31/01/2026 les-crises.fr  7min #303425

Désolé, l'Union européenne n'a pas le droit de hurler au « Maccarthysme »

Les élites européennes ont un problème avec la cohérence. Elles s'indignent des sanctions imposées par Trump à l'encontre de leurs règles concernant le numérique, mais ne réagissent pas face aux sanctions qu'il inflige aux détracteurs d'Israël.

Source :  Responsible Statecraft, Eldar Mamedov
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Lorsque l'administration Trump a annoncé que Thierry Breton, ancien commissaire européen et ressortissant français membre du parti du président Emmanuel Macron, ainsi que quatre autres citoyens européens, faisaient l'objet d'une interdiction de visa américain pour cause de « censure extraterritoriale », les autorités bruxelloises se sont indignées.

Les hauts responsables de l'UE ont condamné cette mesure, la qualifiant d'atteinte au droit souverain de l'Europe de réglementer son espace numérique. Breton lui-même l'a qualifiée d'expression du « Maccarthysme ». L'UE s'est engagée à protéger ses règlements concernant le numérique contre les pressions américaines.

Indépendamment du bien-fondé ou non de cette décision américaine, il existe un autre chapitre, bien plus important, sur lequel l'UE s'est montrée nettement plus timorée. Les États-Unis ont imposé des sanctions beaucoup plus sévères, non seulement des interdictions de visa, mais aussi des sanctions financières, à l'encontre de membres de la Cour pénale internationale (CPI), visant son procureur et ses juges pour avoir engagé des poursuites liées aux crimes de guerre présumés commis par Israël à Gaza. Pour la même raison, Washington a également sanctionné la rapporteure spéciale des Nations unies pour les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese.

Ces mesures visent à paralyser les activités de la CPI et d'Albanese et à intimider ceux qui exigent que des comptes soient rendus. Or, dans ce cas précis, l'UE, qui se proclame gardienne de l'ordre international et de la loi internationale fondés sur des règles, n'a pas réagi avec indignation, mais s'est montré d'une lâcheté révélatrice. Au-delà des déclarations générales de soutien à la CPI, l'UE n'a pas réussi à mettre en œuvre le puissant instrument juridique qu'elle avait conçu dans les années 1990 pour neutraliser l'effet extraterritorial de ces sanctions imposées par des pays tiers : la « loi de blocage » [Une loi de blocage est une loi destinée à empêcher l'application d'une loi émanant d'une juridiction étrangère, NdT].

Cet instrument avait été introduit pour protéger l'UE contre les abus extraterritoriaux. La CPI étant située à La Haye, aux Pays-Bas, elle pourrait être efficacement mobilisée dans ce cas précis. Le statut interdit aux entités de l'UE de se conformer aux sanctions étrangères répertoriées. Il a été activé pour la première fois contre les sanctions extraterritoriales américaines à l'encontre de la Libye et de Cuba en 1996, prouvant ainsi son utilité en tant que bouclier pour les intérêts économiques et politiques européens.

La contradiction ici n'est pas une simple omission, mais bien le cœur même du problème. Elle met en évidence l'engagement très sélectif de l'UE envers la souveraineté, l'État de droit et l'indépendance vis-à-vis des pressions étrangères. Elle est brandie lorsque les élites européennes se sentent menacées, mais abandonnée lorsque le coût de la défense de ces mêmes principes, comme le fait de contrarier le gouvernement américain, devient trop élevé.

Cet opportunisme ne fait pas que ternir la crédibilité du bloc. Une fois que les principes deviennent subordonnés à l'opportunisme géopolitique, cela permet à Bruxelles de retourner ses outils coercitifs contre ceux qui sont considérés comme une menace pour le consensus dominant. Il en résulte la mise en place d'un appareil de censure interne sous le prétexte de lutter contre « l'ingérence étrangère ».

C'est particulièrement évident dans la manière dont l'UE utilise de plus en plus son cadre de sanctions contre la Russie, un instrument intrinsèquement politique ne nécessitant aucun procès pénal, pour cibler les citoyens, les résidents et les journalistes de l'UE en raison de leurs opinions dissidentes. Des personnes telles que le journaliste français Xavier Moreau et l'analyste suisse Jacques Baud ont vu leurs avoirs gelés et leur vie financière détruite, non pas pour avoir commis une infraction pénale, mais pour avoir partagé des analyses géopolitiques jugées favorables à la Russie.

Ces mesures transforment les sanctions, qui étaient un outil de politique étrangère, en un mécanisme de contrôle politique interne extralégal. Elles créent un système punitif parallèle dans lequel le pouvoir exécutif, agissant par l'intermédiaire du Conseil Européen(les États membres de l'UE), peut passer outre toutes les protections judiciaires habituelles : présomption d'innocence, droit à la défense et à être confronté à l'accusateur, proportionnalité et accès au dossier, pour punir ce qui est un discours protégé par la loi, aussi contestable que cela puisse paraître aux bureaucrates du Conseil et de la Commission.

Le seul recours pour les personnes accusées est de faire appel devant la Cour européenne de justice, qui examine uniquement les erreurs formelles, et non le bien-fondé de la sanction elle-même. Le résultat est une mort sociale et économique pour toute dissidence.

Cette pratique arbitraire ne vient pas de nulle part. Le terrain a été préparé par un narratif justificatif fourni par des initiatives telles que le Bouclier européen pour la démocratie de la Commission Von der Leyen et son pendant au Parlement européen : la Commission spéciale sur le Bouclier européen de la démocratie, elle-même prolongement bureaucratique de l'ancienne « commission spéciale sur l'ingérence étrangère ».

Présenté comme un moyen de défense contre une manipulation étrangère de l'information, le comité, présidé par la députée européenne française Nathalie Loiseau, proche alliée du président Macron, sert en réalité à marginaliser et à stigmatiser de larges catégories de dissidents. Dans une interview édifiante accordée au quotidien français Le Figaro, Nathalie Loiseau a présenté sa mission comme consistant principalement à traquer « l'influence néfaste de la Russie ».

Ses cibles sont toutefois remarquablement larges. Elles comprennent non seulement les « populistes de droite » qui menacent le pouvoir de Macron en France, mais également les minorités russophones des États baltes, les réalistes en matière de politique étrangère qui prônent la diplomatie et la retenue en Ukraine, et même ceux qui « idéalisent la culture russe ».

Il ne s'agit pas d'une politique de sécurité rationnelle, mais bien de Maccarthysme politique. Cela crée un environnement rhétorique délibéré où le scepticisme à l'égard du consensus de l'UE sur l'Ukraine et la Russie ou la critique de ses décisions en matière de politique étrangère sont automatiquement considérés comme la preuve d'une collaboration de facto avec Moscou et d'une trahison.

C'est en présentant des communautés entières et des écoles de pensée comme intrinsèquement suspectes et vulnérables à la manipulation étrangère que l'UE met en place un système de censure destiné à surveiller, dénoncer, faire pression, stigmatiser et, désormais, sanctionner toute dissidence. En faisant un exemple de personnes telles que Jacques Baud, l'UE envoie un message effrayant : toute personne en désaccord avec le consensus dominant au sein de l'UE est susceptible de voir ses moyens de subsistance et sa réputation détruits.

Le contrôle de la pensée est un symptôme tragique de la trajectoire actuelle de l'Europe. Il témoigne d'une élite politique tellement peu sûre de ses propres politiques et effrayée par la dissidence qu'elle doit criminaliser le débat. Les armes coercitives, telles que les sanctions, initialement réservées aux adversaires étrangers, sont désormais utilisées contre les détracteurs nationaux. Et tout cela, au lieu de protéger ceux qui, comme les membres de la CPI, défendent les valeurs que l'UE prétend incarner.

Si cette tendance perdure, la sphère publique européenne, vivante, controversée et libre, sera la victime collatérale la plus tragique de « l'Europe géopolitique ».

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Eldar Mamedov est expert en politique étrangère à Bruxelles et chercheur non résident au Quincy Institute.

Les opinions exprimées par les auteurs sur Responsible Statecraft ne reflètent pas nécessairement celles du Quincy Institute ou de ses associés.

Source :  Responsible Statecraft, Eldar Mamedov, 13-01-2026

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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