Angola.

A l'aube, l'ennemi s'était retiré du champ de bataille. Comptant plus de 3 000 hommes armés et conseillé par les racistes sud-africains, il avait attaqué jour et nuit, depuis le 2 août, les tranchées qu'occupaient environ 600 Angolais de la 32e brigade des FAPLA et 84 internationalistes cubains, plus un renfort de 102 hommes dépêchés depuis la région militaire de Luena. Angolais et Cubains s'étaient battus sans répit, privés d'eau et d'aliments ; ils avaient eu 78 morts et 204 blessés, dont 18 et 27 respectivement étaient des Cubains. Au moment où il avait décidé de se retirer, l'ennemi avait perdu la quasi-totalité de ses armes et munitions et essuyé de lourdes pertes. Les deux meilleures brigades de l'UNITA avaient été mises hors de combat.

L'ouvrage de Jorge Martín Blandino, de 2007***, a vu le jour quand, pour des raisons de santé, je n'étais plus en première ligne. Il est le fruit d'une longue recherche et d'entretiens avec de nombreux protagonistes des faits, de la consultation de trente-quatre livres sur ce thème, dont certains écrits par des « officiers sud-africains de l'époque de l'apartheid » ou par des gens qui, trompés, collaborèrent avec l'UNITA.

***En réalité, 2006.

L'auteur écrit dans un des chapitres les plus intéressants :

Ce soir-là, alors que les horloges marquent 14 heures à La Havane et 19 heures à Luanda, nouvelle conversation téléphonique avec la Mission militaire cubaine en Angola. [...] A peine le coup de fil conclu, envoi immédiat de la dépêche qui formalise les instructions fournies, lesquelles réaffirment la décision adoptée : évacuer de toute urgence tous les Cubains de Cangamba, tenter de convaincre les Angolais de faire pareil, poursuivre les explorations aux abords du village et surveiller les mouvements de troupes ennemies dans la province de Moxico.

[...] Entre temps, à Luanda, à 9 heures du matin, le président José Eduardo dos Santos convoque l'ambassadeur cubain, Puente Ferro, et le chef d'état-major de la Mission militaire cubaine en Angola, le colonel Amels Escalante, à une réunion. Les deux Cubains s'étonnent de constater la présence du chef de la Mission militaire soviétique, le général Konstantin [Y. Kourotchkine]. Le ministre angolais de la Défense et le chef de l'état-major général des FAPLA, le colonel N'Dalu, arrivent presque aussitôt.

L'ambassadeur est le premier à entrer dans le bureau du président dos Santos à qui il remet officiellement le message que lui a adressé le commandant en chef. Entre ensuite le colonel Escalante, qui lui explique en détail l'évaluation faite par la plus haute direction cubaine de la situation militaire, laquelle justifie la décision d'évacuer les internationalistes de Cangamba, propose de faire de même sans retard avec les combattants des FAPLA et de stopper l'opération en marche dans la province de Moxico.

Le président dit qu'il est d'accord avec Fidel et demande de faire entrer le général Konstantin [Y. Kourotchkine]. Après une brève introduction du président Dos Santos, le colonel Escalante reprend les arguments susmentionnés. Le chef de la mission militaire soviétique demande la parole et émet une opinion qui surprend et fâche les Cubains. Il affirme que, comme homme politique, il pourrait au mieux accepter l'idée, mais que, comme militaire, il n'est pas d'accord de stopper l'opération, car, à son avis, les conditions sont créées pour exploiter le succès en introduisant par exemple de nouvelles forces, dont la brigade de débarquement et d'assaut qui vient d'arriver de Cuba. [...]

Le colonel Escalante lui rappelle combien il a été difficile de faire parvenir des approvisionnements durant les dures journées de l'attaque ennemie contre la localité. Le militaire soviétique lui rappelle l'arrivée récente d'un avion IL-76 chargé de missiles C-5, ce à quoi le Cubain rétorque qu'il avait fallu d'abord les faire venir de Cuba, car ils n'étaient pas sur place au moment voulu. Devant le tour pris par la réunion, dos Santos décide de la conclure et de renvoyer à plus tard une décision définitive.

Quelques heures après, le général Konstantin [Y. Kourotchkine] se présente à la Mission militaire cubaine. Il s'excuse pour la façon dont il a exprimé ses vues lors de la réunion avec le président et reconnaît qu'avant d'émettre une opinion de ce genre, il aurait dû étudier en profondeur la situation réelle.

L'explication de l'historien est très claire : il s'était créée une situation embarrassante dont les implications étaient vraiment sérieuses de tous points de vue. Les risques étaient réels, et l'état-major cubain avait dû faire preuve de beaucoup de fermeté et de sang-froid.

Quand on prend différents moments du livre, on s'explique le fond du problème :

Colonel N'Dalu

« Il n'y a pas d'unité de pensée, et quand ce problème existe, alors les uns pensent comme ci et les autres comme ça. On parle beaucoup de la « souveraineté », mais il n'est pas facile de contrôler un si grand territoire, car nous n'avons pas assez de troupes. Ce n'est pas seulement Cangamba, il y a bien d'autres positions où nous disons que nous y sommes, simplement pour le dire, mais qui n'ont pas d'importance du point de vue stratégique, et nous pouvons renvoyer d'autres offensives à plus tard. Nous discutons entre nous à l'état-major, et avec le ministre de la Défense, et il n'y a pas d'unité de critères. Ce qui explique pourquoi à certains moments, les décisions prennent du retard, parce qu'il faut convaincre les gens, car si une unité se retire et qu'il se passe quelque chose, les autres disent : 'C'est la faute de ceux qui ont demandé de se retirer' ; si elle reste et qu'il se passe quelque chose : 'C'est la faute à ceux qui ont dit que les troupes devaient rester.' En fait, nous devons défendre les zones les plus peuplées, à plus grand intérêt économique et social, et laisser pour plus tard les territoires dont le contrôle, qu'il soit à nous ou à l'UNITA, ne modifie pas l'équilibre. Eux, ils disent qu'ils contrôlent, mais en fait ils ne sont pas sur place ; ce qu'ils savent, en revanche, c'est que nous n'y sommes pas non plus. »

L'auteur reproduit des documents officiels de notre ministère des Forces armées révolutionnaires (MINFAR) :

« Le commandant en chef, après une brève réflexion, demande de transmettre les arguments suivants au chef de la Mission militaire cubaine : il se demande quel sens ça peut avoir maintenant de rester à Cangamba. Il s'est avéré qu'il n'y pas d'assez d'hélicoptères et d'avions de combat et de transport en Angola, ainsi que de logistique correspondante, pour pouvoir appuyer une opération de grande envergure à une distance si énorme entre les bases aériennes et le petit village. Il est encore plus complexe, comme on l'a vu dans la pratique, de garantir l'avancée terrestre de troupes de renfort, situées elles aussi à des centaines de kilomètres sur des chemins infernaux et infestés d'ennemis. S'il a été extraordinairement difficile de déplacer des détachements blindés à la saison sèche, comment songer à un mouvement d'une telle ampleur alors que la saison des pluies est proche.

« 'On a remporté un grand succès [...] et il ne serait pas raisonnable d'aspirer à plus en ce moment...' [Le commandant en chef] réfléchit sur les jours amers passés durant l'encerclement et le danger d'annihilation du petit groupe d'internationalistes, et il alerte au sujet de la nécessité d'être réalistes et de ne pas se laisser entraîner par l'euphorie qui accompagne toujours le triomphe. 'Nous ne pouvons laisser la victoire se convertir en revers.'

« Le chef de la Mission militaire cubaine est d'accord, et décision est prise d'évacuer rapidement les internationalistes cubains affectés à Cangamba. Le commandant en chef rédige aussitôt un message personnel au président angolais, José Eduardo dos Santos, dans lequel, partant des mêmes raisonnements que partage le général de division Cintra Frías [mais contestés par le général soviétique], il juge nécessaire que les FAPLA évacuent elles aussi les villages de Cangamba et de Tempué, et impérieux de renforcer la défense de Luena, de Lucusse et de Kuito Bie. Compte tenu de la situation, il lui communique sa décision de retirer tous les Cubains de Cangamba dans de brefs délais. Il lui suggère aussi de retarder jusqu'à la prochaine saison sèche toute action offensive dans la région de Moxico et de concentrer les efforts pour le moment sur la lutte contre l'ennemi dans l'immense territoire qui sépare Luanda de la ligne que défendent les troupes internationalistes cubaines au Sud du pays, une zone que l'UNITA considère comme son IIe front stratégique.

«...le colonel Amels Escalante communique au chef de l'état-major général des FAPLA et au chef de la Mission militaire soviétique en Angola la décision du commandant en chef de stopper l'opération que mènent les troupes internationalistes cubaines, compte tenu des difficultés de déplacement des colonnes, des problèmes de logistique, surtout pour l'aviation, et de la proximité de la saison des pluies. Peu après, l'ambassadeur Puente Ferro et le colonel Escalante se réunissent avec le ministre de la Défense pour lui transmettre la même information. »

Le colonel Amels Escalante avait l'espoir que le colonel N'Dalu, chef de l'état-major des FAPLA, comprendrait la nécessité de se retirer de Cangamba.

Le général d'armée angolais, Kundi Payhama, un combattant aux mérites exceptionnels, a témoigné à l'auteur :

Il y avait de la fraternité, il y avait de l'amitié, et tout ce qui se faisait ici se faisait dans un sens différent. L'amitié, l'affection, le sacrifice, le dévouement des compagnons cubains, qui ont versé ici leur sueur et leur sang, n'ont pas de prix. Qu'on dise que nous sommes des frères de fait et éternellement. Il n'y a rien, mais alors rien en ce monde qui justifie que quelque chose ternisse l'amitié entre l'Angola et Cuba.

À suivre dans le Granma de lundi.

Fidel Castro Ruz
Le 9 octobre 2008
17 h 46

***** LA VÉRITÉ EN BATAILLE ET L'OUVRAGE DE MARTÍN BLANDINO Deuxième Partie

L'auteur décrit ainsi l'intensité des actions menées par le petit groupe de pilotes de Mig-21 :

« On a beau exiger le maximum de discrétion à ceux qui forment les états-majors et les personnels des postes de commandement, on apprend toujours quelque chose d'une action de guerre qui dure depuis maintenant huit jours et qui a maintenu au maximum de tension des centaines d'hommes et de femmes des deux côtés de l'océan.

« Comment occulter, par exemple, le bruit assourdissant de deux cent trente-neuf décollages d'avions de combat à réaction et autant d'atterrissages - plus d'une cinquantaine par jour - même si tant de missions ont été exécutées par seulement neuf pilotes, qui ont volé deux heures et demie en moyenne par jour de combat, dont l'un a accompli presque quatre missions par jour, soit trois heures quarante-cinq minutes de vol à chacune de ces journées de tension ?

[...]

« Quelle méthode peut garantir que le déplacement des milliers d'hommes formant les colonnes blindées de renfort reste occulte ? Comment faire en sorte que la marche d'environ deux cents véhicules composant chacune d'elle, dont des chars, des pièces d'artillerie et des transports blindés, s'avère invisible sur des centaines de kilomètres jusqu'à Munhango, Tempué, Luena et d'autres endroits, depuis Huambe, Menongue et d'autres points du vaste territoire angolais ? »

La colonne blindée de Huambo qui se dirige vers Cangamba et reçoit ensuite l'ordre, l'encerclement ayant cessé, de prendre à gauche en direction de Luena, informe le PC par radio qu' « elle est à court de carburant ». Comme le livre le révèle, « on lui indique, ainsi qu'à celle de Menongue, de rester sur place et de prendre les mesures de sécurité jusqu'à ce qu'on les réapprovisionne. Décision est prise que les hélicoptères leur apportent le carburant. Comme toujours, il est difficile de repérer la colonne. Les appareils volent depuis un bon moment sans rencontrer aucun indice. Ils finissent par repérer l'endroit grâce à des draps accrochés sur des arbres. »

Le colonel Calvo communique : « Six hélicoptères partent de Luena pour Munhango, environ vingt-cinq kilomètres plus au sud, pour amener quarante-deux bidons d'essence, en gros dix mille litres, à la colonne de Sotomayor. Les hélices du H-8 se brisent à l'atterrissage. Deux autres hélicoptères partent ensuite vers la région de Tampué pour repérer la colonne de Suárez, lui apporter des documents et évacuer trois blessés. »

La colonne blindée de Suárez, qui était partie de Menongue pour Cangamba, se trouvait à grande distance de Luena d'où avaient décollé les hélicoptères emportant le carburant. C'était un long trajet, compte tenu de la superficie de l'Angola, qui fait presque onze fois celle de Cuba. C'était là que le conseiller soviétique insistait pour lancer une offensive avec la brigade d'assaut cubaine, ce qui avait donné lieu au différend déjà mentionné.

« Quelques minutes après minuit, alors qu'il est le samedi 13 août à Luanda, Cuba est informée que l'ordre d'évacuer de Cangamba jusqu'au dernier internationaliste cubain a été totalement exécuté. Le haut commandement des FAR ratifie la décision que la colonne de Huambo poursuive sa marche vers Luena et que celle de Menongue y retourne. Celle-ci se trouve alors près du fleuve Cuito, où elle fait de petits mouvements et attaque quelques bases de l'ennemi. »

Colonel Calvo :

« C'est aussi mon anniversaire et je reçois très tôt le baiser que m'envoie ma famille - par télépathie. Dans l'après-midi, on me fait cadeau d'une bouteille de vin et d'une autre de rhum ; nous fêtons l'anniversaire du comandante et en même temps le mien. »

L'auteur continue d'expliquer :

« Mais pour les pilotes et les membres des colonnes blindées, les actions sont loin d'avoir conclu. Deux hélicoptères décollent, emportant quatorze bidons d'essence, environ deux mille huit cents litres, destinés à la colonne de Menongue qui a entrepris de regagner cette ville. Une fois terminé ce premier vol, ils mettent le cap sur l'aéroport de Menongue pour poursuivre de là les approvisionnements de carburant. Quatre Mi-8 décollent aussi de Luena en direction de Munhango, emportant cinq mille six cents litres d'essence afin de réapprovisionner la colonne qui roule alors pour renforcer les troupes défendant Luena.

« Ce ne sont pas les raisons qui manquent pour prendre toutes ces mesures, car le commandement cubain continue de s'inquiéter. Les autorités angolaises ont, semble-t-il, décidé, du moins pour le moment, de ne pas évacuer leurs troupes de Cangamba, si bien que le risque continue d'exister que l'ennemi attaque de nouveau aussi bien le village que les colonnes qui se déplacent encore sur des itinéraires dangereux. »

Décrivant en détail les événements de Cangamba en partant de témoignages et de documents, l'auteur nous conduit aux heures les plus tendues de ces journées-là dans le chapitre intitulé : « Les appréciations se confirment » :

« Le soleil n'est pas encore levé en Angola. Nous sommes le dimanche 14 août. À Luanda, les horloges marquent 04 h 45, et les combattants de garde au Centre de communications de l'état-major de la Mission militaire cubaine sont plongés dans l'état de torpeur qui accompagne au petit matin ceux qui ont veillé toute la nuit. L'arrivée d'un message en provenance de La Havane, où il est encore 23 h 45 du jour précédent, dissipe rapidement la somnolence des occupants du local bourré de moyens techniques.

« Le texte chiffré devient peu à peu lisible. Il est adressé au général de division Leopoldo Cintra Frías et contient des instructions précises du commandant en chef : être prêts à apporter un appui aérien aux FAPLA à Cangamba. Au cas où les Angolais décideraient enfin de se retirer, les aider au moyen des hélicoptères. Fidel alerte que l'ennemi a essuyé de lourdes pertes, mais qu'il ne faut pas s'y fier. 'Nous avons fait notre devoir, et nous avons agi et conseillé ce qui était correct.' »

Ce dimanche, au petit matin, huit bombardiers sud-africains larguaient leurs charges de mort sur les positions que les forces cubaines et angolaises avaient occupées à Cangamba. Une fois de plus, le régime d'apartheid intervenait directement en Angola. Les Yankees et leurs alliés sud-africains ne se résignaient pas à cette désastreuse défaite. Les Mig-21 et les radars les plus proches se trouvaient à quatre cents kilomètres.

« Colonel N'gongo (chef adjoint de l'état-major des FAPLA)

« Une fois les fantoches battus, les Sud-Africains sont contraints d'intervenir directement dans le combat. C'est ainsi que les forces racistes sud-africaines, utilisant quatre avions type Canberra et quatre avions type Impala MK-2, détruisent complètement le village de Cangamba.

« Lieutenant-colonel Henry

«...nous avons gagné la bataille à Cangamba. Nous, les pilotes, on avait même prévu de faire un défilé aérien dans toutes les règles de l'art, de survoler l'endroit..., [et Fidel dit] : 'Je ne veux personne sur place, ni Cubains ni FAPLA.' [...] Je dois avouer que nous avons obéi par discipline, par confiance [dans le commandant en chef], mais, vrai, à ce moment-là on ne comprenait pas... »

« Colonel Escalante

« On se disait : 'C'est vrai que le comandante, ou c'est un magicien ou il a une boule de cristal...' Il ordonne d'évacuer Cangamba d'urgence et peu après une escadrille d'Impala et une autre de Canberra a flanqué un de ces bombardements sur ça ! Il prévoit que les Sud-Africains, justement à cause de la défaite qu'a subie l'UNITA, vont bombarder. Nous, à la Mission, on se disait : 'Ben, merde alors, le comandante a pris la décision qui tombait pile !' »

« Général de division Leopoldo Cintra Frías

« On se dit parfois que le comandante est un voyant. Si les Cubains avaient été encore là, on se serait retrouvé de nouveau impliqués dans un combat encore plus prolongé et dans des conditions pires pour nous, parce que les approvisionnements auraient été encore plus difficiles. »

Ces avis étaient émis à un moment où les tensions se relâchaient, après les journées incertaines et dramatiques de la bataille, mais aucun de ces chefs n'a cessé d'exécuter avec une discipline, une efficacité et un sérieux absolus les instructions qu'il recevait. Il est tout à fait vrai qu'aux moments difficiles, si les gens ne font pas confiance à ceux qui dirigent, rien ne marche.

Amels Escalante, qui est aussi un chercheur sagace et profond, a décrit avec une rigueur absolue, vingt ans après Cangamba, la bataille de Jigüe durant laquelle, en juillet 1958, soit quarante-cinq ans avant, environ cent vingt hommes, presque tous recrues de l'école de Minas del Frío, s'étaient battus pendant dix jours aux ordres de dix à douze chefs vétérans de notre guerre dans la Sierra Maestra, causant à l'armée ennemie et à ses renforts trois morts et blessés par combattant ayant participé à l'action et saisissant des centaines d'armes. Recourant à la même méthode que Jorge Martín Blandino, Amels avait obtenu plus de détails que moi sur le déroulement de cette bataille.

Dans son ouvrage Cangamba, Martín Blandino fournit d'autres détails :

« Du 18 au 23 août 1983, quelques jours à peine après l'évacuation des conseillers cubains de Cangamba, les cargos Donato Mármol, Ignacio Agramonte et Pepito Rey appareillent de Santiago de Cuba, de Matanzas et de Mariel pour l'Angola. C'est la répétition, dans d'autres circonstances, de la prouesse de 1975. Ils emportent dans leurs cales, dissimulés aux moyens de renseignement ennemis, trois bataillons de chars et un d'infanterie motorisée. Ces premières mesures sont vite suivies de bien d'autres sur les plans militaire, politique et diplomatique, de sorte que les FAPLA et le contingent internationaliste cubain puissent être en conditions de faire pièce à la nouvelle escalade de l'agresseur étranger et de ses alliés du cru.

« Tout ceci se passe par ailleurs à un moment où Cuba risque de faire l'objet d'une agression militaire directe à grande échelle de la part des forces armées étasuniennes, alors que le pays fait des efforts gigantesques pour mettre en œuvre la conception de la guerre du peuple tout entier, face aux menaces constantes de l'administration Reagan... »

Comment les événements qu'expose le chercheur se sont-ils donc précipités ?

Depuis Cuba, faisant preuve d'une logique élémentaire, nous avions tôt saisi les intentions de l'ennemi à mesure que les combats se déroulaient et nous adoptions les mesures de riposte pertinentes. La première de toutes, quand les nouvelles de l'encerclement subi par la 32e brigade et ses conseillers nous parvinrent, fut de renvoyer aussitôt en Angola le chef de la Mission militaire, le général de division Leopoldo Cintra Frías, vétéran de la Sierra Maestra, sympathisant dévoué des FAPLA, qui se trouvait alors à Cuba. « Il faut sauver ces forces à tout prix », tel était l'ordre qu'il avait reçu.

Nous avons expédié par avion la brigade de débarquement et d'assaut (son nom de l'époque) vers le pays attaqué systématiquement par l'Afrique du Sud.

J'ai déjà affirmé que nous avions souffert pendant des années des conséquences de l'impunité dont jouissait le régime fasciste d'apartheid, pourtant battu après son agression contre la République populaire d'Angola. J'ai aussi expliqué aux dirigeants soviétiques les vues de Cuba et les raisons pour lesquelles elle les soutenait.

À suivre demain mardi

Fidel Castro Ruz
Le 12 octobre 2008
17 h 23

***** LA VÉRITÉ EN BATAILLE ET L'OUVRAGE DE MARTÍN BLANDINO Troisième et dernière partie

À mesure que les combats dramatiques se déroulaient à Cangamba, nous constations que l'ennemi avait bien plus qu'une simple action isolée en tête. Mais il fallait tout d'abord sauver les internationalistes cubains et les hommes de la 32e brigade des FAPLA.

Le 7 août, j'adressai une lettre manuscrite aux assiégés, leur promettant que nous les sauverions coûte que coûte.

Nous dépêchâmes par avion la brigade de débarquement et d'assaut. Nous emploierions tous les moyens disponibles, le cas échéant. Nous les exhortions à résister comme ils l'avaient fait jusque-là. Une fois remplie la mission d'écraser les forces attaquantes, il fallait adopter aussitôt toutes les mesures requises pour liquider les plans stratégiques de l'ennemi.

Dans sa recherche historique, Blandino reconstruit les visées de l'ennemi à partir des preuves et témoignages qu'il a recueillis.

« Cangamba n'est pas le seul à être sous le feu de l'ennemi. Ce dernier attaque simultanément avec les pièces d'artillerie et les mortiers Munhango, Calapo, Tempué et Luena, des localités situées au nord de Cangamba, et Cangumbe, qui se trouve au sud. Il ne parvient à s'emparer que de Cangumbe ; ailleurs, il est repoussé. Son objectif stratégique est d'isoler la province de Moxico et d'empêcher l'arrivée de renforts, afin de s'emparer ensuite de Luena, une ville qu'il prétend proclamer capitale d'une 'République noire' coupée de l'Angola et pour laquelle il chercherait une reconnaissance internationale. Mais, pour l'instant, son but est de s'emparer de Cangamba et de capturer ou de tuer les conseillers cubains qui s'y trouvent. Il mise sur l'impact politique, moral et psychologique d'un coup pareil. »

« Général de division Leopoldo Cintra Frías.

« Le plan de l'UNITA était de s'emparer de l'endroit, de faire prisonniers les quatre-vingt-deux Cubains qui étaient là puis de tenter de contraindre Cuba à négocier directement avec elle, sans la participation du gouvernement angolais. [...]

« Général N'Dalu.

« Comme l'UNITA sait qu'il y a des Cubains là, elle concentre une grande force, beaucoup d'hommes, pour voir si elle peut les capturer et les présenter à la presse internationale. Elle redouble donc d'efforts. Nous, on est très inquiets à cette perspective ; ce serait très mauvais pour tout, pour la lutte que nous menons, qu'elle puisse présenter des prisonniers cubains, et aussi parce que nos gens sont en train de souffrir. »

Le témoignage du colonel Wambu, qui a été chef des renseignements des Forces armées pour la libération de l'Angola (FALA) de l'UNITA lors de l'opération de Cangamba, est tout à fait intéressant :

« On a prévu la participation de l'aviation sud-africaine, surtout à cause de la présence des Cubains. On peut considérer l'opération comme le premier heurt entre les forces sud-africaines et l'UNITA réunies, et les forces de l'Etat angolais avec les soutiens qu'il a pu obtenir de son côté. La présence des Cubains a un intérêt stratégique particulier [...] »

Après s'être approché par l'ouest et le sud, les 12e et 13e brigades semi-régulières de l'ennemi, autrement dit deux de ses trois unités les plus importantes, assènent le coup principal sur Cangamba. Interviennent aussi deux autres bataillons indépendants et une compagnie à destination spéciale. Au total, trois mille hommes. Ce puissant groupement dispose de cinquante à soixante pièces d'artillerie et mortiers, de sept installations antiaériennes multiples de 14,5 mm, et de lance-missiles antiaériens portables.

Le colonel des FALA susmentionné ajoute :

« Pour parler en termes classiques, nous avons sur le terrain une brigade selon un dispositif élargi, car il ne s'agit pas seulement des trois bataillons d'infanterie, mais d'effectifs largement étoffés, parce que, même s'il n'existe pas de troupes terrestres sud-africaines comme telles, le fait qu'il y ait des observateurs et des pointeurs pour le feu antiaérien, ainsi que la logistique, en plus des chauffeurs, etc., permet de parler d'effectifs allant jusqu'à un bataillon. On peut parler d'une brigade conventionnelle de troupes des FALA, plus deux bataillons commandos et de services, plus un bataillon mixte d'appui à la logistique, artillerie, reconnaissance aérienne, en plus des officiers de liaison de la partie sud-africaine : officiers du renseignement, des forces de l'air et d'autres spécialités. »

« Lieutenant-colonel Ngongo (chef adjoint de l'état-major des Forces armées pour la libération de l'Angola, FAPLA)

« Ce même jour, la presse occidentale commence à informer que Cangamba est encerclé par neuf mille hommes, environ, et que le village va donc tomber tôt ou tard aux mains de l'UNITA. »

J'ajoute que la colonne blindée partie de Huambo avait renforcé Luena avec des forces suffisantes pour repousser toute attaque de l'Afrique du Sud dans cette direction, ce qui avait constitué un progrès notable. De Luanda, capitale de l'Angola, à l'ouest, et Luena, chef-lieu de Moxico, il y a mille cent kilomètres par la route, soit autant que de La Havane à Santiago de Cuba. Les bandes de l'UNITA avaient détruit les ponts. Les caravanes d'approvisionnements et les constructeurs de passerelles provisoires afin d'approvisionner les populations progressaient avec beaucoup de difficultés, et il fallait protéger les points clefs.

La colonne blindée de Menongue avait été fortement renforcée - et par conséquent aussi le front Sud - grâce aux nouveaux bataillons de chars dépêchés de Cuba dont j'ai déjà parlé. Nous étions plus forts. Il fallut pourtant attendre encore quatre ans et supporter les conséquences des stratégies erronées de Konstantin qui coûtèrent de nombreuses vies angolaises.

Le conseiller soviétique était arrivé en République populaire d'Angola fin 1982 en tant que chef de la mission militaire de son pays. Sa mission terminée, il rentra en URSS en 1985 et revint en Angola en 1987 doté d'une hiérarchie militaire plus élevée. Il fut le stratège des offensives absurdes sur Jamba, dans le lointain sud-est angolais, où se trouvait hypothétiquement le poste de commandement de Savimbi, tandis que les bandes de l'UNITA, soutenues par l'Afrique du Sud, opéraient dans des communes proches de Luanda, comme je l'ai dit à d'autres moments. La dernière de ces offensives, avec toujours les mêmes résultats désastreux, donna toutefois lieu à la bataille de Cuito Cuanavale, qui marqua le début de la fin de l'apartheid, quand les unités angolaises, décimées pour rien, étaient en train de reculer et que l'armée sud-africaine se heurta à la brigade de chars, aux BM-21 et aux forces cubaines venues défendre l'ancienne base aérienne de l'OTAN.

À ce moment décisif, le président angolais soutint à fond nos points de vue. Plus de trente mille soldats angolais et quarante mille combattants internationalistes cubains, conduits par des officiers et chefs bien entraînés et chevronnés dans la lutte, entreprirent, à peine les derniers échos des canonnades avaient-ils fini de rouler dans ce lointain bastion, de progresser vers le sud-ouest angolais en direction des lignes sud-africaines à la frontière namibienne. Nous dépêchâmes de Cuba une grande quantité de chars, de lance-missiles antiaériens et d'autres armes avec les personnels correspondants.

Nous possédions relativement peu de Mig-23 en comparaison de la quantité d'avions de combat sud-africains, mais nos pilotes eurent la maîtrise du ciel grâce à leur audace. L'URSS existait encore. C'est le pays qui se solidarisa le plus avec Cuba. Gorbatchev était devenu chef du parti et chef de l'État. Je lui adressai un message personnel pour lui demander d'urgence l'envoi de douze Mig-23 supplémentaires. Il fit cas de ma requête.

Nous avions construit en quelques semaines une piste avancée dans le Sud-Est angolais, à plus de deux cents kilomètres de ce qui avait été la ligne défensive la plus importantes dans cette direction. Notre principal problème était la pénurie de réservoirs d'appoint pour les Mig-23. Il était quasiment impossible que quelqu'un nous en livre un certain nombre. De toute façon, les quartiers sud-africains de première ligne étaient à notre portée et, sauf de distants avions de combat, ne possédaient pratiquement pas d'armes antiaériennes. Les rares réservoirs d'appoint dont nous disposions nous permettaient de frapper les racistes jusqu'à Windhoek, la capitale namibienne.

L'Afrique du Sud possédait toutefois sept armes atomiques fournies par l'administration Reagan. Comme nous avions deviné à certains indices qu'elle pouvait en disposer, nous plaçâmes des charges explosives sur la digue d'un important barrage angolais construit par les colonialistes portugais presque à la frontière de la Namibie, tout près des positions principales de l'armée sud-africaine dans ce pays. Prévoyant que Pretoria pourrait utiliser ces armes contre les troupes cubaines et angolaises, nous déployâmes celles-ci de façon à ce qu'elles puissent faire face à une attaque de ce genre. Rien ne pouvait dépasser l'héroïsme désintéressé des combattants internationalistes décidés à liquider l'apartheid.

L'Afrique du Sud fut incapable de relever le défi et négocia après avoir reçu les premiers coups dans cette direction, encore en Angola. Yankees, racistes, Angolais, Soviétiques et Cubains s'assirent à la même table de négociation durant des mois.

Et parmi ceux qui s'exprimaient en faveur de notre cause, il y avait Konstantin. J'avais fait alors sa connaissance, et je m'étais efforcé d'éviter qu'il se sente humilié par nos divergences et par nos succès. Il avait sans doute de l'influence dans le commandement militaire de la glorieuse armée soviétique. Ce sont ses erreurs qui contribuèrent le plus à la décision de notre pays d'interdire aux racistes d'intervenir en Angola et de rectifier les erreurs politiques que les dirigeants de l'URSS avaient commises en 1976.

Faisant preuve de générosité avec celui qui avait été notre adversaire en questions stratégiques, nous octroyâmes à Konstantin l'ordre Che Guevara, une distinction qu'il reçut apparemment avec satisfaction. Sa pire faute, toutefois, n'est pas celle qu'il avait commise avant, mais celle qu'il commit après. Une fois l'URSS disparue, il fit des déclarations opportunistes, calomniant Cuba qui avait été si généreuse à son égard. Le militaire de métier de Cangamba, partisan d'initiatives absurdes et inventeur d'offensives stériles vers la lointaine Jamba, s'était laissé conquérir par l'idéologie anticubaine de l'ennemi. Ils ne seront pas nombreux à le défendre dans son peuple patriotique.

Konstantin était son nom de guerre. Le sien, sans nom de famille, je l'ai mentionné un jour, car c'est celui que je me rappelais bien alors. Je ne tiens pas à le redire.

Savimbi resta égal à lui-même comme aventurier et mercenaire, au service tout d'abord des colonialistes portugais, ensuite des racistes sud-africains, enfin, directement, des impérialistes yankees. Une fois le régime d'apartheid liquidé par le peuple sud-africain et à la suite du coup dévastateur essuyé en Angola, les Yankees le confièrent à Mobutu qui avait alors amassé une fortune de quarante milliards de dollars en pillant le Zaïre. L'Europe connaît bien cette histoire, à coup sûr. Savimbi récupérait des diamants pour lui et pour l'UNITA dans le Centre et le Nord de l'Angola. C'est ainsi qu'il poursuivit sa guerre brutale contre les Angolais. Les Cubains n'étaient plus alors sur place, puisque, mission accomplie, ils s'étaient retirés progressivement en fonction du calendrier prévu.

Les FAPLA, converties en des forces armées expérimentées et aguerries, mirent hors de combat l'armée de Savimbi appuyée par Mobutu et au service des Yankees. L'UNITA dut renoncer à toute rébellion. La nation angolaise avait préservé son indépendance et son intégrité.

Il faut que de jeunes internationalistes et révolutionnaires, capables de sentir et d'agir, recueillent pour l'Histoire les pages que le peuple cubain a été capable d'écrire.

Les Forces armées révolutionnaires (FAR) constituent pour notre parti un bastion inexpugnable, une armée mambi qui, cette fois-ci, n'a pas été désarmée et qui ne le sera jamais.

Fidel Castro Ruz
Le 14 octobre 2008
11 h 36

***** MESSAGE DE FIDEL AUX COMBATTANTS DE CANGAMBA Aux Cubains et à la 32e Brigade FAPLA qui luttent en Angola

Chers compagnons,

Nous avons suivi d'heure en heure, pendant des jours, votre résistance héroïque face à des forces très supérieures en quantité et en moyens des fantoches de l'Afrique du Sud à Cangamba.

Nous avons adopté toutes les mesures pour appuyer les troupes assiégées. L'envoi à ce point de renforts cubains par hélicoptère prouve notre détermination de livrer et de gagner cette bataille aux côtés des Angolais.

De puissantes colonnes blindées avancent déjà rapidement vers Cangamba.

Tout dépend maintenant de votre capacité à résister le minimum de temps indispensable jusqu'à l'arrivée de ces troupes.

Si l'ennemi prend Cangamba, il sera sans pitié pour les blessés et les prisonniers.

De vos positions, bien retranchés, sereinement, ayant confiance en vous-mêmes et absolument décidés, vous devez repousser les attaques ennemies, résister de pied ferme au feu de l'artillerie et annihiler ceux qui tentent de s'emparer de votre position.

Vous devez économiser les munitions et viser à coup sûr, et supporter fermement la faim et la soif en cas d'épuisement des vivres et de l'eau.

Nous emploierons tous les moyens et toutes les forces cubaines, s'il le fallait, pour vous libérer de l'encerclement ennemi.

Nos troupes arriveront vite, en trois ou quatre jours, mais si la distance, les obstacles naturels et l'action de l'ennemi les retardaient le double ou le triple de temps, voire plus, il faut que vous résistiez, parce qu'elles arriveront coûte que coûte.

Que Cangamba devienne le cimetière des mercenaires qui servent les intérêts odieux des racistes sud-africains.

Que Cangamba soit un symbole impérissable du courage des Cubains et des Angolais.

Que Cangamba soit un exemple que le sang que les Angolais et les Cubains ont versé pour la liberté et la dignité de l'Afrique ne l'a pas été en vain.

Je fais confiance à votre courage insurpassable, et je vous promets que nous vous sauverons coûte que coûte.

Patria o Muerte !
Venceremos !

Fidel Castro Ruz
7 août 1983
18 h

***** UN EXEMPLE, UNE LEÇON Raúl Castro Ruz

Tiré de Jorge Martín Blandino, Cangamba, La Havane, 2006, Casa Editorial Verde Olivo, pp. 281-284. L'auteur signale en note : « Synthèse de ses réflexions [de Raúl Castro] à la lecture des originaux du livre ».

Ce livre nous permet de faire un nouveau pas dans l'étude de notre histoire la plus récente, et nous ne nous arrêterons pas en si bon chemin, surtout quand nous pouvons compter sur les témoignages irremplaçables des protagonistes. Il s'agit tout à la fois d'un engagement avec le passé et d'une nécessité présente et future.

A la guerre, il ne se passe pas toujours ce que l'on attend, et c'est bien ce qui est arrivé le 2 août 1983 avec l'attaque ennemie à Cangamba. Il s'agit d'une petite localité, située à grande distance de la région qui faisait l'objet des agressions de l'armée sud-africaine et où les troupes internationalistes cubaines étaient déployées justement pour empêcher une invasion militaire étrangère.

A Cangamba, il n'y avait qu'un petit groupe de conseillers cubains de l'unité des forces armées angolaises cantonnée là, formée essentiellement de paysans de l'endroit possédant peu d'expérience militaire et un armement limité, une unité parmi les quelques-unes qui faisaient face à la prétendue contre-révolution interne, qui était soutenue en fait par les Etats-Unis et d'autres puissances occidentales, surtout par Afrique du Sud interposée.

Nous vivions l'époque de l'administration Reagan à la Maison-Blanche aux Etats-Unis, dont l'agressivité nous avait conduit à mettre au point la conception de la Guerre du peuple tout entier. Les officiers des Forces armées révolutionnaires (FAR) étaient attelés à des tâches incontournables et complexes, telles que l'organisation et la préparation des toutes nouvelles Milices des troupes territoriales (MTT), les conseils de défense et les zones de défense. Nous continuions toutefois de remplir nos devoirs internationalistes et avions accepté, comme nous l'avait demandé le gouvernement angolais, de conseiller les unités qui combattaient les forces irrégulières ennemies.

Celles-ci étaient constituées par des membres de l'UNITA qui, après la défaite essuyée en 1976, étaient parvenus à se réorganiser dans des camps militaires sud-africains en Namibie. Par ailleurs, les troupes spéciales sud-africaines commençaient à accroître leurs actions secrètes sous couvert de guérillas locales.

Ce sont essentiellement les officiers de la réserve et des Milices des troupes territoriales, vétérans de la Lutte contre les bandits que notre pays avait livrée dans les années 60, qui remplirent cette mission de conseillers d'une manière exemplaire.

Voilà donc quels étaient les internationalistes qui se trouvaient à Cangamba, en plus de quelques sergents et soldats, dont beaucoup étaient des appelés qui réalisaient des missions comme membres de la sécurité, chauffeurs et d'autres de ce genre, et qui étaient allés en Angola d'une façon absolument volontaire, comme tout le restant des troupes.

Bien qu'il ait eu vent d'activités ennemies, le commandement de la Mission militaire cubaine ne s'attendait certainement pas à une action de telle ampleur dans cette région inhospitalière de faible importance. Opinion renforcée en bonne mesure par le fait qu'une attaque de ce genre était impossible sans l'appui logistique et l'exploration aérienne, voire la conduite en première ligne des forces armées sud-africaines, comme l'ont reconnu ensuite ceux qui se battaient de l'autre côté.

L'ennemi obtint au départ quelque chose de très important : le facteur surprise. Par ailleurs, ses troupes étaient enhardies par la supériorité que leur procurait le très fort soutien matériel et organisationnel du régime raciste. Mais elles ne parvinrent pas à convertir cette situation favorable en une victoire. Celle-ci fut empêchée par la résistance héroïque des combattants cubains et angolais qui défendirent bec et ongles, sept jours durant, une position qui, pendant plusieurs jours, fut réduite aux proportions d'un terrain de foot, pratiquement sans eau, ni médicaments ni aliments.

Tout aussi décisive fut l'action courageuse et exemplaire des pilotes internationalistes de l'aviation de combat qui causèrent à l'ennemi le gros de ses pertes et qui, aux côtés de l'aviation de transport et des hélicoptères, prirent tous les risques pour sauver leurs compagnons encerclés.

De plus, l'avancée de puissantes colonnes blindées contournant d'énormes obstacles constitua un facteur de dissuasion important pour que l'ennemi décide finalement de se retirer sans avoir atteint son objectif principal : annihiler ou capturer les combattants internationalistes pour obtenir une victoire retentissante, surtout à l'échelle internationale.

Le monde a beaucoup changé depuis ces journées d'août 1983, mais l'amitié forgée dans le combat entre les peuples angolais et cubain reste invariable. Et la signification de l'exemple des près de 400 000 Cubains qui, par leur fusil solidaire, appliquèrent dans la réalité la pensée de Martí : « La patrie est l'humanité », ne cesse de grandir en ces temps-ci non moins héroïques. Rien qu'en Angola et en Éthiopie, 378 763 combattants, dont 117 197 réservistes, ont rempli une mission internationaliste.

En plus de l'hommage que mérite le courage extraordinaire des vétérans de Cangamba, leur exemple d'accomplissement véritable du devoir a une importance inappréciable. Chaque témoignage [du livre] est un exemple, une leçon absolument d'actualité.

La reddition, la défaite ou la possibilité de tomber prisonnier n'effleura jamais l'esprit d'aucun d'entre eux. Ils décidèrent fermement de faire face à l'ennemi jusqu'aux ultimes conséquences, sans penser à son nombre ni à son meilleur armement.

Le chef des conseillers cubains en Cangamba, Fidencio González Peraza, alors lieutenant-colonel et aujourd'hui Héros de la République de Cuba et colonel de la réserve, conserva fermement le commandement, aux côtés de l'organisation du Parti, des officiers de son petit état-major et des chefs des secteurs de défense. Il remplit chaque ordre reçu et, quand il ne put plus en recevoir, il agit à partir de ses principes et de ses convictions. Et si les chefs surent préserver le moral des soldats, ceux-ci leur injectèrent à leur tour une dose élevée de courage et de décision.

En lançant cette opération militaire complexe, l'ennemi ne visa à aucun moment à conserver le contrôle d'une localité éloignée, sans valeur stratégique. De notre côté, nous fûmes conséquents avec un principe : la Révolution n'abandonne aucun de ses enfants.

La nouvelle de l'attaque à peine reçue, le commandant en chef en fut informé : il prit aussitôt le commandement et continua de l'exercer jusqu'à la fin d'une façon directe et permanente. Lui, et tous ceux d'entre nous qui participâmes à l'organisation, à la logistique et à l'exécution de l'opération, à Cuba ou en Angola, nous dormîmes très peu ces jours-là. Apprendre la mort au combat ou les blessures de chaque compagnon nous incitait à redoubler d'efforts.

Je me souviens de ce premier moment d'apaisement quand le retrait de l'ennemi fut confirmé le 10 août. Cette après-midi-là, dans mon bureau du ministère des Forces armées que le commandant en chef avait transformé en poste de commandement durant toute la durée de l'opération, je lui demandai s'il se souvenait dans notre vie de révolutionnaires d'une semaine de tensions aussi dramatiques, et il coïncida avec moi qu'aucune autre pareille ne venait à sa mémoire.

Ceci peut paraître une affirmation plus symbolique qu'objective, motivée par la proximité du fait, surtout provenant du protagoniste principal de tant de grandes et petites batailles. Toujours est-il qu'il existait une différence essentielle : la plupart des fois, nous partagions les risques sur le terrain. Dans ce cas, nous étions particulièrement stressés à l'idée de nous trouver à dix mille kilomètres de ces plus de cent compagnons en péril de mort imminent.

Je sais que chaque révolutionnaire cubain me comprend. Nous nous sommes tous formés à l'école de courage et de sacrifice de Fidel et nous nous efforçons d'agir en conséquence. Cangamba, une fois de plus, l'a largement prouvé.

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