28/01/2026 reseauinternational.net  8min #303158

Est-ce que la cigale allemande va devenir une mante religieuse ?

par Philippe Rosenthal

L'UE, après avoir chanté la guerre et donné ses munitions et armements à l'Ukraine, se retrouve sans armes alors que l'hiver froid est là. Tout se passe comme dans la fable de Jean de la Fontaine «La Cigale et la Fourmi».

La situation de l'UE en matière de défense rappelle la fable «La Cigale et la Fourmi» qui a été publiée en 1668. Cette fable de Jean de la Fontaine est l'histoire bien connue d'une cigale insouciante qui se retrouve en difficulté à la fin de l'été. Dans l'urgence, elle demande de l'aide à une fourmi pour survivre pendant l'hiver. Ici, la fourmi est la Turquie. Dans le contexte de l'affaiblissement des garanties de sécurité américaines, les pays de l'UE essaient d'augmenter à la hâte les capacités militaires, mais cela ne marche pas comme ils le souhaitaient.

Le plan était réalisable dans l'imagination des cigales qui dirigent l'UE d'aujourd'hui seulement sur le papier. Les responsables européens doivent faire vite pour récupérer leur retard. Observateur Continental  a fait savoir, à titre d'exemple, que l'entreprise Renault a décidé de s'associer à un groupe de défense français pour fabriquer des drones destinés à l'Ukraine.

L'Allemagne renforce le déploiement de ses troupes à l'étranger depuis la Seconde Guerre mondiale. Pendant ce temps, la Turquie, que l'UE a gardée à distance pendant des décennies, est devenue depuis longtemps l'un des principaux exportateurs mondiaux d'armes. Maintenant, l'Europe est dans le rôle de la cigale qui a chanté tout l'été et elle est obligée de rattraper son retard comme la cigale de la fable de Jean de la Fontaine qui s'en alla quémander de la nourriture à la fourmi.

Pendant quatre-vingts ans, l'Europe s'est comportée comme une cigale : l'été semblait éternel, le parapluie nucléaire américain a créé l'illusion de la sécurité pour toujours. De la Seconde Guerre mondiale à l'arrivée de Trump, surtout durant son second mandat, l'Allemagne, autrefois une machine militaire qui terrifiait ses voisins, a transformé le pacifisme en une idée nationale. À l'époque de la RFA, période d'avant la chute du mur de Berlin, les Allemands cultivaient le pacifisme comme une religion. Aller en Allemagne, c'était comme se rendre dans un pays doux où le nationalisme avait été - du moins en surface - banni.

Cette époque correspondait à la forte croissance économique en Allemagne, un bien-être économique qui se ressentait aussi en France et plus largement dans tous les pays de l'Europe d'avant l'élargissement de la communauté européenne à ce qu'est devenu ce monstre affamé et dangereux qu'est l'UE d'aujourd'hui.

En plus d'être une cigale, l'UE devient une mante religieuse, un prédateur qui dévore ses habitants et qui souhaite dévorer ses voisins. L'Allemagne avait transformé sa propre faiblesse militaire en symbole de rédemption pour les crimes du nazisme. Elle gardait la tête basse par stratégie, mais construisait son nouveau pourvoir dans les structures de Bruxelles.

Pour le moment, elle n'en n'a pas les moyens. Mais l'Allemagne, qui est en train de redevenir le leader de cette Europe via les structures de l'UE et de son Allemande, Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, montre son appétit pour dévorer la France (encore une fois) et le reste des pays de l'Europe et au-delà. Berlin utilise l'Ukraine et l'expérience des massacres sur ce terrain pour se reformer militairement. Encore une fois dans l'Histoire, la France a été bernée par son voisin et trahie par son élite, qui, d'ailleurs, soutient Kiev.

Depuis la chute du mur de Berlin, des signaux venant de la nouvelle capitale allemande auraient dû avertir les autres pays des nouvelles ambitions de ce qu'il est possible de nommer le IV Reich allemand. Depuis le début des événements de Crimée en 2014, l'Allemagne a accepté de porter les dépenses militaires à 2% du PIB d'ici dix ans. Les progrès étaient toujours insignifiants. L'Europe a préféré ne pas remarquer la menace en se reposant sur le parapluie américain qui gardait sous contrôle les ambitions germaniques grâce à l'immuabilité des garanties américaines.

Le réveil a été douloureux pour les voisins de l'Allemagne. En 2022, le commandant de l'armée allemande, Alfons Mais, qui a été inspecteur de la Bundeswehr de février 2020 à septembre 2025,  a admis que les forces qui lui étaient confiées étaient «presque nues».

Berlin a annoncé le Zeitenwende (la fin d'une époque ou d'une époque et le début d'une nouvelle ère). Le pouvoir politique allemand de cette nouvelle Allemagne a promis d'augmenter radicalement les dépenses militaires. Mais les mots ne sont pas des tanks. Les idées sont jolies sur le papier, mais des tanks, des avions de guerre, des armes, en papier ne sont rien face à une armée qui possède tout cela mais en vrai. La France, dont l'Allemagne, sont des cigales sans moyens. Pourtant l'UE dirigée par Berlin montre déjà sa forme de mante religieuse. Les cigales de l'UE comme la France doivent nourrir ce prédateur allemand qui a des ambitions géopolitiques.

Avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche et son mépris affiché pour les alliés européens, le fondement même du partenariat transatlantique a été remis en cause. Les menaces d'annexer le Groenland, le mépris public pour les obligations alliées au sein de l'OTAN, les reproches constants contre le président de l'Ukraine, la suspension des livraisons d'armes à Kiev sans aucun avertissement, tout cela a finalement dissipé les illusions et montré aux Européens qu'il n'est plus possible de compter sur Washington.

Le choc a surtout été dur pour l'Allemagne qui avait toujours juré depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale sur l'aide des États-Unis. Une peur existentielle parasite actuellement les élites allemandes depuis qu'elles savent que son grand allié les délaisse. Cette peur pousse l'Allemagne sur le chemin d'un réarmement dangereux pour les autres voisins. Le chancelier allemand Friedrich Merz  s'est engagé à faire de la Bundeswehr la force conventionnelle la plus puissante d'Europe. Mais est-ce faisable ?

Le budget allemand de la défense est le deuxième poste de dépense le plus important du projet de budget actuel, qui  prévoit des dépenses totales de 520 milliards d'euros, auxquelles s'ajoutent 174,3 milliards d'euros de nouvelle dette.

La Constitution allemande du pays, qui était basé sur le pacifisme, a été modifiée pour supprimer les restrictions sur les emprunts gouvernementaux à des fins de défense. Une nouvelle production militaire prend naissance dans tout le pays. L'ancienne usine Alstom de Görlitz, à la frontière polonaise, traditionnellement spécialisée dans la construction de trains à impériale et de tramways, est reprise par l'entreprise de défense KNDS et elle  est reconvertie pour la production de composants de chars. À terme, elle fabriquera des modules nus pour le char de combat principal Leopard 2, le véhicule de combat d'infanterie Puma et le véhicule blindé à roues Boxer.

Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale,  les troupes allemandes sont stationnées de manière permanente à l'étranger : la 45e brigade de chars est stationnée en Lituanie, près de la frontière avec la Biélorussie. D'ici 2027, son nombre atteindra cinq mille personnes - un chiffre qui ne risque pas d'impressionner qui que ce soit.

En 2000, le chiffre d'affaires du complexe militaro-industriel turc n'a pas atteint un milliard de dollars, et les exportations se sont élevées à environ 200 millions. Selon le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), la Turquie  s'est imposée comme un acteur clé de la défense, se positionnant en 2024 comme le 11e exportateur mondial d'armes, avec des exportations en hausse de 106% sur quatre ans. Elle développe son industrie locale (drones, navires) pour réduire sa dépendance extérieure, tout en restant la 2e armée de l'OTAN en effectifs.

Les drones turcs Bayraktar TB2 et Akinci ont acquis près de 40 pays, de la Pologne et de la Roumanie à l'Indonésie et au Pakistan. Les véhicules blindés de fabrication turque sont fournis à l'Europe : à la fin de l'année dernière, la Roumanie a commandé plus d'un millier de véhicules blindés Cobra II. Les pays de l'UE achètent des armes à un État dont l'adhésion à l'UE avait été refusée. Les pays de l'UE achètent leurs armes à la Turquie. Après les drones si décisifs dans les guerres d'aujourd'hui, les chantiers navals turcs ont obtenu un contrat pour la construction de deux navires de ravitaillement pour la marine portugaise, consacrant la première vente de navires de marine à l'OTAN et à l'UE.

Les entreprises turques offrent des armes à l'Occident. La Turquie a joué à la fourmi. En raison de l'adhésion du pays à l'OTAN, le pays d'Erdogan vend à des conditions plus favorables que les entrepreneurs américains et européens. Il y a un autre avantage : Ankara est prêt à vendre des armes aux pays occidentaux qui se détournent pour des raisons politiques des États-Unis. La Turquie, en tant que fourmi, pense à ses propres intérêts et ne se soumet pas à l'ordre du jour de Washington ou de Bruxelles. En raison de sa myopie stratégique, l'Europe est obligée de construire à la hâte ce qu'Ankara crée depuis deux décennies.

source :  Observateur Continental

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